jeudi 27 novembre 2008

SE CRUCIFIER SOI-MÊME EST NECESSAIRE POUR RETROUVER SON ETAT ORIGINEL


SAINT THÉOPHANE LE RECLUS
(Homélie du 26 mars 1861.
Troisième Dimanche du Grand Carême)

Après avoir chanté hier « Réjouis-toi, pleine de grâce », nous chantons aujourd’hui « Nous nous prosternons devant Ta Croix, ô Maître ». Hier, nous avons glorifié la Très Sainte Mère de Dieu, car le Très-Haut est descendu vers nous grâce à Elle ; aujourd’hui, nous La louons encore car Elle est le mystérieux Paradis qui a permis la croissance de l’arbre vivifiant de la Croix. Hier, la Sainte Église voulait nous élever jusqu’à la joie de la libération, aujourd’hui, Elle veut nous donner la force de supporter les tribulations de la Croix. Que peut bien signifier une telle coïncidence ? Quelle leçon peut-on tirer de cela ?
Il n’y a pas de véritable joie, si l’on ne porte pas sa croix. Tu veux te réjouir ? Porte d’abord ta croix ! La joie est le but, et la croix, le moyen d’y parvenir. Tu veux la première, désire la seconde ! Même si la réunion des fêtes chrétiennes mentionnées précédemment est le fruit du hasard et ne se produit que cette année, il n’est pas inutile d’expliquer en quoi le chemin vers la joie passe par la croix.
La joie, l’allégresse nous appartiennent par nature : Dieu a créé l’homme à Son image et à Sa ressemblance. Le Créateur étant tout-clément, l’homme devait sortir de Ses mains en état de béatitude. C’est donc ainsi qu’il était au début, bienheureux intérieurement et extérieurement. Mais par la suite, à cause de l’envie du diable, il fut séduit et transgressa le commandement divin. Le péché le détériora, il changea la joie et l’allégresse en trouble et en crainte. Dieu décida alors de le châtier en lui ôtant sa demeure extérieure, conformément à son nouvel état intérieur. Des tribulations et des tristesses de toutes sortes commencèrent à l’accabler.
Il semble clair maintenant que celui qui souhaite la joie et l’allégresse doit anéantir la gangrène qui s’est installée en lui avec la chute et retrouver son état premier. A ce moment-là, la joie et l’allégresse redeviendront aussi naturelles que la respiration. Que faire donc pour obtenir cela ? Il faut se crucifier. Voici pourquoi.
Regardons le mal qui s’est introduit avec la chute : l’Apôtre Paul l’appelle homme ancien ou pécheur. Saint Macaire le Grand commente cela en disant qu’un autre homme est entré en nous, un homme complet avec tous ses membres. Il s’est greffé sur l’homme sorti des mains du Créateur et l’a étouffé ; il l’a pénétré de telle façon que la tête s’installa sur la tête, les mains sur les mains, les pieds sur les pieds, et ainsi chaque membre sur le membre correspondant. Il l’a étouffé à tel point que l’homme originel fut presque invisible et que seul l’homme pécheur se mit à agir en maître. La joie de vivre disparut, car ce n’était plus l’homme vrai qui vivait, mais le pécheur pour qui la joie était si peu naturelle. À sa création, l’homme originel était juste, c’est-à-dire croyant, il craignait Dieu, il était plein d’espérance, pieux, miséricordieux, doux, humble, pur, bienveillant, tempérant, actif, en bref, paré de toutes les vertus divines. L’homme pécheur en était l’antithèse : incroyant, sans crainte de Dieu, ennemi de la prière, ne comptant que sur lui-même, lubrique, envieux, malveillant, paresseux, adonné aux plaisirs des sens, accablé de toutes sortes de passions et de sentiments vicieux. Lorsque ce dernier prit le dessus sur le premier, celui-ci commença à souffrir, à être esclave, oppressé. Ayant perdu sa liberté d’action, il s’affligea et vécut dans la peine.
Par exemple, lorsqu’une offense surgit, l’homme juste veut pardonner, le pécheur exige une vengeance, et comme l’un et l’autre vivent dans la même personne, le combat et le trouble naissent, dans l’agitation et la douleur. Si une tierce personne vit dans le bonheur et l’honneur, l’homme juste est prêt à se réjouir, tandis que le pécheur appelle l’envie. Si un

