vendredi 3 juillet 2009

VISITE DU MONASTERE DE VALAAM

( Saint Ignace Briantchaninov)

Comme elles sont belles les tempêtes sur le lac Ladoga, quand le ciel est clair et le soleil brillant, quand le vent, soufflant par rafales, déplace les collines humides à la surface de l’onde vaste et profonde ! Partout, le miroir des eaux se couvre de reliefs azurés, aux crêtes neigeuses et argentées. Troublé par la tempête, le lac s’anime...

En 1846, dans les premiers jours de septembre, j’empruntai un bateau pour me rendre du monastère Konevsky à Valaam. Depuis l’ouverture de la voie navigable, ce bateau assure la liaison deux fois par semaine depuis Schlisserbourg, et ceci jusqu’à l’époque mouvementée des tempêtes automnales. Le navire s’appelait justement Valaam.

Un vent frileux soufflait. Des nuages blancs couraient sous le ciel en groupes séparés, comme des vols d’oiseaux migrateurs. Au large, la tempête était grandiose. Près du rivage, elle ne manquait pas non plus de beauté : les vagues coléreuses, irritables, menaçantes, en perpétuel désaccord avec les vents, se disputaient et se jetaient avec furie sur la grève, exprimant des intentions hardies.

- Regardez comme la vague escalade la rive ! me dit le vieillard qui m’accompagnait depuis Konevets. Effectivement, la vague escaladait la rive. C’était exactement cela. Et non contente d’aller à l’assaut des pentes douces, elle n’hésitait pas devant l’énorme roc de granit qui se dressait, vertical, au-dessus de l’abîme. Et lui, depuis l’origine du monde, il était là, impassible, contemplant les tempêtes comme des jeux d’enfants... La vague atteignait deux mètres, puis quatre, et retombait épuisée aux pieds du roc, en fines gouttelettes de cristal brisé. Et à nouveau, tenace, elle renouvelait son effort toujours inutile.

Il y a quelques années, j’avais vu la tempête sur le lac Ladoga par temps couvert. Le tableau y perdait beaucoup de son pittoresque. Les eaux étaient grises, l’écume trouble et jaunâtre. La brume atténuait la force du spectacle. Il n’y avait plus ce mouvement, cette diversité. En un mot, la vie n’y était plus... Comme les rayons du soleil sont nécessaires dans ce tableau sérieux et inspiré ! Comme le soleil est beau, quand il regarde la tempête sur la terre, depuis le ciel pur et inaccessible !

Située dans l’extrême nord du lac Ladoga, l’île de Valaam est indiscutablement le lieu le plus pittoresque de l’ancienne Finlande. En vous approchant d’elle, vous découvrez un paysage tout à fait nouveau, qu’aucun explorateur n’a pu rencontrer sur les terres de Russie. La nature y est sauvage et maussade, attirant le regard par sa beauté inspirée et sévère.

Ici, ce sont des parois vertigineuses et nues qui sortent orgueilleusement de l’abîme, tels des géants postés en première ligne; là, ce sont des pentes boisées qui s’inclinent, affables, vers le lac. Venu puiser de l’eau, un ermite pose son seau pour admirer l’immensité liquide, écouter la voix des vagues, et nourrir son âme de quelque contemplation spirituelle. Une anse naturelle, tapie derrière ses murs de granit, offre le miroir de ses eaux pures et somnolentes, tandis qu’au large mugit la terrible tempête. C’est là qu’une barque pontée s’est cachée du naufrage, attendant l’accalmie et le vent favorable. Son capitaine regarde avec une curiosité indifférente les vagues en furie qui, il n’y a pas si longtemps, voulaient détruire son navire, et avec lui son bien et le destin de sa famille...

Bientôt, vous empruntez des détroits sinueux aux murs si rapprochés qu’ils ne laissent passer qu’un frêle esquif. On descend la sonde, on mesure la profondeur du couloir : quelques mètres. Plus loin, le bateau se glisse par le nord dans une baie profonde.

La navigation se poursuit. A droite, une épaisse forêt couronne les escarpements rocheux, inclinant l’auvent de ses ramures sur les eaux sombres. Comme l’ombre des arbres et des pierres sur les flots est noire ! Comme ce paysage est sévère ! Petit à petit, la baie s’élargit, offrant au regard un ovale aux dimensions imposantes. Instinctivement, on se détourne de ce tableau extraordinaire, qui plonge l’âme dans une peur inattendue, agréable, attachante.

De l’autre côté, vous découvrez soudain un vaste monastère, assis son socle de granit, tel un léger fardeau sur les épaules d’un géant. Jadis, une mousse blanchâtre recouvrait le rocher, mais les moines ont libéré le front basané de ses cheveux blancs. Dans sa jeunesse retrouvée, il est grandiose et terrible ! Des tilleuls, des érables et des ormes poussent dans les interstices de ce monde minéral. Le lierre s’accroche çà et là. Au pied du rocher fut planté un verger. Il est là, prostré, sous les cimes des arbres qui se balancent en bruissant, retenus par leurs racines de se précipiter sur les frêles plantations. Quel magnifique et étonnant tableau ! Quel bonheur de découvrir cette implantation humaine, ce lopin de terre arrosé par la sueur, au milieu de cette nature sauvage et puissante !

Parvenu dans le port, vous voilà bientôt sur la rive... Un escalier de granit est aménagé sur la raideur du coteau. Le monastère se tient au sommet, sur un vaste plateau qui descend en pente douce vers le sud. A l’ouest, du côté de la baie, il finit brutalement sur une falaise. Après l’ascension du plateau par l’escalier de pierre, une allée vous conduit jusqu’aux portes saintes. Les édifices du monastère forment deux rectangles concentriques. En pénétrant dans l’enceinte, vous trouvez sur votre droite l’église dédiée aux thaumaturges de Valaam Serge et Germain (avec leurs reliques à l’intérieur), et au-dessus d’elle, la cathédrale de la Transfiguration du Seigneur. Celle-ci est reliée par une galerie à l’église chauffée de la Dormition de la Mère de Dieu. Cette galerie abrite la sacristie. De l’autre côté de la cathédrale, au sud-est, se trouve l’église dédiée au saint hiérarque Nicolas. Sur votre gauche, en vis-à-vis des églises, se trouvent les cellules du supérieur et de certains frères. En face de vous se tiennent le réfectoire de la communauté et la cuisine. Au-dessus de votre tête, sur les portes du monastère, se dresse l’église dédiée à Saint Pierre et Saint Paul. Dans le prolongement, du côté gauche, on trouve l’hostellerie; et du côté droit, la cellule du confesseur et le vaste cellier du monastère.

Contre le mur opposé de l’enceinte sont situés l’hôpital et les nombreuses cellules destinées aux vieillards et aux infirmes. Jouxtant l’hôpital se trouvent deux églises superposées : à l’étage supérieur, l’église dédiée à la Très-Sainte Trinité, et à l’étage inférieur, l’église dédiée à la Source-Vivifiante. A l’ouest, le long du mur d’enceinte tourné vers la baie, la chancellerie du monastère prolonge l’hostellerie. Le long du mur d’enceinte oriental, la bibliothèque du monastère côtoie le cellier.

La bibliothèque de Valaam est riche, en comparaison de ce qu’offrent les autres monastères. Elle renferme un nombre important de volumes, principalement des écrits patristiques concernant la vie monastique. En revanche, elle ne peut pas fournir beaucoup de renseignements sur l’histoire de Valaam. Composée de livres réunis à la fin du siècle dernier ou au début de ce siècle, elle a perdu tous ses anciens documents. D’ailleurs, tout ce qui est ancien à Valaam a été détruit par les incendies ou par les suédois. Il est impossible de trouver sur l’île le moindre édifice qui dépasserait cent ans.

La fondation du monastère de Valaam remonte de façon certaine à une époque très reculée de l’histoire russe, comme l’attestent certains faits historiques. On sait par exemple que Saint Abraham, fondateur et premier archimandrite du monastère de la Théophanie à Rostov, vint à Valaam en 960 alors qu’il était encore païen, afin d’y être baptisé et tonsuré. La chronique de Sainte-Sophie rapporte quant à elle qu’en l’an 6671, 1163 après la Nativité de notre Seigneur Jésus-Christ, on découvrit les restes de nos Saints Pères Serge et Germain de Valaam, et qu’on procéda à la translation de leurs reliques. Un autre chroniqueur fait mention de la construction en 1192 d’une église en pierre à Valaam, par un certain higoumène Martyrios. La tradition locale voit dans les Saints Serge et Germain des moines grecs contemporains de la princesse Olga, Egale-aux-Apôtres. Si on tient compte de la détermination avec laquelle les anciens moines recherchaient la plus profonde solitude, on ne verra rien d’étonnant à une implantation monastique à Valaam, puisqu’aujourd’hui encore, l’île offre tout ce qui est nécessaire à une telle solitude.

A chaque fois que l’histoire tire de l’ombre le monastère de Valaam, on constate que les moines y mènent une vie des plus sévères (qu’ils soient ermites ou cénobites) et qu’un higoumène dirige l’ensemble. Au XIVème siècle en particulier, on y rencontre Saint Arsène de Konevets qui part en pèlerinage sur l’Athos avant de fonder le monastère Konevsky.

Pendant la seconde moitié du XVème siècle, Saint Alexandre de Svir vécut à Valaam alors qu’il était encore jeune homme. D’abord membre de la communauté, il fut ensuite hésychaste dans une grotte exiguë de la sainte île. Etait-elle naturelle ou taillée dans la roche, on l’ignore... La sainte île de Valaam est une montagne de pierre dressée dans le lac, qui se termine au nord par un rocher à pic. Elle est entourée d’un ensemble de petites îles qui gravitent autour d’elle comme des satellites autour d’une planète.

Pendant la première moitié du XVème siècle, Valaam abrita Saint Sabbatios de Solovki, qui partit par la suite pour les grandes solitudes septentrionales de la Mer Blanche, dans le désert de l’île de Soloviets, jusqu’alors inhabité. Il cherchait là-bas ce que Serge et Germain avaient trouvé en leur temps à Valaam, un Athos ou un Olympe qui ne serait pas trop peuplé, fût-ce par des moines.

Plus d’une fois le monastère de Valaam fut dévasté par les suédois; plus d’une fois le sang des martyrs arrosa la terre, après la sueur de la prière; plus d’une fois brûlèrent les saintes églises et les cabanes des moines, incendiées par la main de l’ennemi ou par imprudence. Mais la situation exceptionnelle de Valaam, et son adéquation à tous les genres de vie monastique, contribuèrent à l’incessant renouvellement de sa population. La nature elle-même l’a en quelque sorte sanctifié pour accueillir les offices divins.

Une tradition ancienne, qui semble bien fondée, rapporte qu’à l’époque ténébreuse du paganisme, on adorait les idoles sur l’archipel. Mais celui qui jette son regard sur les eaux sombres et profondes, sur les épaisses et noires forêts, sur les orgueilleux et puissants rochers, sur ce spectacle changeant et toujours pittoresque qui ne cesse de nourrir profondément l’inspiration poétique, celui-là, comparant le faste de Valaam à la pauvreté de la Finlande environnante, ne manquera pas de se dire : « Oui ! Le belliqueux et cruel scandinave doit absolument troquer ses durs instincts guerriers contre une grande révérence ! L’âme doit absolument se remplir des pensées élevées qu’apporte la religion ! »

La Tradition conduit aussi à Valaam le Saint Apôtre André qui, selon le récit de Nestor, voyagea d’abord de Kiev à Novgorod, avant de repartir pour le sud de l’Europe par la voie maritime, et trouver en Achaïe la couronne du martyre. L’Apôtre emprunta le Volkhov jusqu’au lac Ladoga, puis remonta jusqu’à Valaam où il convertit les idolâtres au Christianisme et fonda l’Eglise locale. A son départ, il laissa Serge, son compagnon, pour la diriger.

Qu’y a-t-il là d’étonnant ? Leur parole s’en est allée par toute la terre, et leur message jusqu’aux extrémités du monde (Ps.18,5), selon le témoignage rendu aux Apôtres par les Ecritures. L’oeuvre apostolique ne s’est pas limitée à un seul peuple, elle a embrassé l’humanité entière. L’attention pleine de sollicitude et d’amour des Apôtres n’était attirée ni par l’instruction, ni par l’organisation sociale, ni par la puissance, mais par le malheur de l’homme déchu, qu’il soit scythe ou barbare, juif ou grec (Col.3,11). Pourquoi dans ces conditions le Saint Apôtre André ne serait-il pas venu chez nos ancêtres les slaves et leurs voisins scandinaves ? Pourquoi n’aurait-il pas visité ce lieu qui avait attiré les cultes populaires, pour y implanter la connaissance et le service du vrai Dieu ? Pourquoi Dieu Lui-même n’aurait-Il pas suggéré à l’Apôtre cette haute et sainte intention, en lui donnant la force de l’accomplir ? L’aspect sauvage du pays et son manque de notoriété, l’éloignement et la difficulté du voyage ne sont pas des arguments assez forts pour rejeter cette Tradition ! Peu de temps après les temps apostoliques, des armées entières ont emprunté ces routes : un Apôtre conduit par la droite de Dieu et la ferveur ne pouvait-il pas les emprunter aussi ? La Tradition n’est ni sombre, ni douteuse, elle est sûre et historique.

La vie monastique et la foi chrétienne orthodoxe fleurirent beaucoup plus tôt et plus intensément à Valaam qu’un voyageur ne pourrait le comprendre au premier regard sur les lieux, ou pendant une visite superficielle. Il faut regarder avec attention, sacrifier du temps, écouter les récits des moines et des habitants des rivages, si l’on veut découvrir des renseignements dignes d’être couchés sur les tables de l’histoire, dignes d’instruire nos contemporains, dignes de demeurer dans le souvenir de la postérité. La vie monastique s’est tant développée dans l’île qu’elle a débordé par dessus le lac, sur la rive opposée où se trouve aujourd’hui Serdobol. Cette rive abritait jadis douze skites fondés par les moines du monastère et placés sous la direction spirituelle de l’higoumène de Valaam. Des églises orthodoxes se trouvaient sur le rivage du lac jusqu’à Kexhölm. Les caréliens de cette rive étaient orthodoxes, comme le sont aujourd’hui les caréliens de la rive opposée, qui dépendent du gouvernement d’Olonets. Les uns et les autres parlent la même langue à quelques détails près qui n’empêchent pas la compréhension mutuelle. Leur foi était commune.

Malheureusement, à une certaine époque, les finlandais se déterminèrent pour l’enseignement de Luther. Là où se trouvaient les églises orthodoxes, où l’on célébrait les offices divins orthodoxes, où la Divine Liturgie unissait le ciel et la terre, se dressent à présent les temples luthériens où résonne la maigre et froide prédication des pasteurs. En transmettant au peuple leur vision superficielle et scientifique du Rédempteur et de Son enseignement, ils prononcent une sorte d’oraison funèbre de la vraie foi vivante et de l’Eglise perdues par ces hommes et ces lieux. Cependant, il reste encore de vivants témoins : des villages entiers, des milliers de finlandais confessent jusqu’à aujourd’hui la foi orthodoxe. Ils écoutent les offices divins en langue slavonne, chantés sur nos livres d’église, célébrés par nos prêtres qui ne prononcent que les sermons dans leur langue maternelle, le finnois. On comprend que dans ces conditions, il n’était pas difficile pour les suédois d’introduire la foi de Luther. Les croyances étaient si naïves... Il a suffi de chasser ou de tuer les prêtres russes pour les remplacer par d’habiles pasteurs, qui firent oublier avec le temps ce trésor incomplètement assimilé.

Puissent ces précisions être bénéfiques à beaucoup ! C’est à peine si quelques-uns savent que l’orthodoxie finlandaise est vivante, qu’elle n’est pas d’implantation récente, mais qu’elle survit depuis longtemps, tel le reliquat d’un Christianisme largement implanté jadis à la place du paganisme. Beaucoup de finlandais du littoral de la Baltique gardent encore aujourd’hui inconsciemment l’amour pour l’Eglise de leurs ancêtres, dont ils ont été arrachés par la tromperie et la violence. Ils désireraient retrouver son giron salutaire, mais aucune voix ne les appelle, et le temple de Luther continue à les attirer avec violence.

Il semble que le monastère de Valaam ait joué longtemps le rôle du coeur dans ce grand corps qu’est la Finlande. La vie religieuse du pays, irriguée par le monastère, fleurissait ou se fanait conformément à la force qu’il lui communiquait.

Au début du XVIIème siècle, le chef d’armée suédois Pontus de La Gardie, qui avait déjà fait tant de mal à la Russie, ruina le monastère de Valaam, livra aux flammes les églises et les cellules, et passa les moines au fil de l’épée. Toutefois, certains purent s’échapper avec les reliques des saints fondateurs. Le littoral finlandais subit le même sort. Les églises orthodoxes furent brûlées, les serviteurs du culte tués ou chassés. Le Luthéranisme fut prêché par des gens qui respiraient le fanatisme d’une foi toute neuve, prête à se laver dans le sang de la Guerre de Trente-Ans.

Il est intéressant de remarquer que les îlots finlandais qui conservent la foi orthodoxe ne sont pas situés sur les rives du lac Ladoga (le chemin des envahisseurs) mais derrière les montagnes et les marais de la Finlande profonde. C’est là qu’on se sauvait pour échapper au regard des protestants. Nombreux furent aussi les finlandais qui passèrent en Russie pour garder leur foi : on trouve aujourd’hui leurs descendants dans les gouvernements orthodoxes de Novgorod et de Tver.

Lorsque la Providence utilisa les armées de Pierre le Grand pour châtier les suédois, entrés en Russie comme des alliés pour devenir des traîtres, le monastère de Valaam et toute la Carélie revinrent sous la protection de l’empire russe, après avoir été orphelins sous domination étrangère pendant près de cent ans. Après 1717, des moines du monastère de Saint-Cyrille du Lac-Blanc répondirent à l’appel du souverain et relevèrent les ruines de l’antique Valaam. De nouveau, on édifia un temple de Dieu et des cellules. Pendant le règne de l’impératrice Elisabeth Pétrovna, les constructions de bois furent détruites par un incendie. L’impératrice restaura le monastère avec les fonds de l’état. Les nouvelles constructions, à l’instar des anciennes, étaient en bois. J’ai vu une gravure du monastère de l’époque. Il me plait beaucoup. Il me semble que les édifices de bois conviennent parfaitement à un désert comme Valaam. Les cabanes en rondins des moines attendrissent le regard par leur humilité. Elles conviennent tout à fait au mode de vie monastique. Elles conservent la santé mise en péril par le climat humide, les vents coupants, la maigre nourriture, l’ascèse, la disposition spirituelle qui épuise la chair. Je comprends bien qu’on bâtisse en pierre une cathédrale réunissant sur deux étages une église chauffée et une froide, ainsi qu’une enceinte contre les vents. Mais que les cellules entourant l’église restent en bois, et assez éloignées les unes des autres pour éviter les incendies ! Une telle disposition autour de l’église est magnifique ! Outre sa commodité, elle met bien en évidence le but unique qu’est le service de Dieu. Les moines se savent en effet pèlerins sur la terre. N’ayant que Dieu comme nécessité, ils plantent leurs tentes autour de Son tabernacle. C’est d’ailleurs la disposition adoptée à Glinskaïa Poustin’, à Belobrejskaïa, et à Optino.