mendiant s’approche, l’homme juste, dans sa bienveillance, veut partager tout ce qui lui reste ; le pécheur, au contraire, par amour de soi et par cupidité, veut tout garder pour soi. Un plaisir sensuel est en vue, l’homme juste le rejette pour préserver sa pureté alors que le pécheur se jette dans le plaisir et l’impureté. Et ainsi, dans tous les domaines, le pécheur ne laisse aucune liberté à l’homme pur, il le tient en esclavage, dans une amère servitude. C’est pour cette raison que nous ne pouvons connaître la joie tant que nous sommes l’esclave du péché.
Nous voyons bien maintenant qu’il faut mettre à mort le pécheur pour retrouver la joie de vivre. L’Apôtre dit qu’il faut déposer l’homme ancien avec ses œuvres, crucifier la chair avec ses passions et ses convoitises, c’est-à-dire monter sur la croix.
Après la mort de l’homme pécheur, l’homme juste sera libéré et, pouvant agir librement, il pourra vivre dans l’allégresse. Plus précisément, on peut dire que c’est le pécheur qui sera crucifié en nous ; cependant, comme il avait pris le temps de se coller intimement à nous, cette mort sur la croix ne peut pas ne pas nous faire souffrir nous-mêmes. De la même façon, en médecine, quand le médecin opère une tumeur, la partie nuisible est ôtée mais tout le corps souffre. Quand on crucifie le vieil homme, on procède à l’ablation de ce qui est nuisible, contre nature, inique, de ce qui nous défigure, mais nous ne pouvons pas ne pas souffrir car tout cela était devenu une partie intégrante de nous-mêmes. Voilà pourquoi déposer l’homme ancien s’appelle aussi se crucifier. Cela ressemble fort à l’action de s’arracher la peau : quelle douleur on éprouve alors ! Mais dans le cas présent, cette douleur produit la joie et de tels fruits !
Ainsi, mes frères, la croix est nécessaire, et nous devons absolument monter sur elle. Mais comprenez bien : c’est l’homme rajouté que l’on crucifie. Et nous, nous ne sentons la douleur qu’au moment de son ablation. En réalité, nous ne nous crucifions pas mais nous nous affranchissons de l’esclavage et des chaînes, nous nous guérissons.
Tout se passe comme pour un prisonnier qu’on libérerait, tandis qu’il portait des chaînes depuis si longtemps qu’elles avaient pénétré sa chair : même s’il a mal, il supporte la douleur volontairement et avec joie, car il sait qu’il obtiendra la consolation de la liberté, une allégresse sans fin. Supportons nous aussi avec sérénité la douleur du crucifiement de l’homme ancien : nous entrerons bientôt dans la liberté des enfants de Dieu. Il ne peut en être autrement. Ou bien nous souffrons pour toujours dans l’esclavage du péché, ou bien nous souffrons un peu pour entrer dans la consolation de l’affranchissement du péché.
Il faut encore garder ceci en mémoire : la consolation de la croix n’est pas seulement due à l’espérance des biens futurs : on ressent déjà sur le moment même l’effet de la grâce, la joie de la guérison qui commence à gagner tout notre être spirituel. Il s’agit donc seulement de décider de monter sur la croix et de vouloir crucifier en nous tout ce qui est coupable, sous quelque forme que cela soit. Lorsqu’on aura infligé une telle défaite à l’homme pécheur dans les racines même de sa vie, retirer le reste ne présentera ni difficulté, ni douleur. Plus on prendra l’habitude du sacrifice, plus on se libérera des chaînes du péché, plus l’homme intérieur se montrera, membre après membre, et enfin dans sa perfection, sans vilenie, sans défaut, comme recréé par Dieu dans la justesse et la ressemblance de la vérité.
Sachant cela, mes frères, courons pour monter sur la croix, en pensant, non pas à la douleur d’un moment, mais à la consolation du salut. Ceci est le seul chemin vers la liberté des enfants de Dieu, la seule porte par laquelle on pénètre dans la joie du Seigneur. Tu désires te réjouir ? Crucifie-toi ! Ayant déposé le vieil homme, tu revêtiras l’homme nouveau, tu apparaîtras parfait par l’esprit, l’âme et le corps, comme un digne fils du rétablissement futur de toutes choses.
En souhaitant à tous de trouver cette bonne voie, je vous rappelle également qu’il faut assumer aussi les croix qui nous sont imposées par la vie sans que nous les ayons voulues, tant intérieures qu’extérieures, en gardant en tête l’heureux dénouement, pour pouvoir les porter avec plus de courage et de patience. Amen.

1 commentaire:

Zoglin Charle a dit…

Merci mon père de nous éclairer sur la vie de nos saints.soyez abondamment béni