La restauration de Valaam fut lente et connut au début assez peu de succès. Les lieux restèrent longtemps peu habités. Les amateurs de solitude se tenaient à l’écart, et les moines qui se chargeaient des travaux n’étaient pas suffisamment aguerris dans la vie monastique. La solitude est certes une des conditions fondamentales du bien-être spirituel et moral d’un monastère, mais elle n’est pas suffisante. Une communauté a besoin en plus d’une bonne direction spirituelle. Sans elle, tous les profits qu’apportent la solitude sont détruits. On peut même dire qu’une bonne direction spirituelle peut remplacer la solitude. C’est le cas des monastères situés dans les grandes villes. On se souvient par exemple des monastères de Constantinople et de ses environs, qui produisirent jadis des Pères si célèbres pour leurs dons spirituels qu’ils n’avaient rien à envier aux Pères du désert.

C’est Mgr. Gabriel, métropolite de Saint-Pétersbourg, qui remarqua avec sagacité ce besoin fondamental du monastère de Valaam. Pour ce faire, il fit venir de Sarov en 1785 le starets Nazaire, qui s’était rendu célèbre pour ses connaissances et son expérience spirituelles. Il lui conféra la dignité de supérieur du monastère de Valaam. En outre, le métropolite prit le saint monastère sous sa protection, l’aida matériellement, et obtint pour lui des dispositions gouvernementales favorables. Le monastère ne tarda pas à prendre forme et à se développer, accueillant ceux qui avaient déjà prononcé des voeux monastiques ou s’apprêtaient à le faire. Une communauté et un skite s’organisèrent. Il y eut des ermites et des anachorètes. L’higoumène Nazaire avait lui-même sa cellule d’ermite. Il s’y retirait parfois des semaines entières pour observer son homme intérieur et pouvait ainsi, fort de ses expériences, instruire ses subordonnés, et les guider dans l’amendement des moeurs et la réussite évangélique. Le Père Nazaire avait été élevé et tonsuré au désert de Sarov où il s’était nourri spirituellement. Il s’efforça de faire de Valaam une réplique fidèle de Sarov. Les édifices de Sarov étant tous en pierre, il fit construire à Valaam des bâtiments en pierre. Le rectangle intérieur date de son époque, l’extérieur de ses successeurs. Les largesses des empereurs Paul Petrovitch et Alexandre Pavlovitch assurèrent le matériel. Valaam est un monastère classé en première catégorie, il est dirigé par un higoumène élu par la communauté et confirmé par le métropolite de Saint-Pétersbourg.

Dans son organisation monastique, Valaam est une réplique vivante de l’Eglise primitive. Il abrite tous les types de moines répertoriés dans l’Eglise Orthodoxe, cénobites, habitants de skite, ermites et anachorètes. Le monastère principal dont nous avons parlé comprend la communauté proprement dite. Les moines qui y logent participent en commun au Service Divin et aux repas, ils portent les mêmes vêtements, oeuvrent à des obédiences particulières ou communes.

Enumérons ces diverses obédiences. La première est celle de l’higoumène élu par la communauté et confirmé par l’évêque diocésain. Il ne s’agit pas là d’une direction de ce monde ! C’est un fardeau à la fois léger et très pénible. Les épaules de l’higoumène portent les faiblesses de toute la communauté. Quelle force doivent donc avoir ces épaules ! Quel oubli total de soi doit-il y avoir chez cet homme dont l’égoïsme pourrait être la lettre tranchante qui blesse ou tue son entourage !

La deuxième obédience est celle de suppléant de l’higoumène. Il est élu par l’higoumène assisté du conseil de la communauté et confirmé par l’évêque diocésain. C’est le bras droit de l’higoumène dans toutes les tâches de direction du monastère.

La troisième obédience est celle du trésorier qui a droit de regard sur les finances du monastère. La quatrième obédience est la gestion des vêtements. Ensuite viennent les confesseurs qui seuls sont habilités à confesser un membre de la communauté ou un visiteur. Tous les moines que l’on vient de citer sont confirmés dans leur tâche par l’évêque diocésain et forment avec l’higoumène le conseil du monastère, ou encore la fraternité des aînés. Ils participent aux délibérations les plus importantes, celles qui relèvent de l’appréciation du pouvoir diocésain.

Viennent ensuite, dans la série des obédiences, le tour de célébration des offices divins, accomplis par tous les hiéromoines et hiérodiacres hormis le second et le trésorier. On choisit les serviteurs de l’autel parmi les moines ou novices qui mènent les vies les plus pures et les plus humbles. Ceux qui ont des aptitudes pour lire à l’église ou pour chanter sont nommés au choeur. Certains hiéromoines ou hiérodiacres participent également au choeur quand ils ne sont pas requis pour la célébration des offices. Les simples moines et les novices sont nommés aux autres obédiences. Citons ces autres obédiences pour informer autant que possible le lecteur sur l’organisation du monastère. Certains frères confectionnent les habits sacerdotaux et les vêtements de la communauté. D’autres font des chaussures, travaillent à la cuisine ou à la boulangerie, à la confection des prosphores ou au réfectoire. D’autres encore s’occupent de menuiserie, de la forge ou de la serrurerie, d’autres de la pêche, des jardins, du potager, des champs. Certains font la lessive.

Certaines de ces obédiences sont accomplies par un seul frère, d’autres par plusieurs. Par exemple, on ne trouve à la bibliothèque, à la pharmacie et à la cave qu’un seul moine expérimenté. A la cuisine, à la blanchisserie, au rangement des vêtements et autres tâches du même genre, on trouve plusieurs frères, dont l’un est appelé maître et les autres aides. Certaines obédiences sont qualifiées de générales, comme la préparation du bois, les moissons, le battage du blé, les plantations, l’arrosage et la cueillette des légumes. On emploie pour ces obédiences des frères inaptes aux autres obédiences qui exigent des compétences spéciales.

Quant un postulant au monachisme se présente, on étudie son caractère, sa conduite, et ses habitudes. S’il se révèle apte à une obédience particulière, on le place dans le rang des aides, et, après de nombreuses années d’épreuve, on lui confie la tâche qui correspond à ses connaissances et à ses aptitudes.

Toute la communauté (et particulièrement les débutants) est en relation étroite et fréquente avec les confesseurs. C’est à travers ces relations que s’enracine l’esprit monastique chez les jeunes. Pour les moines confirmés, on ajoute à cela la lecture attentive des écrits des Pères et la présence assidue aux offices divins. La bibliothèque prête les livres avec la permission de l’higoumène, en fonction de l’état intérieur de chacun. Les frères occupés aux obédiences assistent aux offices divins les jours de fête. En semaine, ils viennent aux matines qu’ils écoutent jusqu’à l’hexapsalme, après quoi ils partent vers leur labeur. Après le repas du soir, ils participent à la règle commune des prières du soir.

Les offices divins sont célébrés selon l’ordo de l’Eglise. Ils se composent des matines (ou des vigiles avant les fêtes), de deux liturgies eucharistiques, une de bonne heure et une autre plus tardive, des vêpres, et de la règle de prières accomplie après le repas du soir, qui consiste en la lecture des prières avant le coucher, la lecture des diptyques et de quelques métanies. On emploie d’anciennes mélodies russes neumatiques. Ces mélodies sont lentes et solennelles, tristes comme les gémissements de l’âme repentante, qui soupire dans sa terre d’exil et se languit du bienheureux pays de l’allégresse éternelle, de la contrée de la jouissance pure et sainte. C’est dans l’ordre des choses... Ce sont justement ces mélodies et non d’autres qui doivent résonner dans un monastère dont les bâtiments eux-mêmes ont l’aspect d’une prison destinée aux sanglots, aux pleurs des captifs, aux pensées profondes, aux méditations sur l’éternité. Ces mélodies sont en harmonie avec les sombres forêts et les eaux profondes. Tantôt elles se prolongent en lamentations, douloureuses comme le vent du désert, tantôt elles disparaissent progressivement comme un écho dans les rochers ou les crevasses, tantôt elles retentissent de façon inattendue. Elles distillent une douce tristesse exprimant la plainte des pécheurs, la douleur qui accable et qui ronge. Parfois, des coups insupportables portés par le péché, jaillit la clameur qui s’élève vers le ciel, implorant l’aide. Comme cette clameur résonne ! Le solennel « Seigneur, aie pitié ! » est semblable au vent du désert : lent, triste, et affecté ! C’est le chant de l’homme déchu qui, à la faveur de la solitude et de l’examen de lui-même, constate la profondeur de sa chute, et s’adonne à des lamentations permanentes dans l’espoir d’un pardon. Le chant « Nous Te chantons » se termine par un son lent et changeant, qui diminue progressivement et se perd imperceptiblement sous les voûtes de l’église, comme un écho. Lorsqu’aux vêpres les frères entonnent le « Seigneur, je crie vers Toi », les sons surgissent de l’abîme dans un bruit de tonnerre pour s’élancer vers le ciel et y conduire les pensées et les désirs qui flamboient comme l’éclair. Un artiste trouvera le chant de Valaam très inégal, et décèlera des défauts d’exécution, mais il reconnaîtra aussi qu’il est emprunt de révérence et de piété, et d’une énergie extraordinaire qui émeut l’âme et l’incite à la componction. Tout y est imposant, grandiose. Tout ce qui pourrait être gai, léger, joyeux devient étonnant et monstrueux. Ne soyez pas effrayés de ce récit véridique ! Ne croyez pas qu’à Valaam on rencontre exclusivement le malheur ! Non ! On y trouve aussi la consolation, mais la consolation de ceux qui pleurent, comme dit l’Evangile...

Le monastère abrite sept églises. Parmi elles, l’église cathédrale se distingue par la beauté de son intérieur : le premier rang de l’iconostase est orné d’argent, les fresques polychromes sont des modèles du goût russe primitif, encore libre des influences de l’Europe. A elle seule, la cathédrale ne peut contenir l’ensemble de la communauté, pas plus qu’aucune des églises du monastère.

A la place de toutes ces églises, il eut été bien plus commode de regrouper dans un vaste édifice l’église chauffée et l’église froide, comme on l’a fait au monastère de Konevsky, en ajoutant éventuellement une autre église près de l’hôpital. On aurait pu ainsi faire participer les frères et les visiteurs à l’office divin dans un même lieu. Mais les fondateurs du monastère ne raisonnaient pas ainsi. Leur zèle exigeait des églises séparées, dédiées à Saint Nicolas, aux Apôtres Pierre et Paul, à la Source Vivifiante... Ces églises ne connaissent l’office divin qu’une fois l’an, le jour de leur fête. Dans le cas extrême de l’église de la Sainte-Trinité, l’office de la fête doit être célébré à la cathédrale, à cause de l’étroitesse des lieux.

A la fin de la liturgie, tous se rendent au réfectoire pour consommer une nourriture simple mais saine et satisfaisante, qui suit l’ordo de l’Eglise. Les jours de fête on a droit au poisson, les jours ordinaires à l’huile. Les mercredis et vendredis, ainsi que les jours de semaine du Grand Carême, on ne voit sur les tables ni huile ni poisson, uniquement des végétaux. Au cours des repas, le silence profond n’est rompu que par la voix sonore du lecteur qui décrit aux frères l’abnégation, les vertus et les exploits des saints. Le souper est servi après les vêpres, toujours accompagné d’une lecture utile à l’âme. Les jours de grande fête, une heure avant les vêpres, on offre à tous une tasse de thé que les vieillards appellent la consolation. On est touché de voir ces petits vieux infirmes, pouvant à peine marcher, tenir dans leurs mains la petite tasse en bois contenant la consolation. Le sang refroidi de ces êtres déjà retournés en enfance à soif de se revigorer au contact de l’eau bouillante. Le monastère de Valaam vit dans une grande simplicité patriarcale. Ses coutumes évoquent la tendresse du bon vieux temps, cette vieille Russie qui unissait si souvent simplicité et sainteté.

Dans la sacristie du monastère, on trouve les cadeaux généreux de l’empereur Alexandre Pavlovitch, si bien disposé pour Valaam qu’il l’honora d’une visite en 1819. En 1844, ce fut le grand duc Constantin Nicolaevitch qui visita les lieux, laissant des vases précieux en souvenir de son passage. Au centre de l’espace libre inscrit dans le rectangle intérieur du monastère, espace qui suscite un sentiment particulier de calme et de révérence, les moines ont édifié un monument en marbre portant une inscription. Celle-ci rappelle aux visiteurs contemporain et à venir le passage de l’empereur Alexandre Pavlovitch et du grand duc Constantin Nicolaevitch. Dans la cathédrale, une autre inscription signale l’endroit où Alexandre-le-Béni se tenait pendant les longs offices divins sans en ressentir de fatigue. A l’hôtellerie, on a signalé les chambres où l’empereur a résidé. Ailleurs, une inscription sur une plaque de marbre rectangulaire mentionne l’endroit où le grand duc Constantin Nicolaevitch dessinait le monastère. La copie conforme de cette pierre se trouve sur la rive opposée, dans la forêt, sous les branches épaisses des pins et des sapins, là où le grand duc termina l’esquisse entreprise dans le jardin. La vue sur le monastère y est particulièrement grandiose et pittoresque. En posant ses pierres, en gravant ses inscriptions, les moines de Valaam ont exprimé du fond du coeur un sentiment d’amour et de dévouement aux Tsars et à leur Maison, sentiment qui a été le propre du clergé russe tout au long de l’histoire.

Comme la nourriture, les vêtements des moines de Valaam sont simples mais satisfaisants. Ils sont conservés dans un local où l’on trouve les draps, les tissus de nankin, les toiles, le fil, les peaux, le linge confectionné, les habits monastiques, les mantias, les pelisses, et tout cela à profusion. Le responsable des lieux inscrit dans un livre tout ce qu’il donne aux frères. Quand les vêtements sont éculés, ils sont échangés. Celui qui vient de quitter le monde pour entrer au monastère reçoit le linge, les vêtements et les chaussures nécessaires. Il est possible de pourvoir en permanence aux besoins de cent hommes. De telles réserves sont indispensables compte tenu de la taille de la communauté, de l’isolement du monastère et des difficultés d’accès, particulièrement au printemps, avec le dégel, et à l’automne, quand les premières glaces empêchent pour un long moment toute communication avec la terre ferme. Le lac gèle chaque année entre Serdobol et Valaam, mais pas avant la mi-janvier. Toutefois, les innombrables blocs de glace qui se déplacent sur les eaux auraient tôt fait de conduire à sa perte le navire imprudent qui risquerait l’aventure.

La bibliothèque du monastère renferme tous les volumes nécessaires à l’acquisition de connaissances complètes sur le monachisme. En dehors des éditions slavonnes et russes, on trouve de nombreux manuscrits. Parmi eux la première place revient, pour sa rareté, aux « Catéchèses » de Saint Théodore Studite, l’higoumène du monastère du Studion à Constantinople. Il s’agit là d’un gros livre dont l’utilité est reconnue par l’Eglise. L’ordo prévoit même d’en lire des extraits pendant les offices du Grand Carême (Cf. l’ordo du lundi du Grand Carême). Ceci concerne bien sûr les monastères... L’amour qu’il portait à sa communauté transparaît dans les « entretiens » du Studite. Il nomme ses moines, ses pères, ses maîtres, ses frères ou encore ses enfants. Son enseignement, simple et accessible à tous, convient aux moines cénobitiques, puisqu’il aborde uniquement les diverses obligations de la vie communautaire.

On trouve aussi au monastère les écrits des pères qui traitent de la prière du coeur. Par exemple ceux de Saint Grégoire Palamas, de Calliste Antilikide, de Saint Syméon le Nouveau Théologien, de Saint Nil de la Sora (auteur russe). On trouve aussi des ouvrages qui permettent de guider les moines qui vivent en petites communautés (skite), en ermites ou en anachorètes. Tels sont les différents « Paterikon ». Parmi eux, on trouve le livre de Saint Isaac le Syrien, le célèbre maître des hésychastes, et le Florilège du hiéromoine Dorothée, qui vécut il y a longtemps. Nous citerons quelques extraits de ce livre, qui éviteront à nos lecteurs la difficulté du slavon. C’est un ouvrage d’un haut niveau moral et ascétique, et son auteur est un de nos compatriotes, même s’il est tombé dans l’oubli. Il faut sans doute être ermite pour lire et relire ce livre inspiré, plein de précieux conseils spirituels. Que retentisse de nouveau la voix de ce hiéromoine, depuis le lieu où l’a enterré notre oubli ! Que cette voix qui proclame des vérités profondes convient bien à la sévérité de Valaam !

« Ô, mon lecteur bien-aimé ! Veux-tu que je te montre quelque chose de plus merveilleux que l’argent ou l’or pur, que les perles fines ou les pierres précieuses ? Rien ne peut permettre d’acheter le Royaume Céleste, la joie et le repos éternels, rien, si ce n’est ceci: la lecture solitaire, attentive et zélée des Saintes et Divines Ecritures ! Il est impossible, vraiment impossible de trouver le salut, sans lire fréquemment l’Ecriture Sainte que Dieu lui-même a inspirée. Comme l’oiseau ne peut s’élever dans les airs sans ses ailes, l’esprit ne peut concevoir de quelle façon recevoir le salut, si ce n’est par les livres. Ses propres réflexions ne lui serviront de rien. Mais la lecture dans la solitude, l’écoute attentive et zélée du message délivré par les livres divins des Saintes Ecritures, alliées à l’intention de le mettre en pratique dans le but du salut, voilà ce qui donne naissance à toute vertu, voilà la source de tous les biens, voilà ce qui chasse de nous toute passion méchante, tout péché, toute convoitise, tout mauvais désir et toute mauvaise action, engendrés par nous-mêmes ou par les démons. Les Saints Pères attestent que la lecture solitaire et attentive des livres divins des Saintes Ecritures constitue la première et la reine des vertus ».

Parmi les divines Ecritures, le hiéromoine range non seulement les saints livres du Nouveau et de l’Ancien Testament, mais aussi les écrits des Saints Pères. Il rejoint là-dessus Saint Nil de la Sora. C’est la base de tout ! C’est d’une importance extrême ! C’est une remarque très précieuse ! De ceci découle bien sûr la nécessité absolue de se tenir instamment, non seulement à la tradition dogmatique de l’Eglise, mais aussi à sa tradition morale. Ce point de vue est partagé par tous les saints auteurs ascétiques de l’Eglise d’Orient. Ils affirment tous, d’une seule voix, qu’un cheminement sans faute sur la voie des exploits monastiques requiert un guide indispensable : les écrits des Saints Pères. C’est l’unique atout qui nous reste sur cette voie du salut après la diminution du nombre des maîtres spirituels.

Dès les premiers mots, le hiéromoine place son lecteur sur un chemin juste, sûr, saint, béni et prescrit par l’Eglise. Il décrit à son disciple le caractère précis du fils de l’Eglise d’Orient, il le fait entrer en communion spirituelle avec les saints moines de toutes les époques du Christianisme, il l’écarte de tout chemin étranger et faux. Quel magnifique caractère que celui du fils de l’Eglise d’Orient ! Comme il est simple et majestueux ! Le protestant est froidement intelligent, le romain est extasié et s’emporte facilement. Le fils de l’Eglise d’Orient est pénétré de la Sainte Vérité et de la calme Paix. Les deux premiers caractères sont terrestres. Le dernier descend du ciel et s’offre à nos regards dans l’Evangile. Le chrétien orthodoxe éduque son caractère à la lecture des Saintes Ecritures et des oeuvres des Saints Pères. Il s’imbibe de cette lecture, et devient le favori de la Vérité en communiant à l’Esprit Saint qu’Elle lui envoie.

Le hiéromoine Dorothée regarde avec sagacité le monachisme de son époque. Il fait une réflexion précieuse : « Souvent j’étais étonné de ce que les anciens Pères atteignaient le salut assez vite, devenaient parfaits, faisaient l’acquisition de la grâce. De nos jours, si peu trouvent le salut ! Voilà comment les Saints Pères s’y prenaient pour atteindre le salut et la perfection, pour acquérir la grâce et mériter le don de faire des miracles : ils suivaient de toute leur âme les paroles et les commandements du Seigneur, s’efforçaient de les accomplir en toute priorité, les gardaient en permanence présents à l’esprit... Il faut avant tout garder les commandements du Christ ! Le Saint Evangile n’est pas autre chose que la bouche du Christ qui nous parle quotidiennement. De plus, il faut garder la tradition des Saints Pères, accomplir les oeuvres qu’ils prescrivent, et par ces oeuvres fatiguer nos corps... Sans l’accomplissement des saints et lumineux commandements du Seigneur, notre Tradition et ses règles sont vaines... Celui qui ne garde pas les commandements du Seigneur rend stériles ses efforts, se prive de la perfection, de la grâce et du salut. Celui qui ne garde pas les commandements du Seigneur ne laisse aucune place en lui-même pour la grâce, il ne pourra pas atteindre la perfection. Celui qui s’adonne aux exploits du corps en négligeant les commandements est étranger à la sagesse spirituelle. Sans l’accomplissement des commandements du Seigneur, Dieu ne trouve rien en nous d’agréable. Les Saints Pères gardaient les commandements avec soin et méthode, il nous faut les imiter autant que nos forces nous le permettent » (Florilège ch. 6). Comme ses instructions sont utiles ! En se préparant pour la béatitude éternelle, chaque moine devrait les noter en lettres indélébiles sur les tables de son coeur.

La belle âme du hiéromoine exprime des sentiments sortis du coeur, son éloquence est aisée, captivante. Certains passages sont dignes des meilleurs auteurs. Quelle finesse, par exemple, dans les lignes qui suivent : « Lorsque nous oeuvrons pour la vie éternelle, il ne faut craindre, ni le malheur, ni la pauvreté, ni les besoins du corps, ni même la mort. Le Seigneur a dit : Ne vous inquiétez pas en disant: que mangerons-nous ? Que boirons-nous? De quoi allons-nous nous vêtir? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les cherchent, ceux qui ne sont pas baptisés, qui ne connaissent pas Dieu. Votre Père Céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et Sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. Il nous fait une promesse, celle d’être notre nourriture et notre vêtement, de nous servir dans notre faiblesse comme un père, ou une mère, ou un ami très proche, de nous procurer tout ce dont nous avons besoin, de travailler pour nous par Sa grâce. Il nous dit : crois seulement en Moi de toute ton âme et sans douter, sers-Moi et espère en ce que Je peux accomplir, en ce que J’ai promis » (Florilège ch.10).

Chez le hiéromoine s’accomplirent les paroles que Dieu inspira à David : Mes lèvres laisseront déborder un hymne quand Tu m’auras enseigné Tes jugements (Ps.118,171). Quand la grâce divine fait sa demeure dans le coeur et commence à lui enseigner la loi de l’Esprit, alors l’homme devient inspiré. Ses pensées et ses sentiments s’animent à cette nouvelle vie de l’Esprit, ses propos portent la marque d’une poésie des plus élevées. De nombreux passages des écrits du hiéromoine traduisent cela, comme par exemple le début du chapitre 11 où il s’entretient avec son âme : « Mon âme bien-aimée, ne remets pas d’année en années, de mois en mois, de jour en jour ! Ne passe pas ton temps dans une vaine attente, afin de ne pas avoir à soupirer de tout ton coeur ! Ne reste pas à chercher sans Le trouver Celui qui peut t’aider dans la tribulation ! Comme tu te tourmenteras sinon, comme tu pleureras, comme tu sangloteras, comme tu regretteras, en te livrant à un repentir alors inutile ! Tu peux faire le bien aujourd’hui, ne remets pas à demain ! Tu ne sais pas ce que le journée de demain te réserve, un malheur ne te surprendra-t-il pas cette nuit même ? Tu ignores ce que le jour ou la nuit t’apporteront. Oh ! Mon âme ! C’est maintenant qu’il te faut supporter toutes les tribulations, c’est maintenant qu’il te faut accomplir les commandements du Seigneur et rechercher les vertus des Pères ! C’est maintenant le temps des pleurs, des larmes, des sanglots qui engendrent la douceur et la joie ! Oh ! Mon âme ! Si tu cherches vraiment le salut, aime les tribulations comme jadis tu aimais les jouissances ! Vis en mourant chaque jour ! Notre vie passe vite, elle disparaît comme l’ombre du nuage à l’apparition du soleil ! Nos jours s’en vont en fumée dans l’éther ! »Le Florilège est un des livres ascétiques les plus élevés qui soient. Il se rapproche pour ses mérites du célèbre ouvrage d’Isaac le Syrien.

Deux auteurs de l’Eglise Russe ont écrit sur la pratique du coeur : Nil de la Sora et le hiéromoine Dorothée. Le livre du premier est très utile pour ceux qui débutent dans l’exploit hésychaste, le deuxième s’adresse à ceux qui ont réussi et s’approchent de la perfection. Le Florilège expose avec une clarté extraordinaire l’enseignement sur la prière du coeur. Tout y est défini avec grande simplicité. On y découvre l’ample réussite spirituelle d’un russe qui a l’art de simplifier ce qui est compliqué, d’exposer avec un naturel étonnant l’enseignement spirituel le plus élevé. Quelle intelligence et quelle finesse ! Il traite principalement de la pureté du coeur, de l’esprit, de l’âme, de l’impassibilité, de l’enténèbrement de l’esprit, de la vigilance, et de la prière sainte et pure. Nous n’osons donner des extraits de tout cela car des sujets aussi élevés méritent une place et un temps appropriés. Nous renvoyons au livre lui-même ceux qui s’y intéressent. Les titres des enseignements sont déjà très éloquents. Précisons que les moines qui ont bien réussi doivent quitter la communauté pour le skite ou l’ermitage afin de s’adonner à de tels exercices spirituels.

Le skite du monastère de Valaam se trouve à trois verstes des édifices principaux. On s’y rend en bateau ou en longeant la rive. Il faut d’abord descendre du monastère par l’escalier de granit qui conduit au port. Là, on emprunte une barque pour poursuivre le périple à travers la baie qu’on a traversée à l’arrivée. Tantôt les eaux s’élargissent, tantôt elles se rétrécissent. Le paysage de chaque rive, qui change souvent d’aspect, laisse un sentiment de morosité. On finit par pénétrer dans un grand ovale. Sur ses rives aux pentes douces poussent des bouleaux, des sorbiers et des érables. Les rochers sont devenus presque inaccessibles au regard. On distingue seulement quelques pierres au loin, parmi les pins et les sapins. Dans l’ovale, les eaux ne sont nullement sombres, le bleu du ciel se reflète agréablement. Le regard est consolé par la verdure des prés émaillés d’innombrables fleurs sauvages très odorantes. Les rudes rafales du vent qui soufflent presque constamment sur le monastère principal sont absentes ici. Tout est accueillant, chaleureux. On se sent à l’aise, les lieux incitent au repos. On commence alors à comprendre quelle tension la nature sauvage et ses tableaux effrayants exerçait sur le corps et sur l’âme. Gravissant un pré en pente douce, on emprunte une sente tortueuse qui pénètre dans l’épaisseur de la forêt. Soudain surgit le skite solitaire. Au centre se dresse une église byzantine en pierre à deux étages. Autour de l’église s’égrainent des cellules en pierre. Une clôture de pierre ceint le tout. La forêt est là tout autour. Le calme est indescriptible. Le sentiment qui s’empare de vous n’a rien de comparable avec celui que vous aviez connu en arrivant au monastère. Là-bas, tout respirait la vie, mais une vie sévère. Ici règne le calme ineffable de ceux qui ont eu une mort bienheureuse. Au skite, on célèbre l’office divin deux fois par semaine, le samedi et le dimanche. Les autres jours, les frères restent dans leur cellule pour s’adonner à la prière, à la lecture, à la méditation et aux travaux manuels. A l’église, les frères se succèdent jour et nuit pour lire sans trêve le Psautier et commémorer les frères défunts et les bienfaiteurs du monastère. La nourriture est servie au réfectoire commun. Elle est bien plus rudimentaire qu’au monastère, presque exclusivement végétale. A Pâques et pour les autres grandes fêtes, les frères se rendent au monastère pour participer aux offices solennels et prendre part aux agapes qui ne dépassent jamais quatre plats. Soupe de poisson, plat de poisson, petits pâtés, voilà le signe d’une grande fête pour les frères de Valaam. Rien n’est jamais cuit à la poêle, ce serait rechercher une friandise interdite. Douze frères ou un peu plus vivent au skite.

Le chemin qui conduit au skite par la berge n’est pas moins pittoresque. On suit la rive par les bois, les collines et les monts. Les roues de l’équipage cognent souvent sur le granit nu.

Eparpillées dans l’île, dans une complète solitude, au flanc d’une colline ou dans une clairière, on trouve les cabanes en rondins des ermites. Il y a très peu d’ermites. La vie érémitique n’est permise qu’à des moines expérimentés, mûrs par l’âge et l’intelligence spirituelle. Les ermites, comme les frères du skite, ne viennent au monastère que pour les grandes fêtes.

Les visiteurs du monastère sont hébergés dans l’hôtellerie. Celle-ci comprend un refuge spécial pour les pauvres, qui sont fort nombreux dans cette partie de la Finlande. Les pauvres sont autorisés à rester à Valaam quarante-huit heures, lors desquelles ils profitent des repas préparés à leur intention. Ils quittent ensuite le monastère avec deux morceaux de pain de seigle. Pour une telle aumône, certains finlandais n’hésitent pas à parcourir quarante à cinquante verstes... En été, quand la route sur le lac est dégagée, des dizaines de chaloupes déversent quotidiennement leur flot de mendiants, après avoir affronté les eaux tumultueuses. Ceux qui partent sont aussitôt remplacés par de nouveaux arrivants. En hiver, dès que la glace est sûre, des bataillons entiers entreprennent le pénible voyage en dépit du gel cruel et de la longueur du trajet. Ils foulent la glace, à demi-nus, vieillards infirmes, enfants, femmes et nourrissons... Souvent, on trouve sur cette steppe glacée le cadavre gelé de quelque malheureux qui pensait échapper à la famine.

On ne peut pas oublier pour finir d’honorer de quelque parole l’hôpital de Valaam qui offre son asile paisible, non seulement aux vieux moines malades du monastère, mais aussi à tous les moines du diocèse de Saint-Pétersbourg. Près de l’hôpital, une église a été édifiée, ainsi qu’un réfectoire privé, une petite pharmacie comprenant tous les remèdes nécessaires, et tout le personnel correspondant.

L’île de Valaam, et son archipel de petits îlots, se dresse comme une masse minérale sur le lac Ladoga, avec son apanage de rochers, de monts, de rocs, de vallées, de baies, de détroits et de lacs. Près des îlots, le lac descend jusqu’à une profondeur de dix ou vingt mètres, voire quarante dans les détroits les plus profonds. Dès que vous quittez l’archipel, à quelques cents pas de la rive, vous ne tardez pas à trouver le fond à cent quarante, deux cents et même quatre cents mètres !

Partout la roche mère est cette pierre très dure (les moines l’appellent kelf) que couvre une terre végétale de deux coudées d’épaisseur environ, et quelquefois davantage. On trouve très rarement du sable ou de la glaise, et toujours en petite quantité. La couche de terre végétale est particulièrement fertile. Deux vergers ont été installés près du monastère, le premier en-dessous de la falaise où se tiennent les bâtiments, le second à droite de l’escalier de granit qui mène du port au monastère. Les pommes y sont fraîches et juteuses, témoignant de la qualité du sol. Malheureusement, il faut dire que ces pommes ne mûrissent qu’une fois tous les dix ans, à cause du climat rude et de l’ensoleillement insuffisant. Les pastèques et les melons sont aussi fort juteux, mais leur jus est mort : le soleil n’y apporte aucune douceur... Les produits du potager sont fameux. Ils poussent en quantité suffisante pour nourrir toute la communauté, les ouvriers et les visiteurs du monastère. On sème aussi un peu d’orge et d’avoine, mais il faut faire venir de Saint-Pétersbourg par bateau la majeure partie des besoins en céréales. On fauche le foin en grande quantité. L’île abonde en bois. L’espèce la plus commune est le pin, puis vient le sapin. On trouve, en quantité nettement moindre, des bouleaux, des platanes et des tilleuls. Comme il faut les remercier de leur présence ! La tendre couleur de leur feuilles adoucit la morosité des rochers et l’éternel et sombre vert des conifères. La forêt est plus épaisse dans les vallées, car la couche de terre y est plus importante. Sur les monts, les arbres sont plus frêles, ils ne peuvent atteindre une hauteur respectable. Leur racines s’efforcent en vain de gagner les profondeurs. Gênées par la roche, elles courent à fleur de terre, s’entremêlent, cherchant en vain la nourriture nécessaire. Les sapins, dont les exigences sont très limitées, se taillent la part du roi.

Que dire encore ? Je regarde les eaux, les vastes masses de la Ladoga, l’antique Néva, célèbre depuis toujours pour ses tempêtes et ses combats entre Varègues et Slaves. Comme elles s’harmonisent, vastes et profondes, avec l’île solitaire et inspirée ! Comme elles protègent cette île de leur écrin aquatique, comme elles gardent la société monastique ! Elles la protègent par leur immensité, par leurs tempêtes et par leurs glaces. Leur sein abrite et nourrit des bancs innombrables de poissons, que les filets trompeurs des ermites capturent pour assurer un plat précieux, qui, loin d’être une friandise, est au moins un produit frais.

Quand la légère embarcation m’emporta de Valaam, avec un agréable vent en poupe, j’étais malade. Mais je n’étais pas captif de la seule maladie. Mon regard, plein d’une curieuse et réjouissante tristesse, était tourné vers Valaam, s’attachait à lui. Je soupçonnais qu’il y avait là un adieu pour toujours. Tant que le navire avançait dans la baie, je regardais silencieusement le monastère. Je contemplais un morceau de rocher, puis un autre, leur hauteur considérable empêchant de les embrasser dans leur totalité. Il me semblait que cette nature puissante et terrifiante, sévère et austère, me souriait amicalement. Peut-être était-ce d’ailleurs le soleil qui m’offrait ce sourire, en dardant ses rayons vivifiants sur la baie, sur les eaux, sur les pierres, sur les épaisses forêts... Le bord de la falaise granitique soutenant le monastère était couvert de frères. Dans cette foule se mêlaient des hommes mûrs, endurcis dans les combats contre soi-même, des jeunes gens arrivés récemment, que les combats attendaient encore, et des vieillards aux cheveux blancs, aux pensées déjà calmes, pour lesquels les couronnes étaient déjà tressées et la tombe creusée. Pour eux, accueillir et nourrir avec bienveillance le visiteur n’était pas suffisant, il fallait encore le reconduire, avec un amour teinté d’affliction, et des larmes de regret suscitées par la séparation. Les cloches du monastère sonnaient majestueusement. Leur son était sans cesse répété par les gorges des falaises environnantes, qui formaient un choeur à plusieurs voix. Le canot quitta la baie comme on quitte une forteresse aux murs élevés. Devant les rochers immobiles apparut le vaste lac. On percevait à peine dans le lointain la rive de Serdobol. Dans les autres directions, pas de rivage en vue: seul le bleu des eaux fondu dans le bleu du ciel... On hissa les voiles, et l’embarcation s’élança doucement à l’assaut des vagues. Bientôt, nous atteignîmes la rive opposée.

Je me retournai pour voir Valaam. Il apparaîssait, sur l’immensité des eaux bleues, comme une planète sur un ciel d’azur. Comme il était loin de tout ! C’est comme s’il n’était pas sur la terre ! Valaam est un monde à part. Combien de ses moines ont oublié qu’il existe un ailleurs... Combien de vieillards y vivent depuis cinquante ans sans jamais l’avoir quitté, oubliant tout, sauf leur île et le ciel.

Armée spirituelle ! Bienheureux habitants de la sainte île ! Que descende sur vous la bénédiction du ciel parce que vous avez aimé le ciel ! Que repose sur vous la bénédiction du pèlerin parce que vous avez aimé le pèlerin ! Que vos prières soient entendues par Dieu, que vos chants de louange Lui soient agréables, parce que ces prières et ces louanges sont pleines de révérence ! Que soient bénis vos greniers et vos biens parce que le pauvre trouve toujours chez vous un morceau de pain et un vêtement pour couvrir sa nudité ! Frères ! Vous avez choisi l’unique nécessaire ! Ne vous retournez pas en arrière, ne soyez pas attirés à nouveau par quelque vain et furtif plaisir du monde ! Dans le monde, tout est tellement versatile, tellement inconstant, tellement passager, tellement corruptible... La providence inspirée de Dieu vous a offert dans le majestueux Valaam une demeure à part, éloignée de toutes les tentations. Accrochez-vous à ce refuge qui n’est pas troublé par l’océan de la vie ! Supportez-y courageusement les tempêtes invisibles ! Ne laissez pas la bonne ferveur se refroidir dans vos âmes ! Renouvelez-la, entretenez-la par la lecture des saints livres des Pères ! Fuyez vers ces livres par l’esprit et par le coeur, isolez-vous en eux par les pensées et les sentiments ! Valaam et ses saillies de granit ne tarderont pas à devenir pour vous les degrés qui conduisent au ciel, et ses hautes montagnes les hauteurs spirituelles qui offrent un accès aisé aux demeures du Paradis.

Puisse le pèlerin qui a écrit ces lignes, qui a déversé en elles ses sentiments pour vous et pour votre demeure, qui vous a visités plus d’une fois avec un soucis chaleureux de votre bien-être, puisse-t-il trouver une place vivante dans votre souvenir jusqu’à la tombe, et même au-delà ! ...

mardi 30 juin 2009

DE LA LECTURE DE L'EVANGILE



(Saint Ignace Briantchaninov

Évêque du Caucase et de la Mer Noire)

Lorsque tu lis l’Evangile, ne recherche ni le plaisir, ni l’extase, ni les pensées sublimes : cherche à voir, sans te tromper, la sainte Vérité.

Ne te contente pas d’une lecture infructueuse de l’Evangile : efforce-toi d’en accomplir les commandements, lis-le par des actes. C’est le livre de la Vie et il faut le lire par la vie.

Ne pense pas que le très saint livre des quatre évangiles commence sans raison par Saint Matthieu pour finir par Saint Jean. Matthieu enseigne surtout comment accomplir la volonté de Dieu, et son enseignement convient particulièrement à ceux qui débutent sur la voie de Dieu. Jean, quant à lui, expose l’union de Dieu avec l’homme renouvelé par la pratique des commandements, union qui n’est accessible qu’à celui qui a réussi sur la voie de Dieu.

En ouvrant le saint Evangile, souviens-toi qu’il décidera de ton destin éternel. C’est d’après lui que tu seras jugé. Selon ton attitude vis-à-vis de lui sur la terre, tu hériteras de la béatitude éternelle ou des supplices éternels (Jn.12,48). Dieu a révélé Sa volonté à un misérable grain de poussière, l’homme ! Le livre dans lequel est exposée cette suprême et très sainte volonté est entre tes mains. Tu peux, selon ton bon vouloir, accepter ou rejeter la volonté de ton Créateur et Sauveur. Ta vie (ou ta mort) éternelle se trouve entre tes mains. Comprends donc à quel point tu dois te montrer prudent et raisonnable. Ne joue pas avec ton destin éternel !

Prie le Seigneur avec contrition qu’Il t’ouvre les yeux, afin que tu puisses voir les merveilles cachées dans Sa loi (Ps.118,18), qui n’est autre que l’Evangile. Quand les yeux s’ouvrent, l’âme guérit du péché, et cette guérison, accomplie par la Parole de Dieu, devient visible. Dans le récit évangélique, la guérison des maux corporels n’était rien d’autre qu’une preuve de la guérison de l’âme. Cette preuve était destinée aux hommes charnels aveuglés par la sensualité (Luc5,24).

Lis l’Evangile avec attention et une extrême piété. Ne considère aucun passage comme de peu d’importance, indigne d’être étudié. Chaque iota exhale un rayon de vie, et le dédain de la vie, c’est la mort. En lisant ce qui concerne les lépreux, les paralytiques, les aveugles, les boiteux, les possédés que le Seigneur a guéris, pense que ton âme, qui porte les multiples plaies du péché, qui est la captive des démons, est semblable à ces malades. Crois que le Seigneur qui les a guéris te guérira toi aussi, à condition que tu le supplies avec zèle de te guérir. Il te faut acquérir l’état de l’âme qui te rendra apte à recevoir cette guérison. Sont aptes ceux qui ont reconnu leur état de pécheur et ont décidé de l’abandonner (Jn.9, 39&41). Pour le juste orgueilleux, qui n’est autre qu’un pécheur inconscient de son état, le Sauveur devient inutile (Mt.9,13). La vision des péchés, et de la chute dans laquelle se trouve l’humanité est un don de Dieu. Obtiens ce don pour toi-même et le livre du Médecin céleste (l’Evangile) te sera plus accessible.

Efforce-toi d’assimiler l’Evangile par l’intellect et par le coeur, afin que ton intellect nage en lui, vive en lui. Alors tes actes deviendront évangéliques. On peut accéder à cet état en lisant et en étudiant l’Evangile en permanence et avec piété. Saint Pacôme le Grand, un des plus célèbres parmi les anciens pères, connaissait le saint Evangile par coeur et, à la suite d’une révélation de Dieu, imposait à ses disciples aussi de l’apprendre par coeur. C’est ainsi que l’Evangile les accompagnait partout et les guidait en permanence. Aujourd’hui encore, pourquoi les éducateurs chrétiens n’orneraient-ils pas la mémoire des innocents enfants de l’Evangile, plutôt que de l’enténébrer avec les fables d’Esope et autres nullités ? Quel bonheur et quelle richesse de mémoriser l’Evangile ! Nous ne pouvons prévoir les malheurs qui peuvent survenir au cours de notre vie terrestre. Quant l’Evangile est entré dans la mémoire, il est lu par l’aveugle, il accompagne le détenu dans sa prison, il converse avec l’agriculteur dans le champ arrosé par la sueur, il instruit le juge pendant la séance, il guide le marchand, et réjouit le malade pendant sa pénible insomnie ou sa triste solitude.

N’aie pas l’audace d’interpréter toi-même l’Evangile ou les autres livres des Saintes Ecritures ! Les Ecritures ont été composées par les prophètes et les apôtres, non pas du fait de leur volonté humaine, mais sous l’inspiration de l’Esprit Saint (2Pi.1,2). Quelle folie de les interpréter arbitrairement ! Le même Esprit Saint qui a révélé la Parole de Dieu aux prophètes et aux apôtres, a interprété cette Parole par la bouche des Saints Pères. C’est la seule interprétation qu’accepte l’Eglise Orthodoxe ! C’est la seule interprétation qu’acceptent ses véritables enfants ! Celui qui interprète arbitrairement l’Evangile, et l’Ecriture Sainte en général, rejette l’interprétation des Pères, et par là même, l’Esprit Saint. Et celui qui rejette l’interprétation des Ecritures par l’Esprit Saint rejette à coup sûr la Sainte Ecriture elle-même. Pour ces audacieux commentateurs, la Parole de Dieu, la Parole de salut, devient une mauvaise odeur de mort, un glaive à deux tranchants par lequel ils se transpercent eux-mêmes pour la perdition éternelle (2Pi.3,16; 2Cor.2,16). C’est par ce glaive que se sont donnés la mort éternelle, Arius, Nestorius, Eutychès et d’autres hérétiques, qui par un commentaire arbitraire de l’Ecriture sont tombés dans le blasphème.

Voilà sur qui Je porterai mes regards : sur celui souffre, qui a l’esprit abattu, sur celui qui craint Ma parole, dit le Seigneur (Is.66,2). C’est cette attitude que tu dois adopter en ce qui concerne l’Evangile, et le Seigneur qui s’y trouve. Abandonne ta vie pécheresse et les jouissances terrestres, renie ton âme, et l’Evangile deviendra pour toi accessible et compréhensible. Celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle (Jn.12,25). La vie dans ce monde désigne ici la vie pécheresse qui, en raison de la chute, est devenue une seconde nature. Pour celui qui aime son âme, qui ne se décide pas à renoncer à lui-même, l’Evangile est fermé. Il lit la lettre, mais la Parole de vie, en tant qu’Esprit, reste cachée derrière un voile impénétrable. Quand le Seigneur était sur la terre dans Son saint corps, nombreux étaient ceux qui Le voyaient tout en ne le voyant pas. Quelle utilité pour l’homme de regarder avec les yeux physiques, comme les animaux, si les yeux de son âme, l’intellect et le coeur, demeurent fermés ? Nombreux sont ceux qui aujourd’hui encore lisent l’Evangile quotidiennement, mais ne le connaissent pas. Saint Marc l’ascète rapporte les paroles d’un saint ermite, qui disait que l’intellect ne comprend l’Evangile qu’au fur et à mesure qu’il en accomplit les commandements par les actes. Par ses propres efforts, l’homme ne peut atteindre l’exacte et parfaite compréhension de l’Ecriture, car ceci est un don de Dieu.

Quand l’Esprit Saint fait Sa demeure dans Son véritable et fidèle serviteur, Il fait de lui un lecteur parfait, un homme qui met l’Evangile véritablement en pratique. L’Evangile est l’icône des propriétés de l’Homme nouveau, du Seigneur du ciel (1Cor.15,48). Cet Homme nouveau est Dieu par nature. Il S’est acquis un peuple qui croit en Lui, transfiguré par Lui, dont Il fait des dieux par la grâce. Vous qui vous vautrez dans la sale et malodorante mare du péché, vous trouverez en Lui la réjouissance ! Levez la tête et contemplez la pureté du ciel, votre place est là ! Dieu vous offre la dignité de dieu ! Et voilà que vous renoncez à cette dignité pour choisir celle des bêtes, et de surcroît, des plus impures ! Reprenez-vous ! Abandonnez le bourbier malodorant, purifiez-vous par la confession des péchés ! Lavez-vous dans les larmes du repentir ! Parez-vous des larmes d’attendrissement ! Relevez-vous de la terre pour monter aux cieux ! C’est l’Evangile qui permettra cette ascension. Pendant que vous avez la lumière de l’Evangile dans lequel le Christ est caché, croyez en la lumière, afin que vous soyez des enfants de la Lumière qui n’est autre que le Christ ! (Jn.12,36)

mardi 23 juin 2009

LE CHRISTIANISME INTÉRIEUR



(Archiprêtre Jean Jouravsky)

1918

Les mystères de Dieu ne sont accessibles qu’à ceux qui ont retrouvé la vue par la foi

C’est à vous qu’a été donné le mystère du Royaume de Dieu, mais pour ceux qui sont au dehors, tout se passe en paraboles (Mc.4,11)

L’Évangile est un mystère intérieur et divin. Ce mystère est accueilli dans un sentiment vivant du coeur, qui n’est autre que la grâce de la foi, vécue par expérience. Celui qui ne reçoit pas la grâce de cette expérience n’atteint (et encore dans le meilleur des cas) que le stade où tout se passe en paraboles, le stade de la nouvelle morale chrétienne, et encore jusqu’à Gethsémani. Une telle expérience extérieure de l’Évangile est peu solide. Jusqu’à la première épreuve, on crie Hosanna, et lorsque la foi et l’adoration extérieure commencent à se lézarder, on crie : « qu’Il soit crucifié ! » Au mieux, on s’enfuit dans la nuit noire.

Seule une réception intérieure du coeur permet de dévoiler irrévocablement le mystère de l’Évangile. La réception de la vérité se fait à la mesure de la vie, dit le grand maître du monachisme spirituel, Saint Isaac le Syrien. L’Évangile se révèle à la mesure de la purification, et le coeur se purifie dans l’exploit caché du repentir. C’est pourquoi la première parole du Seigneur au monde pécheur et infidèle fut : Repentez-vous et croyez en l’Évangile !

Le premier commandement du Nouveau Testament est donc celui du repentir. Sans lui, l’Évangile et la vie dans la grâce sont inconcevables. Par lui, l’âme acquiert la grâce de la foi. Le labeur de la purification ranime le sentiment intérieur par lequel l’âme reçoit la vie spirituelle et l’Évangile.

Le péché pétrifie le coeur, le paralyse, met à mort le tendre organe du sentiment intérieur qui accueille la vie spirituelle dans la grâce. Lors du séjour extérieur dans le péché, le mystère du Royaume des Cieux n’est pas accordé.

Pour ceux du dehors, le Christianisme est donné en paraboles. En regardant, ils ne voient point ; en écoutant, ils n’entendent point et ne comprennent pas par le coeur (Cf. Mt.13,13 & Luc8,10). Les mystères ne se dévoilent que sur la voie intérieure du coeur purifié. Et cette voie intérieure, c’est celle du repentir dans la grâce. Sur cette voie, toute la vie intérieure change, corporellement et mentalement.

Le moment initial du repentir, c’est la naissance d’en haut à une nouvelle vie dans la grâce, la vie de repentir, où le coeur se purifie pour accueillir l’Évangile. L’Évangile est une vie nouvelle dans la grâce, une vie divine, la vie des miracles de Dieu. Le coeur purifié par le repentir reçoit cette vie nouvelle et l’accueille comme un miracle, avec un sentiment vivant, il la perçoit de façon tangible, il l’accueille comme la ferme assurance des choses qu’on espère (Hb.11,1).

Le coeur réanimé respire l’air nouveau de la vie spirituelle, l’air du repentir. Mais celui qui entretient des convoitises charnelles en demeurant dans la douceur de la sensualité, pense mener une vie chrétienne spirituelle et se leurre. L’Esprit de Dieu ne demeure pas dans la voie des séductions. Ce n’est pas la voie de l’Évangile car il n’y a pas de purification du péché qui tue. C’est seulement sur la voie du renoncement à la vie charnelle, sur la voie du repentir, et en nul autre lieu, que l’âme peut faire l’acquisition de la foi dans la grâce, que viendra attester un sentiment vivant du coeur.

Seule la conscience d’une foi vivante permet de trouver la vie et l’existence spirituelles. Dans l’exploit du repentir, et de cette foi connue par expérience, l’homme affermit son existence dans le domaine divin, et, par le concours de la grâce, reçoit la déification, communiant à la lumière et participant abondamment à la Divinité. Tout est possible à celui qui croit. Cette vie divine et cachée, spirituelle, s’acquiert dans le secret de la pratique intérieure. Bien peu nombreux sont ceux qui trouvent cette pratique, car peu ont cherché à être attentifs à leurs pensées. Ceux-là, par leur renoncement, appartiennent au groupe des chrétiens de l’intérieur, comme dit Saint Macaire le Grand. Ils sont les porteurs vivants du Dieu vivant, les porteurs de la foi vivante, active et donatrice de vie.

Le monachisme oriental fait partie de l’humanité chrétienne qui a retrouvé la vue par la foi. En lui sont conservés les mystères du Royaume des Cieux.

Au cours de l’histoire, le monachisme oriental est entré par ses exploits spirituels sur la voie de la foi dans la grâce, il a connu le Royaume des Cieux, et l’a prêché avec amour dans ses écrits sages en Dieu. Un tel christianisme demeure toujours caché.

Par un effet de l’insondable volonté de Dieu, le monachisme oriental joue le rôle de l’Arche de Noé du Nouveau Testament, dans laquelle est conservée la grâce agissante de la perfection qui sanctifie, selon l’expression de Saint Macaire le Grand. Cette grâce sanctifie aussi tout le monde extérieur. Le Seigneur Dieu garde donc un contact effectif avec le monde extérieur à travers le monachisme.

Dans cette arche, comme dans l’antique Israël, est conservé le mystère de la nouvelle alliance de Dieu avec l’homme. L’antique Israël a gardé dans l’arche un mystère : la promesse de la venue du Dieu Sauveur. Le monachisme garde en lui le même mystère, non pas sous la forme d’une promesse, mais sous la forme de l’accomplissement de cette promesse. Cette promesse fructifie dans le monachisme. Ce Dieu promis, qui venait, demeure déjà dans le monachisme comme Sauveur de l’homme. Le mystère caché à ce siècle et à cette génération est révélé aux saints qui demeurent dans le monachisme. Ce mystère, c’est le Christ en nous, selon la parole de l’Apôtre (Col.1,26-27). Le monachisme connaît ce mystère par expérience et le cache dans le choeur lumineux de ses saints.

Le monde chrétien du dehors ne fait pas l’expérience de ce mystère. Il semble extérieurement lui vouer une grande vénération, mais intérieurement, il ne le connaît pas. Le Christianisme reste pour lui une parabole. Entièrement immergé, par l’esprit et les sens, dans le matériel et le terrestre, dans les choses vaines et passagères, dans l’existence païenne non illuminée, le monde chrétien du dehors n’accède pas aux mystères du Royaume de Dieu. Par sa tendance intérieure, il appartient aux enfants de ce siècle qui prennent femme et mari (Luc20,35), oeuvrant pour la prolongation de ce siècle, de son existence mortelle et corruptible. Il ne connaît ni l’autre existence, éternelle, immortelle et angélique, ni la résurrection, qui existe déjà ici bas avant la résurrection générale, comme dit Saint Syméon le Nouveau Théologien. Il n’est pas digne, faute d’effort, d’atteindre l’autre siècle, la résurrection des morts où les hommes ne prendront point de femmes ni les femmes de maris, mais seront comme des anges dans le ciel (Mt.22,30 & Luc 20,34-36 & Phil.3,8-11). N’oeuvrant pas comme il convient, il ne connaît pas les mystères et demeure dans une existence corruptible, mortelle et charnelle. Seuls ceux qui peinent et se font violence ravissent les mystères et pénètrent dans le Royaume. Et c’est là ce que fait le monachisme oriental.

Le monachisme, par l’exploit de la volonté animée par la raison, renonce à l’extérieur et au matériel pour préparer sa nature spirituelle et raisonnable à la résurrection, à la vie future. Le monachisme constitue donc ce christianisme intérieur qui recouvre la vue par la foi, et voit s’ouvrir devant lui une existence secrète, divine, cachée du siècle et de cette génération.

Le monachisme est aussi le porteur de la foi vivante dans le Dieu vivant. Par cette foi, il apporte le Christianisme aux païens. La lumière du Christ brille toujours dans le monachisme et le Christ demeure en lui de manière efficace. C’est pourquoi les âmes simples et croyantes sont attirées par les pèlerinages dans les monastères, et trouvent chez les vieux moines la présence de Dieu d’une manière si vivante que leur coeur ne saurait être trompé. Dieu est en vérité dans le monachisme et dans les coeurs des saints moines.

Ce contact avec le monachisme éclaire le monde chrétien du dehors et lui permet d’acquérir une grâce active qui sanctifie sa vie extérieure et lui ouvre la voie vers la vie intérieure et spirituelle. La grâce sanctifiante du Christ ne se déverse sur le monde extérieur qu’à travers le monachisme. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’autre voie de sanctification de l’Eglise du Christ. Toute âme chrétienne assoiffée du renouvellement par la grâce de son existence, ne le reçoit et ne le recevra qu’à travers le monachisme. Les saints moines sont les porteurs de cette grâce active. Le mystère de l’Eglise du Christ réside dans la grâce du monachisme.

Le mystère du Royaume des Cieux est donné aux saints ascètes du monachisme oriental, et avec lui cette vie cachée et spirituelle qui conduit à la sanctification.

Le premier de ces ascètes bénis de la nouvelle humanité à ravir par son labeur spirituel le mystère caché de la nouvelle existence fut la Vierge Toute-Bénie, la Mère de Celui qui fut le Prototype de cette nouvelle humanité. La Toute-Sainte Mère de Dieu est la céleste Abbesse du monachisme terrestre. Elle a ouvert la voie des mystères du Royaume des Cieux, elle a inauguré l’exploit ascétique qui permet de ravir les mystères. En elle est née une nouvelle humanité, divine, céleste, angélique, monastique, tendue vers le siècle à venir, l’existence nouvelle et la résurrection dans l’incorruptibilité.

La différence entre le monachisme occidental et le monachisme oriental. Dans le monachisme oriental se cache le mystère de la fin.

Le monachisme occidental s’est également précipité vers la gloire de la résurrection, mais par une autre voie, extérieure et matérielle. Il a connu une autre expérience, une autre évolution. Il a l’expérience des débuts du Christianisme, des champs de Galilée et des lis en fleurs (Voir François d’Assise et d’autres). Il s’est avancé charnellement à la suite du Christ. Rappelons-nous l’élan dynamique (et extérieur) des croisés dans les champs de Galilée pour libérer la Terre Sainte des ennemis (extérieurs). Rappelons-nous leur combat contre l’antéchrist (extérieur). Ce sont là les lignes fondamentales du monachisme occidental et de son activité. Elles restent essentielles pour lui jusqu’à ce jour.

Dans sa croissance spirituelle, le monachisme occidental s’est arrêté à la ferveur amoureuse, à l’extérieur et au superficiel. Il s’est figé là, dans la jeunesse et la fraîcheur de ses jeunes forces.

Il ne s’est pas développé (et ne l’a pas pu) au-delà de la jeunesse. Les peuples occidentaux, immatures par l’âge, ont reçu le Christianisme au niveau de la ferveur amoureuse, extérieure. Mais toute la gloire de la fille du Roi est au-dedans (Ps.44,11). La gloire intérieure n’a pas été reçue par les peuples d’Occident. C’est pourquoi ils se sont tellement languis de cette beauté intérieure et céleste, et cette langueur s’est exprimée dans le gothique de leurs églises.

L’art architectural des églises n’est pas le fruit du hasard, il trahit le mystère intérieur du peuple qui les édifie, de l’âme qui les conçoit. Le gothique, c’est la recherche de Dieu dans les cieux, c’est la langueur d’une âme tendue vers le ciel, qui crie et cherche la vie intérieure. Le gothique, c’est la faim de l’âme, ce sont les bras tendus vers le haut qui supplient, cherchant là-haut ce qu’ils ne trouvent pas ici, sur la terre. Le gothique reflète cette particularité essentielle de l’expérience religieuse de l’Occident et de son monachisme.

Tout autre est l’expérience religieuse du Christianisme oriental et du monachisme oriental. Il ne connaît pas l’élan vers les cieux. Ses églises ignorent le gothique. Elles se tiennent fermement sur la terre, car le ciel et la terre ne sont pas séparés : il n’y a pas de langueur pour le ciel. L’architecture orientale exprime pleinement l’expérience intérieure de l’Eglise d’Orient et de son monachisme. En Orient, on possède ce que l’on cherche ; en Occident, on cherche Dieu dans les cieux dans cet élan vers le haut. En Orient, on rejette ce monde et on séjourne dans le monde céleste ; en Occident, on confirme ce monde et on cherche le monde à venir. En Orient, c’est la prière théophore du coeur et la calme joie de l’acquisition ; en Occident, ce sont les sentiments exaltés du coeur qui tournent à la langueur d’une quête tendue vers le haut.

Le monachisme oriental est intérieur et contemplatif. Son âge est celui des siècles aux cheveux blancs. Il est l’enfant des peuples anciens, l’âge de la contemplation de la fin. L’expérience du monachisme orthodoxe est l’expérience divine de la fin, l’expérience de cette fin corruptible de l’existence extérieure, pécheresse et mortelle. A cette expérience de la fin est étroitement liée l’expérience majestueuse et lumineuse du début d’une vie théophore, l’expérience de l’apparition de Dieu dans la chair, l’expérience de l’impression dans l’homme de l’image immortelle et ineffable de la gloire du Dieu-Homme, de la Face du Christ.

Le destin définitif de l’humanité chrétienne, et par là même le destin du monde entier, est lié indissolublement au destin du monachisme d’Orient. Le mystère de la fin et des derniers temps est caché dans le monachisme d’Orient, dans le monachisme orthodoxe, et en lui seul. Quand ce monachisme disparaîtra, le Christianisme disparaîtra, et avec lui le monde extérieur.

samedi 13 juin 2009

MEDITATION SPIRITUELLE








CONFESSION DE FOI ET

ACTION DE GRÂCE AU CHRIST,

FILS DE DIEU ET SAUVEUR DU MONDE

(Saint Tikhon de Zadonsk)

Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’Il m’a donné ?

Ô, Sauveur ! C’est pour nous tous que Tu es venu dans le monde, et donc, pour moi aussi ! C’est pour sauver les pécheurs que Tu es venu, et donc, pour me sauver moi aussi, le pécheur. Tu es venu pour ceux qui étaient dans la perdition, et je suis de ceux-là ! Ô, mon Dieu, mon Seigneur, et mon Créateur ! C’était à moi de venir devant Toi me prosterner, pour implorer humblement Ton pardon et Ta miséricorde, puisque j’ai transgressé Ta loi ! Mais voilà que Tu t’es déplacé en personne, Toi mon Maître, pour visiter de Ta miséricorde Ton serviteur misérable et indigne, Ton ennemi, ce renégat ! Ecoute, ô mon âme ! Sois attentive ! Dieu est venu jusqu’à toi ! Ton Seigneur t’a visitée !...

Celui qui est né du Père avant les siècles est né pour moi de la Vierge-Mère. Celui qui s’est enveloppé de lumière comme d’un manteau, qui a déployé le ciel comme une tente, a porté des langes pour moi. Celui qui a le ciel pour trône et la terre pour escabeau, a reposé pour moi dans une mangeoire. Celui qui nourrit toute chair s’est nourri pour moi du lait maternel. Celui qui emplit tout et repose sur les chérubins a été porté pour moi par des bras maternels. L’Auteur de la Loi a été circoncis pour moi selon la Loi. Pour moi, l’Invisible s’est montré, vivant parmi les hommes. Pour moi, Dieu s’est fait mon semblable, devenant Homme. Pour moi, le Verbe s’est fait chair, le Seigneur de gloire a pris l’aspect d’un serviteur, le Roi des Cieux a vécu et marché sur la terre. Le Seigneur de tous a peiné, Il a fait des miracles, Il s’est entretenu avec les hommes, Il s’est présenté comme un esclave. Celui qui nourrit et désaltère toute chair a eu faim et soif. Celui qui essuie toute larme du visage de chacun a pleuré. Le Consolateur a souffert et s’est attristé. Le Saint et le Juste s’est adressé aux pécheurs. Le Tout-Puissant a connu la fatigue. Celui qui habite la lumière inaccessible n’a pas trouvé où reposer Sa tête. Celui qui dispense à tous la richesse s’est fait pauvre. Celui qui est partout présent et qui emplit tout s’est déplacé de ville en ville. Le Fils de Dieu est né sans quitter le sein du Père, Il a vécu et peiné trente-trois ans sur la terre pour moi, Son esclave.

Mais qu’est-ce que Tes yeux ont bien pu trouver de digne en moi, pour que Tu sois venu me chercher dans cette vallée des larmes ? Soit, le pasteur court derrière sa brebis égarée... mais ce n’est après tout que sa propriété ; le voyageur se rend à l’étranger... mais pour son profit ; le roi rachète les prisonniers... mais avec de l’or ou de l’argent, par le truchement d’un ambassadeur, et pour satisfaire son intérêt. Mais Toi, qu’as-Tu trouvé en moi, ô mon Maître ? Quelle utilité, quel profit, quel bien le Roi du ciel et de la terre a-t-Il trouvé à venir à ma recherche, en personne, sans ambassade ? Le Seigneur Lui-même est venu racheter Son esclave, non pas au prix de l’argent ou de l’or, mais au prix de Son sang très saint. Et qu’a-t-Il trouvé ? Rien ! Si ce n’est la corruption, la faiblesse, la misère, la désobéissance, et même l’animosité ! Ce serait déjà une grande chose que Tu sois venu me chercher si je m’étais égaré, ou si on m’avait capturé et arraché à Toi. Mais voilà, c’est incompréhensible ! Je suis un renégat, Ton ennemi délibéré !

Oh, comme j’ai honte de le dire ! Et pourtant c’est vrai : je T’ai renié, je suis allé de moi-même suivre Ton adversaire. Je me suis entendu avec lui pour ravir Ta dignité divine. Non contente d’avoir été honorée plus que toutes les autres, Ta créature a voulu se faire dieu ! Tu l’as honorée d’une âme raisonnable, de la ressemblance à Ton image divine, mais ce grand honneur était encore trop petit...

Voici que j’ai convoité de devenir un dieu et de Te déshonorer, Toi mon Maître, alors que Tu venais juste de m’honorer ! J’ai offensé et irrité Ton infinie majesté, en devenant Ton ennemi. Telle était ma situation, et Tu es venu quand même, pour moi, sans autre motif que mon salut et mon profit !

Mon malheur et ma perdition ont été une perte pour Toi aussi, et mon salut un gain ! Tu as ressenti ma chute comme un dommage personnel, et mon bonheur comme un avantage ! Ta bonté, Seigneur, n’a pas supporté de me voir dans la perdition, elle T’a convaincu, Toi l’Invaincu, de descendre vers moi, sans le truchement d’un ange ou d’un ambassadeur, pour me chercher en personne, puisque je ne pouvais pas monter vers Toi. Le Pasteur est sorti, Il a peiné en recherchant Sa brebis égarée dans la montagne !

Seigneur, Tu m’as visité de Ta miséricorde, Tu m’as cherché sans profit, Tu m’as aimé sans en tirer d’avantage. Ô, mon Dieu ! Voilà l’amour véritable, qui ne recherche ni l’intérêt ni l’espoir d’une rétribution ! Tu m’as tant aimé que Tu es venu pour mon salut, sans en tirer de profit. Oh, quelle bonté, quelle miséricorde, Fils de Dieu et de la Toujours-Vierge ! Comme nous sommes bienheureux, nous autres les pauvres et misérables humains : le Seigneur Roi est venu vivre parmi nous ! Dieu s’est fait semblable aux hommes, Il a vécu pour nous, parmi nous !

Bienheureux le sein qui T’a porté et les mamelles qui T’ont allaité, ô Fils de Dieu ! Bienheureux les langes qui T’ont emmailloté ! Bienheureuse la mangeoire qui T’a reçu ! Bienheureux les bras qui T’ont bercé petit enfant, Toi le Dieu d’avant les siècles ! Bienheureuse aussi la tunique du Dieu incarné, qui S’est enveloppé de lumière comme d’un manteau ! Bienheureux les yeux qui T’ont vu, les oreilles qui T’ont entendu, les mains qui T’ont touché, Toi le Verbe vivant, le Donateur de vie ! Bienheureuse l’époque où le Roi céleste est apparu sur la terre ! Bienheureux plus encore, ceux qui Te voient, non pas marchant sur la terre, mais assis à la droite du Père, Toi Jésus, en qui les saints croient sans T’avoir vu encore, se réjouissant d’une joie ineffable ! Rends-moi digne de Te contempler par la foi et de T’adorer dans l’amour, puis de Te voir là-haut face à face !

Mais regarde, ô mon âme, et vois comment le Roi céleste a été accueilli pas Ses sujets, comment les esclaves ont reçu leur Seigneur, comment les humains ont honoré le Dieu incarné ! Regarde quels dons, quelle gratitude, quel honneur et quelle adoration ils ont présentés à leur Bienfaiteur qui venait les sauver, accomplissant devant eux des miracles, purifiant les lépreux, guérissant les malades, délivrant les paralytiques, illuminant les aveugles, redressant les boiteux et les bossus, ressuscitant les morts et nourrissant des milliers d’affamés ! Voici que la honte empourpre mon visage, que la terreur oppresse mon coeur, et que ma langue bégaie ! Quelle émotion dans ce cri de l’évangéliste : Il est venu chez les siens et les siens ne L’ont pas reçu ! Tout cela est terrible et pitoyable ! Dieu vient chez les hommes, dans la chair, et ils ne Le reçoivent point ! Le Seigneur Roi vient chez Ses sujets, chez Ses esclaves, et ils Le renient ! Ciel, écoute ! Crie à la terre que les hommes n’ont pas reçu leur Dieu, les esclaves leur Seigneur, et les sujets leur Roi !

Oh, mon Dieu ! Tu savais tout cela, et néanmoins, Tu es venu me sauver, moi perdu et égaré ! La méchanceté et l’ingratitude de tes ennemis ne T’ont pas arrêté ! Ta bonté, Ton amour et ma pauvreté l’ont emporté. Et non contents de ne pas recevoir leur Seigneur et Bienfaiteur et de Le renier, les ingrats ont mis le comble au mal, à la cruauté, au manque d’humanité, et à la grossièreté : ils ont considéré comme de la possession Ton enseignement céleste ! Il a un démon, Il est fou, pourquoi L’écoutez-vous ? Ils ont attribué Tes miracles à Ton ennemi : c’est par Béélezbul, le prince des démons, qu’Il chasse les démons ! Comme Tu fréquentais les pécheurs pour les toucher de Ta bienveillance, pour les sauver, Il T’ont qualifié de mangeur, de buveur, d’ami des publicains et des pécheurs ! Et combien d’autres blasphèmes n’ont-ils pas proférés contre Toi, leur Seigneur, leur Bienfaiteur, Toi qui es pourtant au-dessus de tout honneur ! Oh, cruauté et ingratitude des hommes ! Oh, bonté et longanimité de Dieu !

Et puis ils ont cherché à Te tuer, Toi qui venais pour les sauver. Tu connaissais le conseil des méchants, Tu lisais dans leur coeur, Tu voyais tout, mais Tu patientais. Ils trouvèrent l’occasion chez Ton disciple ingrat, qui Te vendit pour trente deniers (prix dérisoire de l’Inestimable), qui vendit Celui qui vaut plus que le monde entier et des milliers de monde. Tu voyais leur conseil impie, leur marchandage inique, mais Tu patientais, car Tu voulais souffrir pour moi, Ton esclave, afin de me purifier par Ton sang, de me ranimer par Ta mort, de m’honorer par Ton déshonneur... Gloire à Toi pour tout !

Ô Toi, vendu et trahi, ô Toi qui t’es livré volontairement à ceux qui Te cherchaient, ô Toi qui savais tout ce qui T’attendait, on T’a lié, Toi le Seigneur inaccessible aux chérubins et aux séraphins, on T’a jugé, Toi le juge des vivants et des morts ! On T’a outragé, déshonoré, on a craché sur Ton saint visage que les anges n’osent regarder, on T’a souffleté et jugé, on a proclamé que Tu méritais la mort, Toi la vie de tous ! On T’a préféré un brigand et un meurtrier, Fils de Dieu, Toi seul bon et seul juste. Le peuple a crié : fais mourir Celui-ci et relâche-nous Barabbas ! Crucifie-le ! Crucifie-Le ! Quel miracle, quelle horreur, quel acte inouï ! Conduire l’Immortel en dehors de la ville comme un condamné, pour Le pendre entre deux malfaiteurs et Le mettre à mort ! Après T’avoir suspendu sur la Croix, on a blasphémé et hoché la tête, Te donnant du fiel pour nourriture, du vinaigre pour étancher Ta soif. On a percé Tes mains et Tes pieds, compté tous Tes os ! Mort, on T’a transpercé les côtes et de nouveau injurié : nous nous souvenons de ce qu’a dit cet imposteur ! Puis on a remis Ton corps très saint à la garde et scellé Ton sépulcre. Qui a fait cela ? Ceux que Tu étais venu sauver !

Tu as supporté leur méchanceté comme un agneau qu’on mène à la boucherie... Le Seigneur a tout supporté de Ses esclaves, le Créateur de Ses créatures, Dieu de Ses gens, le Roi de ses sujets, le Bienfaiteur de ceux qu’Il avait comblés de ses bienfaits innombrables, le Juste et l’Innocent des iniques. Il a tout supporté devant le ciel et la terre, devant les hommes et les anges, Se livrant en spectacle à une foule nombreuse, à Ses amis et à Ses ennemis. Il a tout supporté, nu, et abandonné de tous. Il a tout supporté pour chacun d’entre nous, et pour moi aussi le pécheur, puisqu’Il était justement venu dans le monde pour chacun d’entre nous ! Mon Seigneur a supporté pour moi un tel déshonneur et de tels supplices, et qui plus est, volontairement ! Que suis-je donc, qui suis-je donc, pour que mon Seigneur ait supporté tout cela pour moi ? Terre et cendre, pécheur, esclave et indigne... Quel est donc ce miracle nouveau et inouï, quelle est donc cette bonté indicible et inconcevable, quelle est donc cette indulgence ineffable ? Relève-toi, ô mon âme ! Relève-toi et crains ! Humilie-toi, adore, prosterne-toi devant Ton Seigneur ! Chante au Seigneur un chant nouveau car le Seigneur a fait des merveilles ! Pour Son esclave indigne, misérable et criminel, le Seigneur et Créateur a tout supporté, même la mort !

Quant à moi, criminel et transgresseur de la loi, blasphémateur sans honneur, je me suis livré au diable mon ennemi ! Je mérite les crachats des démons, les outrages, les moqueries, les coups, les soufflets, les souffrances et la mort éternelle ! Et c’est mon Maître et Créateur qui les a supportés à ma place ! L’esclave a péché et le Seigneur a supporté les supplices. L’esclave a fauté et son Maître a été battu. L’esclave a volé et son Maître l’a rétribué. L’esclave s’est endetté et le Maître a remboursé les dettes. Comment, par de l’argent, par de l’or ? Non ! Par Son déshonneur, Ses plaies, Son sang et Sa mort sur la Croix. Pour moi, misérable et maudit, Tu as prêté serment pour les siècles, Toi le seul béni. Pour moi le blasphémateur, Tu as supporté le blasphème et le déshonneur, Toi le Seigneur de gloire. Pour moi, vendu au péché, Tu as supporté, Toi l’Inestimable, d’être vendu, livré au jugement, condamné et tué. Gloire à Toi, ô Maître et Créateur, gloire à Toi pour Tout ! je n’ai rien d’autre à T’offrir que ces paroles : gloire à Toi pour tout ! Tu as vécu sur la terre, Toi le Roi céleste, afin de m’élever au ciel, moi qui avais été chassé du paradis ! Tu es né dans la chair d’une Vierge pour me faire renaître par l’Esprit. Tu as supporté les blasphèmes pour fermer la bouche de mes ennemis et calomniateurs. Tu as supporté le déshonneur, Toi plus haut que tout honneur, pour m’honorer, moi le déshonoré. Tu as pleuré pour ôter les larmes de mes yeux. Tu as soupiré, Tu t’es affligé, Tu as connu l’angoisse pour éloigner de moi les soupirs éternels, l’affliction, l’angoisse, la maladie, et me faire don de l’allégresse et de la joie éternelle. Tu as été vendu et livré pour m’affranchir, moi le captif. Tu as été attaché pour rompre mes liens. Tu t’es présenté devant des juges iniques, Toi qui juges toute la terre, afin de m’épargner le jugement éternel. Tu as été dénudé afin de couvrir ma nudité du manteau de la délivrance. Tu as porté la couronne d’épines pour me coiffer de la couronne de vie. Tu as accepté les outrages, Toi le Roi de tous, afin de m’ouvrir le royaume céleste. Ta tête a reçu des coups de roseau pour m’inscrire dans le livre de vie. Tu as accepté de souffrir hors de la ville afin de m’introduire dans la Jérusalem Céleste, moi qui avais été chassé du paradis. Tu as été compté parmi les malfaiteurs, Toi le seul juste, afin de me justifier, moi l’inique. Tu t’es fait malédiction, Toi le seul béni, pour me bénir, moi le maudit. Tu as versé Ton sang pour laver le pus de mes péchés. Tu as été abreuvé de fiel pour me convier à Ta table dans le royaume. Tu as connu la mort, Toi la Vie de tous, afin de ressusciter le mort que j’étais. Tu as été couché au tombeau pour m’arracher à la tombe. Tu es ressuscité pour me convaincre de la résurrection. Tu es monté au ciel pour m’y entraîner à Ta suite et me glorifier dans Ton royaume. Tu as fait tout cela pour moi, Ton esclave !

Ô Seigneur ! Qu’est-ce que l’homme pour que Tu t’en souviennes et le fils de l’homme pour que Tu le visites ? L’homme n’est que terre et cendre, et qui plus est, transgresseur de Ta sainte Loi. Et pourtant, Tu as honoré celui qui t’avait déshonoré, Toi son Créateur et son Seigneur ! Créateur, Tu as fais miséricorde à Ta créature. Maître, Tu as eu pitié de Ton esclave. Pasteur, Tu es allé à la recherche de Ta brebis égarée. Libérateur, Tu as affranchi le captif, Tu as rappelé le rejeté, Tu as libéré l’enchaîné. Ma Vie, Tu as ranimé le mort. Ma Force, Tu as relevé le déchu. Mon Protecteur, Tu as honoré le déshonoré, Tu as protégé l’impuissant. Tu as brisé mes liens, je Te sacrifierai un sacrifice de louange. Je confesse Ta grâce, j’embrasse Ton amour de l’homme, je salue Ta bonté et Ta miséricorde, j’honore et je chante Ton inconcevable indulgence.

Oh, que pourrai-je offrir en retour à Ta bonté ? Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’Il m’a donné ? Si je mourais mille fois pour Toi, cela ne serait encore rien, car Tu es mon Seigneur, mon Créateur, et mon Dieu. Je ne suis que terre et cendre, je ne suis qu’un pécheur, un esclave indigne, et je mérite non seulement la mort temporelle, mais aussi la mort éternelle. Que Te rendre, mon Seigneur qui m’aime, mon Protecteur, mon Libérateur, mon Rédempteur ? Que Te rendrai-je, à Toi qui n’as pas eu pitié de Toi-même, qui t’es livré au déshonneur, aux blasphèmes, aux moqueries, aux outrages, aux crachats, à la condamnation, aux coups, aux plaies, au martyre, à la crucifixion, à la mort, afin de faire du misérable et du rejeté que je suis un bienheureux ? Que pourrais-je Te rendre, moi qui ne possède rien en propre, si ce n’est ma corruption, mes faiblesses et mes péchés ? Mon âme et mon corps sont Ton oeuvre, ils T’appartiennent. Malheur à moi, le corrompu et le déchu ! Les conseils du malin et ma propre volonté m’ont perdu. Je T’apporterais bien un coeur reconnaissant, et c’est d’ailleurs la seule chose que Tu recherches chez moi, mais même cela, je ne puis Te l’offrir sans Ton aide ! Car sans Ton aide, je ne puis Te connaître, et si je ne Te connais pas, comment puis-je T’aimer ? Oh, comme je suis faible, misérable, pauvre et corrompu ! Comme l’ennemi m’a blessé et brisé ! Aie pitié de moi, mon Libérateur, puisque déjà Tu m’as aimé, puisque déjà, Tu t’es livré pour moi ! Aie pitié de moi et éclaire-moi, afin que je Te connaisse, Toi ma Vie ! Allume en moi l’amour de Toi, pose mes pieds sur le roc et guide mes pas afin que je Te suive, Toi mon Libérateur, mon seul Guide vers le ciel, et ma Vie éternelle ! Entraîne-moi à Ta suite, Amour brûlant ! Attire-moi par Ton parfum, afin que je m’élance dans Ton sillage, et que là où Tu es, je sois ! Que Ton esclave racheté puisse contempler Ta gloire ! Ô Miséricordieux, compatissant Ami de l’homme ! Donne-moi le coeur qui Te suivra, dirige-moi sur la voie de Tes élus ! Conduis-moi à Ta suite par Ton Esprit Saint ! Ton Esprit bon me conduira dans la terre de rectitude. Ton oeuvre est grande, mon esprit ne peut la comprendre. Toi, Seigneur, Roi du ciel et de la terre, Tu es descendu des cieux, Tu t’es incarné de la Vierge et Mère de Dieu, Tu as souffert, Tu as été crucifié, Tu as répandu Ton sang pour moi, Ton esclave ! Grande en vérité est Ton oeuvre, grande et admirable ! Je crois, je confesse, je reconnais, je prêche, et néanmoins je m’étonne toujours de Ta si grande bonté, de Ta miséricorde à mon égard, pauvre pécheur...

Je T’en prie humblement, Ami de l’homme, accorde-moi encore une grâce, à moi pécheur : lave tous mes péchés par le saint Sang que Tu as versé pour Ton esclave pécheur, affermis-moi dans Ta crainte et dans Ton amour, rends-moi digne de suivre Tes saints pas avec foi et amour, garde-moi par Ta puissance des ennemis qui cherchent à dévier ma route et à m’éloigner de Toi, mon Rédempteur ! Ta miséricorde me suivra tous les jours de ma vie, afin que, sauvé totalement par Ta grâce, je T’apporte ma gratitude face à face, je Te chante, Te loue et Te glorifie avec tous Tes élus, ainsi que Ton Père Eternel et Ton très-saint, bon, et vivifiant Esprit, dans les siècles des siècles. Amen !

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mercredi 10 juin 2009

TRAITE SUR L'HOMME(fin)


Saint Ignace, Évêque du Caucase et de la mer Noire



La vie terrestre


Ayant chassé l'homme du Paradis pour le placer sur la terre, le Seigneur l'installa « devant le Paradis des délices » (Gen.3,24) afin que, tournant en permanence son regard vers Lui, il nourrît l'espoir d'y retourner, et qu’il demeurât dans les larmes incessantes du repentir. Le souvenir vivant du Paradis fut accordé à Adam. La terre elle-même l'évoquait, car sa beauté fut sauvegardée, dans une certaine mesure, après la chute. Elle fut assignée à nos ancêtres et à tout le genre humain après eux comme le lieu du repentir. L'humanité doit être plongée dans le repentir et les pleurs inconsolables. Il lui faut errer sur la terre, n'attacher son cœur à aucun objet qui orne cet asile, penser en permanence à sa patrie céleste, et chercher de toutes ses forces à y revenir. Dieu a décidé de faire régner sur la terre le labeur et la souffrance, qui sont les compagnons indispensables du repentir et les parents de l'humilité, laquelle engendre à son tour le repentir. L'homme doit se rappeler toujours que Dieu lui a commandé de gagner à la sueur de son front non seulement son pain matériel, mais également son pain spirituel. Il doit aussi se rappeler qu'il est terre et qu’il doit revenir à la terre dont il fut créé. Tout ici-bas contribue d'ailleurs à le lui rappeler : il côtoie en permanence les souffrances; il doit lutter contre sa propre méchanceté, contre celle de ses proches; il doit se battre contre les éléments, contre la terre elle-même qui fut maudite à cause de lui et ne lui obéit qu'au prix d'une sueur semblable à des grumeaux de sang; ses frères lui sont ravis l'un après l'autre par la mort impitoyable. Il ne doit utiliser la terre que pour ce qui lui est indispensable, non point pour le superflu qui détourne la méditation sur l'éternité.


C'est ainsi que vécurent tous les justes de l'ancien Testament, qui errent sur terre après Adam. Ils vivaient en exil, dans les pleurs et le repentir, nourris par l'espérance de la délivrance promise, et regardaient l'éternité avec l'oeil de la foi. L'Apôtre dit d'eux qu'« ils allèrent çà et là vêtus de peaux de brebis et de peaux de chèvres, dénués de tout, persécutés, maltraités, eux dont le monde entier n'était pas digne, errants dans les déserts et dans les montagnes, dans les cavernes et les antres de la terre. Tous ceux-là, à la foi desquels il a été rendu témoignage, (...), sont morts dans la foi, sans avoir obtenu les choses promises mais les ayant vues et saluées de loin, reconnaissant qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre » (Heb. 11).


Le monde


Ces paroles de l'Apôtre peuvent être appliquées à bien peu d'hommes, peu nombreux sont en effet ceux qui ont passé leur vie terrestre comme Dieu l'a voulu. Profondément détérioré par la chute, l'homme rejeta les pleurs pour la jouissance et la réussite matérielles, qui tuent la vie en Dieu. Cela débuta avec certains des enfants d'Adam, attirés moins par les récits concernant le Paradis et l'état spirituel de l'homme, que par la nourriture et la satisfaction des passions animales. Les générations suivantes désirèrent encore davantage développer la vie matérielle, oubliant ainsi l'éternité. Cette attitude fut ensuite générale, si l'on excepte quelques élus, les récits sur le Paradis étant assimilés à des fables, aux fruits d'une imagination superstitieuse. La mort faucha alors les hommes en vain, puisqu'ils agissaient comme s'ils étaient sur terre pour l'éternité.


Au lieu de soutenir le corps par la juste nécessité d'une nourriture frugale, on opta pour la douceur de mets consommés jusqu’à satiété. Au lieu d'étancher simplement sa soif, on préféra des boissons variées et l'ivrognerie. Au lieu de recouvrir sa nudité de peaux sans attrait, on se para de riches vêtements et de divers accessoires. Les humbles logis destinés à se protéger des intempéries et des bêtes sauvages firent place à de somptueux et magnifiques palais. Le luxe apparut, avec son cortège d'exigences, et devint pour la société déchue une loi implacable. La procréation naturelle devint une luxure insatiable, allant même à l'encontre de l'accroissement du genre humain. Et ce n'était pas encore assez ! Échauffé par une convoitise incontrôlée, privé complètement d’une juste aspiration, l'homme forgea des péchés contre nature.


Dans l'âme, la force de l'énergie, combattue par les désirs inapaisables et les exigences pécheresses, se livra à des querelles, des offenses, des pillages, des guerres et des conquêtes. La force de la raison fut entièrement employée à rechercher des profits et des avantages terrestres, à porter son concours au péché, donnant naissance au mensonge, aux tromperies, à la malignité et à l'hypocrisie. Ainsi, dès la chute de l'homme, et de plus en plus avec le temps, un monde se développa, qui par sa nature même devenait hostile à Dieu.


Le monde, c'est une vie entièrement tournée vers le terrestre, les désirs coupables, la réussite matérielle, la jouissance charnelle. Cette vie a un but totalement opposé à l'objectif élevé et bon qui avait amené Dieu à placer l'homme sur la terre. « Le monde, c'est le nom commun de toutes les passions. Le monde, c'est la vie charnelle et le raisonnement charnel. Là où cessent le mouvement et l'action des passions, le monde meurt » (Saint Isaac le Syrien). L'Esprit Saint commande de haïr le monde et d'y renoncer : « N'aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde, l'amour du Père n'est point en lui, car tout ce qui est dans ce monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie, ne vient pas du Père, mais du monde. Le monde passe et sa convoitise aussi, mais celui qui fait la volonté du Père demeure éternellement » (1Jn.2,15-17). « Le monde entier est inimitié contre Dieu : celui qui veut être ami du monde, se rend ennemi de Dieu » (Jac.4,4).


Lorsque l'Écriture Sainte dit que « Dieu a tellement aimé le monde qu'Il a donné Son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle » (Jn.3,16), le mot « monde » désigne ici tous les hommes, y compris les pécheurs. « L'amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé Son Fils Unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui » (Jn.4,9).


On désigne aussi par le mot « monde », toute la société humaine, unie à sa vie de péché, à ses convoitises charnelles, à sa réussite matérielle, à sa construcion babylonienne. Ce monde est hostile à Dieu et à ses serviteurs. « Si le monde vous hait, sachez qu'il M'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui, mais parce que vous n'êtes pas du monde et que Je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait » (Jn.15,18-19). Ce monde est demeuré et demeure encore étranger au Dieu-Créateur et au Dieu-Rédempteur, il considère qu'il sert la vérité en persécutant et en tuant les serviteurs de Dieu (Jn.16,2).


L'ange déchu est le chef de ce monde hostile à Dieu : il a pour collaborateurs dans ce fol et audacieux combat les autres anges déchus et les hommes qu'il a séduits. La terre même et ses créatures, précédemment soumises à Adam, se soumirent avec lui à satan après la chute. Satan lui-même témoigne de son pouvoir sur le monde : ayant osé approcher le Fils de Dieu pour le tenter, il Le fit monter sur une haute montagne et Lui dit en Lui montrant tous les royaumes du monde et leur gloire : « Je Te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m'a été donnée et je la donne à qui je veux » (Luc 4,6). Satan ne considère pas son pouvoir sur le monde comme son bien propre mais comme un don. « L'ennemi qui a séduit Adam et a pu ainsi régner sur lui, l'a privé de tout pouvoir et a été déclaré prince de ce monde. Au début, Dieu avait institué l'homme prince de ce monde et seigneur de tout ce qui est visible. Lorsque l'homme succomba au mensonge de l'ennemi, il remit son autorité à son séducteur. C'est pour cette raison que les mages et les magiciens, par l'action de la puissance adverse et avec la permission de Dieu, paraissent faire certaines choses étonnantes, avoir du pouvoir sur les bêtes venimeuses, entrer sans dommage dans le feu et dans l'eau » (Saint Macaire le Grand). C'est ainsi que les Saintes Écritures nomment l'ange déchu « maître de l'univers et prince de ce monde » (Jn.12,31; Éph.2,2 ; 6,11-12).


L'idolâtrie


Satan ne fut pas satisfait d'avoir asservi l'homme, de le garder prisonnier en l'enchaînant par diverses passions, en le rendant esclave du péché. La pensée de devenir l'égal de Dieu, qui s'était emparé au ciel de l'ange déchu, ne l'avait pas abandonné sur la terre, qui devint pour lui une antichambre de l'enfer. Il réalisa concrètement cette pensée en introduisant l'idolâtrie. Au fur et à mesure que le genre humain croissait sur la terre, son activité passait de plus en plus de la satisfaction des besoins essentiels à celle des caprices et des désirs coupables. Pourtant, la connaissance de Dieu et de soi-même est incompatible avec une telle vie ! Les hommes, noyés dans la jouissance et les soucis matériels, devenus uniquement charnels, ont perdu la notion du vrai Dieu.


Cependant, l'adoration de Dieu étant un sentiment inaliénable du cœur humain, un sentiment inné et naturel, il n'a pu être détruit par la chute, mais seulement privé de sa justesse. Guidés par ce sentiment inconscient, les hommes rendirent à l'instigateur et père du péché, l'ange déchu, ainsi qu'à l'assemblée des démons l'adoration due à Dieu. L'homme transforma en dieux le péché qui l'avait tué et ses représentants, les démons. Il considéra la satisfaction des passions comme une jouissance divine. Des honneurs furent rendus à la débauche, à l'ivrognerie, au vol et au meurtre. Chaque passion fut représentée par une statue ou idole. L'idole, symbole du démon, est parfaitement étrangère à la vie, tout à fait morte aux sensations spirituelles. A de telles idoles, on rendait un culte en commun, ou bien un culte particulier, domestique. Devant elles on immolait des animaux et parfois des hommes. La mort de l'Esprit était d'autant plus forte qu'elle se manifestait par une vie négative. Servir les idoles était au fond servir les démons, comme nous l'enseigne le divin Apôtre Paul (1Cor.10,20). Les temples des idoles et les idoles elles-mêmes étaient les demeures préférées des démons où ils émettaient des sons et jetaient des blâmes pour séduire la malheureuse humanité. L'homme même, cessant d'être la demeure du Dieu vivant, devint le temple de satan (Luc11,24-26). L'idolâtrie s'empara de tous les hommes et de toute la terre. Peu nombreux furent ceux qui gardèrent la vraie connaissance de Dieu en lui rendant un juste culte. Par la suite, Dieu choisit pour Le servir le peuple d'Israël, lui donnant la Loi écrite. Mais le mal de l'idolâtrie agissait si fortement sur l'humanité déchue que le peuple élu, abandonnant par moments l'adoration du seul vrai Dieu, se tourna vers l'adoration des statues.


Privé de l’Esprit Saint, lumière divine, à cause de sa chute, l'homme dut se contenter de son intelligence, cette pauvre et faible lumière. Malheureusement, elle ne put conduire que bien peu d'hommes vers la connaissance du vrai Dieu; elle servit surtout à l'acquisition de diverses commodités pour la vie terrestre, à l'invention des sciences et des arts qui contribuaient et contribuent encore au développement du confort matériel, et donc à une vie de péché. La chute s'en trouva ainsi consolidée et scellée, ornée de multiples illusions de bien-être et de triomphe. Les sciences, ces fruits de la chute qui apportent à l'homme tant de satisfactions, présentent la grâce divine et Dieu lui-même comme inutile, elles blâment, repoussent et humilient l'Esprit Saint; elles constituent donc l'arme du diable la plus efficace pour entretenir le péché et renforcer la chute. La lumière des hommes s'unit à celle des démons pour développer cette science hostile à Dieu, qui corrompt l'homme par un orgueil diabolique (1Cor.3,17-18). Envahi par le mal du savoir, le sage de ce monde soumet tout à sa raison et devient une idole pour lui-même, réalisant en sa personne la proposition de satan : « soyez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Le savoir livré à lui-même est un leurre, une tromperie démoniaque, une connaissance mensongère qui définit de façon fausse la place de l'érudit dans l'univers (1Cor.3,18). La science est folie et abomination devant Dieu, elle vient du démon : elle proclame d'ailleurs sa propre cécité en présentant ses connaissances sous un aspect hautement satisfaisant, s'enlisant ainsi dans une chute inguérissable, attribut du scribe ou du pharisien (Jn.9,41). « Le raisonnement charnel est l'ennemi de Dieu, il ne se soumet pas à la loi de Dieu et ne le peut même pas. Le raisonnement charnel, c'est la mort » (Rom.8,6-7). L'Esprit Saint commande à celui qui veut approcher Dieu et communier à la sagesse spirituelle de rejeter la sagesse humaine (1Cor.3,18). L'Apôtre Paul constate que bien peu de savants ont adhéré à la foi chrétienne (1Cor.1,26) ; au contraire, pour ces sages prétendus et orgueilleux, la sagesse spirituelle, qui réside abondamment et parfaitement en Christ, est une pure folie (1Cor.1,23). Les philosophes et les artistes étaient de grands adeptes de l'idolâtrie et des ennemis de la véritable connaissance.


Lorsque le christianisme s'est établi dans le monde, la science a engendré d'innombrables hérésies et s'est efforcée de briser la Sainte Foi. Le plus grand crime, le meurtre du Dieu-Homme, fut accompli par des savants, au nom de la sagesse de leur loi (Jn.11,49-50). De nos jours, la science renvoie au paganisme les païens qui s'étaient convertis, elle introduit à nouveau l'idolâtrie et le service de satan, changeant de stratégie pour séduire plus facilement l'humanité. Il est très rare qu'un savant découvre le Royaume Céleste et expose le nouvel enseignement de l'Esprit devant ses confrères. Encore utilisera-t-il les vieux haillons de la science humaine pour faire passer plus facilement son discours auprès de ceux qui préfèrent l'ancien au nouveau (Mt.13,52 ; Luc5,39).


La mort et l'enfer


Après la chute de nos ancêtres, tous les hommes ont terminé leur voyage terrestre par la mort du corps et la descente de l'âme dans la prison de l'enfer. L'enfer se situe dans le sein de la terre, là où brûle « le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » (Mt.25,41), ce qui montre d'ailleurs que la chute de ces derniers a précédé la création du monde matériel. Là résident les ténèbres extérieures, les grincements de dents, le ver qui ne meurt pas, les pleurs inconsolables, incessants et vains. Là sont les divers degrés de le souffrance correspondant à la diversité des péchés et au degré de culpabilité. La mort de l'âme, qui a frappé le genre humain à travers nos ancêtres, et qui manifeste son pouvoir sur le corps du pèlerin terrestre par des maladies et d'innombrables souffrances, s'exprime par la séparation de l'âme et du corps à la fin du voyage terrestre. Avant la venue du Rédempteur, le pouvoir de la mort connaissait son plein épanouissement : la décomposition nauséabonde du corps au sein de la terre et la descente en enfer de l'âme, pour le juste comme pour l'impie. Les âmes des impies étaient jetées dans le feu éternel pour la mort éternelle, celles des justes descendaient dans des prisons moins profondes où elles demeuraient dans la souffrance, mais avec l'espoir et la consolation de la Rédemption future.


Sur la terre, tout rappelle à l'homme qu'il est exilé à cause de son crime, et la mort bien plus que tout. Elle ne respecte ni la grandeur de l'homme, ni la jeunesse et sa beauté, ni le génie, ni la puissance, ni la richesse. L'homme ne peut d’aucune façon échapper à cette mort impitoyable qui sert de preuve tangible de sa chute, de son péché devant Dieu, de son châtiment. Elle témoigne devant tous que l'homme est une créature, un esclave qui s'est révolté contre son Seigneur et Créateur, que les œuvres humaines ici-bas seront inutiles dans l'éternité, que « ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu » (Luc16,15). La mort est un châtiment. Frappant chaque homme, elle prouve que tous sont des criminels punis pour un crime commun à toute l'humanité. La mort ne respecte que la piété : la prière d'un juste peut parfois arrêter la hache de la mort et retarder son heure (Is 38,5). Saint Basile le Grand mourut en déjouant entièrement les pronostics d'un médecin juif. Ce dernier était tellement sûr de ses prévisions qu'il attribua sans hésiter son erreur à la force du Christ et se fit baptiser, quand aucun argument de Saint Basile n'avait jamais pu le convaincre.


Le progrès du mal sur la terre


Après que le genre humain eut passé des siècles dans un asservissement cruel à l'ange déchu, le Rédempteur promis par Dieu vint sur la terre. Avant de décrire cet événement si grand et si merveilleux, examinons encore l'état malheureux du monde au moment où le Seigneur descendit sur terre et se fit homme, pour le renouvellement et le salut de l'humanité. Le monde était intégralement plongé dans l'idolâtrie. Enflés de haine et d'envie, les hommes répandaient le sang dans de féroces combats, au cours desquels de nombreux peuples furent exterminés, passés au fil de l'épée, privés de leur identité pour être vendus sur des marchés d'esclaves, comme des animaux ou de vulgaires objets. Ces calamités firent la gloire des conquérants, qui s'étaient couverts du sang de leurs semblables, et se firent déclarer dieux de leur vivant. D'autres, qui s'étaient distingués par des vices sordides, reçurent après leur mort des honneurs dus à des dieux. La satisfaction des passions les plus honteuses fut considérée comme une grande jouissance. Certains hommes, parmi les plus dépravés, entrèrent en relation manifeste avec satan, se revêtirent de sa force, et aidèrent à l'affirmation de sa domination sur la terre et sur l'humanité (Ex.7 sqq ; Act.8,9,...).


Cette domination avait atteint des sommets, elle avait également eu raison du peuple d'Israël. Réduit aux dernières extrémités par ses faibles effectifs, déchu civilement, ce peuple tomba sous la domination des idolâtres. Sa force intérieure, nourrie de la communion avec Dieu engendrée par la pratique des commandements, s'épuisait. Cette vie selon les commandements de Dieu, qui purifie l'intellect et le cœur et attire la grâce divine, qui éclaire l'homme en lui donnant la véritable intelligence spirituelle et la vraie théologie, fut remplacée chez le plus grand nombre par une étude scolastique de la Loi, par la négligence à mener une vie agréable à Dieu, cette vie que les scribes et les pharisiens de l'époque feignaient hypocritement de mener (Mt.23, 13 et 28-29). Ces savants, aveuglés par l'orgueil satanique (Jn.8,44), pleins de mépris et de haine pour le peuple (Mt.12,39), esclaves des passions, incapables d'avoir la foi à cause de leur attachement illimité et fanatique à la gloire terrestre (Jn.5,44), capables au contraire de tous les crimes, et criminels en effet, s'emparèrent de l'enseignement de la foi, rejetèrent les commandements de Dieu ou les mèlèrent à leurs traditions absurdes, s'obstinant dans leur cécité, entraînant le peuple dans leur sillage (Mt.15,14; Luc11,52). Bien peu d'hommes restèrent fidèles à Dieu par leur vie et leur connaissance pratique de Dieu. Leurs saints noms sont dans le Saint Évangile : Zacharie et Élisabeth, Saint Siméon le Théophore, Sainte Anne la prophétesse, fille de Phanuël...



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(Le Traité sur l’homme se termine là. Saint Ignace souhaitait le compléter par un autre Traité sur le Rédempteur, mais il est mort avant d’avoir pu achever son œuvre.)

samedi 6 juin 2009

TRAITE SUR L'HOMME (partie V)


Saint IGNACE Briantchaninov Évêque du Caucase et de la Mer Noire



LA CHUTE DE NOS ANCÊTRES




Au milieu du Paradis se dressait l'arbre de vie et l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Après avoir fait entrer les premiers hommes dans le Paradis, le Seigneur donna à Adam l'ordre suivant : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Gen.2,16-17). Ce commandement éclaircit bien des questions. Comme nous l'avons vu plus haut, il est clair que les fruits du Paradis sont de nature plus fine et plus puissante que les fruits terrestres, qu'ils agissent non seulement sur le corps, mais aussi sur l'âme et l'intellect. La connaissance du bien et du mal était peut-être réservée à ceux qui maîtriseraient l'œuvre qui leur était attribuée, cultiver et garder le Paradis ; pour les hommes nouvellement créés, elle était prématurée et mortelle.


Cet enseignement nous vient de l'expérience des grands moines. Ils ordonnent en effet aux athlètes débutants de rejeter toute mauvaise pensée, dès qu'elle apparaît dans leur esprit, car l'intellect du débutant est fragile et sans expérience : n'ayant pas encore rompu toute sympathie à l'égard du péché, il sera sans nul doute vaincu par ce dernier au moindre entretien entamé avec lui. Aux athlètes chevronnés, les pères recommandent au contraire de ne pas repousser tout de suite la mauvaise pensée, mais de l'examiner, de la décortiquer, de la confondre, et seulement alors, de la rejeter : de cette façon de faire naît une connaissance particulière du combat invisible contre les esprits du mal, la connaissance de leur méchanceté, de leur astuce, mais aussi de la force de la foi, de l'humilité, de la prière. Il existe cependant une connaissance mortelle du mal que l'homme peut développer de lui-même : mortelle car la bonté naturelle de l'homme est alors empoisonnée par une méchanceté consentie, et se transforme elle-même à son tour en méchanceté. Il existe aussi une connaissance utile du mal, accordée par l'Esprit Saint à Ses vases d'élection : l'homme pur et fort examine ainsi les plus subtiles sinuosités du péché, les dénonce sans se mêler à elles, se protégeant lui-même et protégeant ses proches. Gardé ainsi par l'Esprit Saint le Saint, Apôtre Pierre a pu dire à Simon le magicien : « Tu es dans un fiel amer et dans les liens de l'iniquité » (Act.8,23).


Alors que nos ancêtres jouissaient du Paradis, le prince déchu des puissances célestes, déjà rejeté du haut du ciel, vagabondait dans l'univers avec une troupe d'anges ténébreux. Par l'impénétrable volonté de Dieu, l'entrée du Paradis lui était permise, car ce malfaiteur ne s'était pas encore complètement déterminé. Satan se joua de la bonté de Dieu (qui cherche à mettre l'égaré sur la voie de la reconnaissance de son péché et du repentir)pour commettre un nouveau forfait qui allait rendre définitive son inimitié avec Dieu. Il pénétra dans le Paradis, y fit retentir des blasphèmes mensongers qui perdirent les premiers hommes comme furent perdus auparavant au ciel une grande multitude d'anges. S'approchant de la femme, comme d'un être plus faible, et, feignant d'ignorer le commandement de Dieu, il posa cette question maligne : « Dieu a-t-Il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » (Gen.3,1). Ces paroles présentaient l'infinie bonté de Dieu comme insuffisante et Son saint et bienfaisant commandement comme cruel et pénible ! La femme engagea la conversation avec une certaine confiance, s'efforçant de le contredire en citant les paroles exactes du commandement : « De l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point de peur que vous ne mourriez » (Gen.3,3). Alors le malfaiteur commença ouvertement à contester le commandement de Dieu et sa justesse. Comme il est effrayant de répéter ces paroles insolentes et blasphématoires ! « Vous ne mourrez point, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gen.3,5). La femme s'attarda à écouter les paroles du serpent (c'est ainsi que l'Écriture nomme l'ange déchu ), malgré le poison qu'elles contenaient de manière si évidente ; ayant oublié aussi bien le commandement que la menace, elle se mit à examiner l'arbre, sa raison séduite par le mensonge du diable. Le fruit lui parut bon et la connaissance du bien et du mal digne d'intérêt. Elle goûta de l'arbre et décida son compagnon à en faire autant.


Avec quelle facilité s'est accomplie la chute de nos ancêtres ! Mais n'était-elle pas déjà en germe dans leur disposition intérieure ? N'avaient-ils pas déjà délaissé au Paradis la contemplation du Créateur pour celle de leur propre beauté ? La contemplation de soi-même et de la création est bonne, si elle a lieu en Dieu et avec l'accord de Dieu ; sans Lui, elle est périlleuse et tourne vite à la présomption et à la vanité. C'est ce que nous constatons en voyant qu'après avoir écouté le discours du diable, la femme « vit que l'arbre était bon à manger, agréable à la vue et précieux pour ouvrir l'intelligence ; elle prit de son fruit et en mangea ; elle en donna aussi à son mari et il en mangea » (Gen.3,6)


Il est évident que nos ancêtres, ayant désobéi à Dieu pour obéir au diable, se rendirent étrangers au Premier et s'asservirent au second. La mort, qui avait été promise comme salaire de la transgression, les saisit sur le champ : l'Esprit Saint qui reposait sur eux les quitta. Ils furent abandonnés à leur propre nature, contaminée par le poison du péché. Ce poison transmis à l'humanité provenait du diable, dont la nature était corrompue, pécheresse et porteuse de mort. La sensation de honte fut la première et triste manifestation du péché qui résidait en eux à la place de l'Esprit Saint. Comprenant qu'ils étaient nus, ils se firent immédiatement des ceintures de feuilles de figuier pour couvrir ces membres qui ne présentaient à leurs yeux aucune laideur avant la chute, comme c'est encore le cas aujourd'hui chez les petits enfants qui ignorent toute convoitise coupable. « L'âme d'Adam s'est donnée la mort en se séparant de Dieu par la désobéissance ; car par son corps, il vécut après la chute jusqu'à l'âge de 930 ans. La mort, qui atteint l'âme en raison de la désobéissance, la rend indigne et attire sur l'homme la malédiction ; elle soumet en plus le corps à son pouvoir, après lui avoir infligé bien des maux » (Saint Grégoire Palamas, Lettre à la moniale Xénia). « Adam, tout en étant vivant, était mort également : il mourut à l'heure où il goûta de l'arbre interdit » (Théophilacte de Bulgarie, Commentaire sur Lc.20).


Dieu est omniprésent. Il assista à la transgression, mais Il n'apparut sensiblement en parcourant le Paradis qu'après midi, lorsque nos ancêtres avaient déjà commis leur crime. Il est vraisemblable qu'ils aient goûté le fruit défendu vers midi, car c'est à cette heure que le Fils de l'homme étendit Ses bras sur la Croix pour racheter, par Ses mains clouées sur le bois, l'audace de ceux qui avaient tendu la main vers le fruit de l'arbre interdit. Nos ancêtres avaient été honorés du libre arbitre ; avec lui leur fut donné un guide, le divin Esprit de sagesse. Il fallait, en toute justice, que cette liberté pût s'exprimer selon son bon vouloir ; elle s'exprima par le suicide.


Cependant, à peine la blessure infligée, le Seigneur miséricordieux apparut pour la guérir : « Adam et Ève entendirent la voix du Seigneur Dieu qui parcourait le jardin après midi » (Gen 3,8). Se cachant l'un de l'autre avec les feuilles du figuier, ils tentèrent aussi de se cacher de Dieu, au milieu des arbres du Paradis : comme ils étaient soudain enténébrés ! En disant : « Adam, où es-tu ? » (Gen.3,9), le Seigneur exprima, au dire des Pères, une suprême miséricorde et une grande compassion (Voir Dorothée de Gaza, ch.1).C'est comme s'Il avait dit : dans quel malheur es-tu tombé ? Par quelle profonde et accablante chute viens-tu d'être éprouvé ? « Adam, où es-tu ? » : mais le pécheur enténébré ne comprit pas que cette voix l'appelait à reconnaître sa transgression et à se repentir ! Il s'efforça de se justifier : « J'ai entendu Ta voix dans le jardin, j'ai eu peur car je suis nu, et je me suis caché » (Gen.3,10). Confondu, il n'avoua pas. Au lieu de se repentir, il s'adressa à Dieu avec audace : « La femme que Tu as mise auprès de moi m'a donné de l'arbre et j'en ai mangé » (Gen.3,12), c'est-à-dire, d'après Saint Dorothée, « Le malheur qui m'atteint est de Ta faute : la femme que Tu as mise auprès de moi... ». Voyant Adam endurci, le Seigneur se tourna vers la femme et lui dit avec miséricorde : « Pourquoi as-tu fait cela ? » (Gen3,13). Mais la femme ne manifesta pas davantage de repentir, n'implora pas la miséricorde divine, et tenta de se justifier en accusant le serpent.


Profondément corrompus par le mal qui avait pénétré comme un éclair leur intellect, leur cœur, leur âme et leur corps, nos ancêtres n'avouèrent pas leur péché, se justifièrent avec audace et orgueil, et furent finalement soumis au jugement et au châtiment de Dieu. La sentence tomba en premier lieu sur le serpent, initiateur du crime. Elle frappa ensuite la femme, première à transgresser le commandement et responsable de la perte de l'homme. En dernier lieu, elle toucha l'homme, coupable d'avoir désobéi à Dieu pour obéir à la femme. Le serpent, c'est-à-dire le diable, fut définitivement rejeté, abandonné entièrement à sa méchanceté. Dorénavant, aucune bonne pensée, digne du ciel et suscitée par la grâce divine, ne pouvait plus le toucher : « Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie » (Gen.3,14). L'hostilité s'instaura entre le lignage de la femme (représenté par le Dieu-Homme dans Sa nature humaine, et par les hommes qui croient en Lui, revêtus de l'armure de Dieu) et celui du diable (les anges déchus et le péché). Dès le début de cette guerre, il est annoncé que le Dieu-Homme, issu du lignage de la femme, écrasera la tête du serpent. Aussi est-il commandé aux disciples du Dieu-Homme d'être attentifs à la tête du serpent, c'est-à-dire de reconnaître et de rejeter toutes les œuvres du diable dès leur première manifestation. En raison de la soumission volontaire des hommes, le diable obtint la permission d'attaquer les enfants des femmes pendant leur séjour terrestre, de scruter la faiblesse de leur talon. C'est ainsi que le diable observe le talon de chaque juste devant le Christ, d'Abel le juste, jusqu'aux justes des derniers temps. Enténébré par son audace et sa méchanceté, il n'a pas hésité à s'attaquer au Dieu-Homme Lui-Même. De nombreux maux furent imposés à la femme, particulièrement les douleurs de l'enfantement ; elle s'est vue soumise à son mari. L'homme dut se mettre à la recherche de sa nourriture, la terre ayant été maudite à cause de lui. La vie terrestre est le cadre de toutes ces souffrances, la mort est leur fin. Après l'annonce de la sentence, Adam et Ève furent chassés du Paradis et précipités sur la terre (Gen.3,22-23).



LA MORT DE L'ÂME



Immédiatement après la transgression, l'homme déchu subit le plus grand des châtiments, la mort de son âme. Il fut privé dès lors du Saint Esprit qui, selon Saint Macaire le Grand, est comme l'âme du chrétien parfait. Il fut abandonné à sa propre nature, qui avait été contaminée par le péché en entrant en communion avec le démon. À la suite de cette soumission à la mort et au péché, les éléments qui composent l'homme se désunirent et commencèrent à agir l'un contre l'autre : le corps résista à l'âme, les forces qui constituent celle-ci engagèrent la lutte l'une contre l'autre, et l'homme se retrouva dans un désarroi complet. La force du désir se transforma douloureusement en une convoitise insatiable. La force du courage et de la volonté se transforma en diverses sortes de colère, depuis la fureur délirante jusqu'à la rancune raffinée. La force de la parole, devenue étrangère à Dieu, perdit la possibilité de régner sur les autres forces et de les diriger avec justesse. Pire encore, l'âme s'asservit d'elle-même au péché, lui offrant en permanence des sacrifices de malignité, d'hypocrisie, de mensonge et de présomption. Des dissensions virent le jour à l'intérieur de l'âme, agitant l'être humain entier de pensées injustes et incontrôlées, engendrant des sensations douloureuses, que la conscience affaiblie et privée de la Vérité s'efforçait en vain de dénoncer.


L'homme avait été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu : il y eut un changement dans ce domaine aussi après la chute. La ressemblance, qui consistait en une totale absence de mal, fut détruite, entraînant la détérioration de l'image, sans toutefois l'anéantir complètement. « Sachons que l'image de Dieu se trouve même dans l'âme de l'infidèle, mais la ressemblance n'existe que chez le chrétien vertueux. Lorsqu'un chrétien commet un péché mortel, il n'est privé que de la ressemblance avec Dieu, mais pas de l'image. Même s'il est condamné à la souffrance éternelle, l'image de Dieu demeure en lui pour l'éternité, bien qu'il ne puisse plus y avoir de ressemblance » (Saint Dimitri de Rostov). « Je suis l'image de Ta gloire ineffable, même si je porte la marque du péché... Relève-moi à Ta ressemblance et fais-moi retrouver mon ancienne beauté » (Office de l’enterrement d'un laïc).




LA SOUMISSION DE L'HOMME AU DIABLE



Le fruit terrible de la chute fut la soumission de l'homme au diable, l'inévitable communion avec lui. Voici comment Saint Macaire le Grand parle de cette attristante soumission : « Le royaume des ténèbres, le prince pervers, a, dès le commencement, réduit l'homme en servitude ; il a enveloppé et revêtu son âme de la puissance des ténèbres. Comme on fait d'un homme un roi, comme on le couvre de vêtements royaux, pour que de la tête aux pieds il soit revêtu d'ornements royaux, le prince pervers a revêtu du péché l'âme et toute sa substance, il l'a souillée tout entière et l'a réduite tout entière en esclavage dans son royaume. Il n'a laissé en liberté aucun de ses membres : ni ses pensées, ni son intellect, ni son corps ; mais il l'a couverte entièrement de la pourpre des ténèbres. (...) C'est l'homme tout entier, âme et corps, que le malin a souillé et renversé ; et il a revêtu l'homme d'un vieil homme, souillé, impur, ennemi de Dieu et qui ne se soumet pas à la loi de Dieu, le péché même, de sorte que l'homme ne voit plus comme il veut, mais voit et entend de façon perverse, que ses pieds sont empressés à faire le mal, que ses mains commettent l'iniquité et que son cœur a de mauvais dessins. (...) Le péché et l'âme sont mêlés, bien qu'ils aient chacun leur propre nature. (...) Comme un vent sauvage qui souffle dans une nuit obscure et ténébreuse, ébranle, agite et secoue toutes les plantes et toutes les graines, l'homme qui est tombé au pouvoir de la nuit, des ténèbres et de satan, et qui vit dans cette nuit ténébreuse, est violemment secoué, agité, ébranlé par le vent terrible du péché, qui souffle et pénètre toute sa nature, son âme, ses pensées, son intellect, et qui secoue tous les membres de son corps ; aucun membre du corps ni de l'âme ne demeure libre et impassible à l'égard du péché qui habite en nous » (Deuxième Homélie). Après la chute et jusqu'à notre rédemption par notre Seigneur Jésus-Christ, « c'est par une contrainte tyrannique que l'homme était entraîné par l'ennemi, et ceux-là mêmes qui voulaient éviter le péché étaient presque forcés de le commettre ». Comme le disait l'Apôtre (Rom.7,19) en notre nom : « Le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le commets » (Dorothée de Gaza 1,4). Le diable agit en nous par des pensées, des rêveries coupables, des sensations, qui agitent et échauffent le sang, engloutissant notre bon sens et toute la force de notre volonté sous des vagues et des flammes déferlantes. Toutes ces passions suscitent des actions intimement liées aux divers mouvements du sang ; là où agit le mouvement du sang, se trouve aussi immanquablement la passion et l'action des démons. Cet état de choses est inconcevable pour l'homme enténébré par la chute et qui demeure dans sa chute. Les pensées et les rêveries malignes agissent si subtilement et si astucieusement dans son âme, qu'il les imagine nées d'elles-mêmes, et non sous l'action d'un mauvais esprit étranger, qui agit sans être reconnu (Saint Macaire le Grand).


En quoi consistait le péché des premiers hommes ? En apparence, uniquement à avoir mangé de l'arbre interdit. C'est en fait beaucoup plus que cela si nous le voyons comme la transgression par la créature du commandement du Créateur, comme un acte de la créature dirigé contre la volonté du Créateur. Il revêt une importance bien plus considérable encore si nous y reconnaissons une tentative de l'homme de se faire l'égal de Dieu. C'est justement cette tentative que Dieu releva par les paroles (emplies d'une indescriptible compassion) qu'Il prononça en chassant nos ancêtres du Paradis : « Voici, l'homme est devenu comme l'un de Nous, par la connaissance du bien et du mal » (Gen.3,22). « L'antique Adam s'est trompé et, voulant être dieu, ne le fut pas » (Acathiste à la Mère de Dieu).


Le diable séduisit l'homme pour lui transmettre son péché. Ce péché était sa propre création : il avait conçu en lui-même de devenir l'égal de Dieu, travaillé cette pensée, œuvré pour la réaliser, contaminé toute une foule d'autres esprits qu'il avait persuadés de partager ses sentiments, puis il s'était levé ouvertement contre Dieu. Le péché de l'homme au contraire était le fruit de la séduction, il n'avait pas été prémédité ; il résultait d'une pratique négligente et faussée de l'activité qui lui revenait au Paradis. Malgré cela, le péché rendit l'homme complice et prisonnier du diable ; mais comme la chute était due à une tromperie, le châtiment fut adouci par la promesse d'une rédemption.

dimanche 31 mai 2009

TRAITE SUR L'HOMME (Partie IV)


LE PARADIS

Après avoir décrit la création du monde visible, l’écrivain inspiré de la Genèse ajoute : « Et le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l’orient, et Il y mit l’homme qu’Il avait créé » (Gn 2,8). En accord avec ce récit, le Seigneur Lui-même annonça que le « Royaume », la terre de la béatitude éternelle, avait été préparé pour les hommes dès la fondation du monde (Mt 25,34). Nous savons du Paradis qu’il se situe à l’orient, ce qui peut apparaître comme une bien maigre information aux yeux de ceux qui souhaitent tout expliquer et tout rapporter à eux-mêmes, à leurs sens et au monde visible.Face à l’immensité de la création nous sommes bien peu de chose, nous-mêmes et notre planète. Autour de nous s’étend d’abord la partie de l’univers que nous savons mesurer, puis, au-delà, un espace encore plus grand, puis à nouveau d’autres immensités... Cette petite portion mesurable nous conduit vite à réaliser l’incommensurabilité de l’ensemble. Savoir que le Paradis se situe à l’orient est bien suffisant pour notre médiocrité. Cessons donc de nous appuyer sur notre faible intelligence, sur ce bâton si fragile. Acceptons avec foi ce que la révélation divine nous enseigne : grâce à la foi, nous pourrons nous approprier des connaissances qui dépassent totalement notre compréhension.Le Paradis se trouve à l’orient, comme l’indiquent les Saintes Écritures et la Sainte Tradition de l’Église : « Royaumes de la terre, chantez pour Dieu, jouez un psaume pour le Seigneur, car Il s’élève au plus haut des cieux, à l’orient » (Ps 67,33-34). « Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l’orient et Il y mit l’homme qu’Il avait créé » (Gn 3,23-24) et quand l’homme transgressa le commandement, « Il le chassa et le mit devant le Paradis des délices » (Gn 3,23-24), c’est-à-dire à l’occident. C’est pourquoi, désireux de revenir dans notre Patrie, nous dirigeons nos regards vers elle et nous nous prosternons devant Dieu à l’orient. Une fois emporté au ciel, le Seigneur disparut aussi vers l’orient et les Apôtres se prosternèrent devant Lui, dans la direction du levant. Il reviendra de l’orient, là où les disciples L’ont vu s’élever (Ac 1,11) et comme Il l’a dit Lui-même : « Comme l’éclair part du levant et brille jusqu’au couchant, ainsi en sera-t-il de l’avènement du Fils de l’homme » (Mt 24,27). Ainsi, dans l’attente de son second avènement, nous nous prosternons vers l’orient. Il s’agit là d’une tradition non écrite des Apôtres « car ils nous ont transmis également des choses non écrites » (Saint Jean Damascène, La Foi Orthodoxe). D’après Saint Jean Damascène, c’est pour la même raison que le rideau et le propitiatoire dans la tente de Moïse étaient tournés vers l’orient, que la tribu de Juda, dont est issu le Seigneur, établit son campement à l’est des autres tribus d’Israël lors du retour vers la terre promise, que les portes du Seigneur se trouvaient à l’est du temple de Salomon, que le Seigneur crucifié regardait vers l’occident pour que nous puissions nous prosterner dans Sa direction, c’est-à-dire vers l’orient. Dans les églises orthodoxes, l’autel est situé à l’est ; nous nous tournons vers le levant au cours des prières en dehors de l’église ; nous enterrons nos morts le visage tourné vers l’orient, vers le Paradis des délices, dans l’attente de la Résurrection et du retour au Paradis. Saint Syméon de la Montagne Admirable (fêté le 24 mai) et d’autres Saints qui furent dignes d’être ravis au Paradis confirmèrent qu’il se trouvait bien au levant.La Genèse décrit le Paradis comme un très vaste jardin, planté d’une grande variété d’arbres fruitiers de très belle apparence et provenant de la terre. Les plus illustres, situés au centre, sont l’arbre de Vie et l’arbre de la Connaissance du bien et du mal. Une rivière arrose l’Éden et se divise en quatre bras à sa sortie. En lisant cette description du Paradis, avec les noms des quatre bras et l’énumération des régions traversées par ces fleuves, certains ont voulu conclure que le Paradis se trouvait sur la terre. Mais où pourrait-on trouver ces quatre célèbres fleuves sur la terre, issus de surcroît d’un même cours d’eau ? Ceci est impossible : le Paradis n’est pas situé sur la terre, même si la description qu’on en fait n’est pas sans l’évoquer. L’aménagement même du Paradis n’est pas appelé création mais plantation (issue de la terre) car ses habitants furent pris à la terre. Cette idée ancienne d’un Paradis « terrestre » vient probablement d’une fausse conception de la matière. On concevait cette dernière exclusivement sous deux formes, l’une grossière et l’autre très fine (celle des esprits), sans comprendre qu’il existe un état intermédiaire. En d’autres termes, on attribuait à toute matière inaccessible à nos sens une finesse infinie, ce qui est faux. Ceux qui ont voulu voir le Paradis sur terre durent recourir à une idée erronée pour dissiper leur embarras : la destruction du Paradis par le Déluge (cf. Dictionnaire théologique Bergier). En réalité, le Paradis n’est pas sur terre mais au ciel. L’Apôtre Paul, après avoir été ravi jusqu’au troisième ciel, fut conduit dans le Paradis où il « entendit des paroles ineffables » (2 Co 12,4).« En vérité, Je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (Lc 23,43) a dit le Sauveur au larron crucifié avec Lui et qui Le confessait comme Seigneur. Il est clair que c’est l’âme du larron qui fut placée au Paradis tandis que son corps, dont les genoux avaient été rompus, fut descendu de la croix et mis en terre. Placer l’âme du larron dans le Paradis signifie d’une part que l’âme est un corps fin, et d’autre part que la nature paradisiaque est également une matière fine, conforme à ses habitants, les esprits créés. Cela explique aussi l’état du corps d’Adam avant sa chute. Avec son corps saint, Adam était capable d’habiter dans le même lieu que les esprits créés, comme ce sera le cas pour les corps des justes après la Résurrection. Saint Jean Damascène dit que « le ciel est la demeure des créatures visibles et invisibles. On y trouve, circonscrits dans l’espace, les puissances angéliques et tout ce qui est tangible. Seule la divinité est illimitée ». Saint André fut ravi au troisième ciel comme saint Paul : d’après la vision qu’il en eut, le Paradis se situe au premier ciel. D’autres Saints confirment cette affirmation, soit qu’ils aient été jugés dignes d’une vision, soit qu’ils aient reçu une révélation divine.Instruits par la Sainte Écriture et par les Pères, nous affirmons que le Paradis est le lieu d’une jouissance pure à laquelle participait Adam et dans lequel on trouve actuellement les âmes de nombreux justes. Les Saints y seront placés avec leur corps après la Résurrection. La nature de ce lieu est conforme à celle de ses habitants, formée d’une matière fine comme celle des âmes ou celle du corps d’Adam avant qu’il ne fût revêtu de l’habit de peau. C’est cette matière qui constituera les corps des justes ressuscités, à l’image du corps glorifié de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Le paradis est le champ du repos spirituel », dit le bienheureux Théophylacte de Bulgarie en précisant qu’il est palpable, qu’Adam le voyait, en consommait les fruits et s’y réjouissait spirituellement. Dans ce Paradis, ancien héritage et patrie de l’homme, fut introduit le larron qui confessa le Seigneur sur la Croix. Saint Macaire le Grand parle de « la très paisible et céleste Jérusalem où se trouve le Paradis ».La terre a une certaine ressemblance avec le Paradis. Avant sa destruction, la très fertile plaine de Sodome, baignée par les eaux du Jourdain, fut comparée par la Sainte Écriture au Paradis de Dieu (Gn 13,10). Avant d’être maudite, la terre était dans un état très différent de celui dans lequel nous la voyons à présent, en désordre et prête à être brûlée. Oh ! Comme le Paradis doit être parfait, dépassant de loin la terre par l’abondance de ses beautés et de sa grâce ! C’est ainsi que l’a vu Saint André. Il a décrit la rivière du Paradis, ses fruits et ses fleuves, ses oiseaux aux chants merveilleux, ses vignobles et ses arbres ; au sujet de ces derniers, il nous a rapporté qu’on ne pouvait les comparer à aucun arbre sur la terre parce qu’ils avaient été plantés par la main de Dieu et non par celle de l’homme. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il faut aborder tout ce qui compose la nature raffinée et délicate du Paradis. Saint André a raconté qu’en s’y promenant, en contemplant avec étonnement sa beauté, il tomba dans une indescriptible extase, dans un très doux transport, sous l’effet de la grâce abondante qui y règne. Un état fort compréhensible ! La beauté de la terre transporte déjà celui qui la contemple lorsqu’il commence à découvrir en elle, avec l’œil purifié de son intellect, la puissance et la sagesse du Créateur, aussi est-il d’autant plus naturel que la beauté merveilleuse du Paradis inspire à l’homme la contemplation et la jouissance spirituelle et impérissable qui surviennent lorsque l’on voit Dieu dans Ses œuvres.Tous les récits que font les Saints à propos du Paradis concordent. Saint Grégoire le Sinaïte le place dans le ciel inférieur, précise qu’il est orné de jardins plantés par Dieu, aux arbres toujours couverts de fleurs et de fruits, et qu’en son centre coule une rivière qui l’arrose et se sépare en quatre bras. Saint Ioasaph qui fut roi, puis Apôtre et moine en Inde, fut jugé digne de voir le Paradis. Un jour, après une longue prière baignée d’abondantes larmes, il fut plongé dans un léger sommeil ; il perçut en rêve des hommes terribles qui l’emportèrent et le conduisirent à travers des contrées inconnues vers un vaste champ couvert de fleurs magnifiques et extrêmement agréables ; il y avait là une grande variété de plantes portant en abondance des fruits extraordinaires et étonnants, aussi beaux à regarder qu’agréables au goût ; les feuilles des arbres, agitées par un vent très doux, bruissaient en exhalant un parfum indicible ; on y trouvait des sièges d’or et de pierres précieuses qui scintillaient vivement ; des eaux très pures coulaient, réjouissant le regard même. Saint Ioasaph fut ensuite introduit dans la Jérusalem céleste dont il vit la beauté et la gloire. Gagné par cette consolation céleste, le Saint ne voulut pas revenir sur terre mais ses compagnons lui apprirent qu’on ne pouvait demeurer dans les lieux clairs qu’au prix de la sueur et de grands efforts. Ils l’en firent sortir pour lui montrer les lieux effrayants des souffrances éternelles puis ils le ramenèrent sur terre.Deux récits méritent une attention particulière, ceux que la tradition de l’Église a conservés à propos des moines Paul et Euphrosine. Ces deux moines ont été vus au Paradis : le premier par de nombreux frères parmi les plus pieux du monastère, et le second par son higoumène Blaise, tombé lui-même dans une sainte extase, ce léger sommeil commun à tous ceux qui sont dignes de visions (Ac 12,7-11). Dans l’un et l’autre cas, le Paradis est décrit comme un jardin parfumé à la beauté ineffable. Saint Paul remit à ses frères, à leur demande, des fleurs et d’autres plantes du Paradis qu’ils trouvèrent chacun dans leurs mains en retrouvant leurs esprits après les visions. Saint Euphrosine offrit à l’higoumène Blaise trois pommes parfumées qu’il partagea entre les frères : ceux qui en goûtèrent furent remplis de joie spirituelle et les malades guérirent.Lors des deux récits qui précèdent, on voit comment la fine matière du Paradis peut s’épaissir et devenir palpable sur un signe de Dieu. Lors de son martyre, on conduisit la Sainte martyre Dorothée du prétoire au lieu où on devait lui trancher la tête, pour accomplir l’ordre du tyran qui lui reprochait sa confession du Christ.Un savant du nom de Théophile, conseiller du gouverneur, se moqua d’elle en ces termes : « Écoute, fiancée du Christ ! Envoie-moi des pommes et des roses de la part de ton Fiancé ! ». Ce à quoi la sainte répondit : « En vérité, je l’accomplirai ». Arrivée au lieu de l’exécution, elle obtint du bourreau l’autorisation de prier son Dieu un bref instant. Lorsqu’elle termina sa prière, un ange de Dieu se présenta devant elle sous la forme d’un jeune homme à la beauté remarquable qui lui présenta dans un linge immaculé trois roses rouges et trois magnifiques pommes. La Sainte lui dit : « Je t’en prie, porte-les à Théophile, et dis-lui : voici pour toi ce que tu as demandé ». Ayant ainsi parlé, elle inclina la tête sous le glaive et fut décapitée. Pendant ce temps, Théophile qui se moquait de la promesse de la Sainte, racontait l’affaire à ses amis : « Quand on conduisit au supplice Dorothée qui se disait la fiancée du Christ et se vantait d’aller dans son Paradis, je l’ai priée de m’envoyer des pommes et des roses et elle s’y est fermement engagée ! ». Alors qu’il riait sans retenue, l’ange l’aborda en disant : « Dorothée, la vierge sainte, t’envoie ceci du Paradis de la part de son fiancé, ainsi qu’elle l’a promis ». Voyant les pommes et les fleurs, Théophile les prit dans ses mains et s’écria d’une voix forte : « Le vrai Dieu, c’est le Christ et il n’y a en Lui aucun mensonge ! ». Ses amis lui demandèrent alors s’il plaisantait ou s’il avait perdu la raison. « Je ne plaisante pas et je n’ai pas perdu la raison, mais la raison m’oblige à croire que Jésus-Christ est le vrai Dieu ». Et comme on lui demandait d’expliquer ce revirement soudain, il répondit : « Dites-moi, en quel mois sommes-nous ? – En février ! – C’est à présent l’hiver, toute la Cappadoce est couverte de neige et de glace et il n’y a de feuille sur aucun arbre. D’où proviennent, selon vous, ces fleurs et ces fruits avec leurs rameaux et leurs feuilles ? ». Les touchant et s’étonnant de leur parfum très particulier, ils répondirent : « Nous n’avons jamais vu de telles fleurs et de tels fruits, même pendant la belle saison ! » C’est ainsi que de persécuteur qu’il était, Théophile devint prédicateur de la foi chrétienne. Le gouverneur, informé immédiatement, tenta de l’amadouer puis, voyant que c’était là peine perdue, l’entraîna vers le supplice et Théophile scella ainsi sa confession au Christ dans le sang (fête le 6 février).Une autre manifestation de cet « épaississement » de la matière paradisiaque eut lieu lors de la Dormition de la Mère de Dieu. Quelques jours auparavant, l’archange Gabriel se présenta devant la Très-Sainte Vierge avec une branche brillante de dattier du Paradis, Lui annonçant Son bienheureux départ vers les demeures célestes. Lors de la procession qui mena la Vierge au tombeau, la branche du Paradis fut portée devant la Mère de Dieu par l’Apôtre Jean. Voilà ce qui a été révélé à l’humanité souffrante et en errance sur la terre concernant le lieu de son repos et de sa béatitude éternels, lieu préparé pour elle dès la création du monde. Dans les récits précédents, nous voyons comment les plantes du Paradis transportées sur terre passent, sur un signe de Dieu, d’une grande finesse à un état plus grossier et perceptible pour nos sens. Malgré les piètres connaissances que nous en avons, nous affirmons que la matière du monde céleste, ce monde de liberté, d’incorruptibilité et de béatitude est régie par d’autres lois que celles qui gouvernent la matière terrestre qui sert de prison et d’exil aux transgresseurs des commandements de Dieu. Nous en voulons pour preuve les manifestations célestes ayant lieu dans cette vallée des larmes. Ainsi le corps du Dieu-Homme qui appartenait déjà au monde céleste après la Résurrection, devenait-il tour à tour visible et invisible, palpable dans Sa chair et Ses os et en même temps capable de traverser les matières les plus dures au gré de la volonté de Dieu. Les corps des plus grands Saints devinrent, déjà de leur vivant, semblables à celui du Seigneur, et Lui seront semblables en tout après la Résurrection. En raison de notre état de pécheur, de notre enténébrement, de notre chute, nous assistons seulement à une infime partie des miracles de Dieu. Par de ferventes prières, venant d’un cœur broyé et humilié, par une vie en accord avec les commandements, supplions notre Seigneur de nous manifester Sa Gloire, celle que Ses élus verront éternellement mais qu’aucun serviteur du péché ne connaîtra jamaisL’entree au paradis et la perfection des premiers hommesAyant créé le corps de l’homme, sur la terre et de la terre, lui ayant insufflé une âme vivante, le Créateur tout-puissant plaça l’homme au-dessus de la terre, dans le Paradis : « Le Seigneur prit l’homme qu’Il avait créé et le plaça dans le Paradis des délices » (Gn 2,15). Quelle abondance de bienfaits ! Cependant, même au Paradis, Adam restait perfectible : il lui incombait de cultiver le Paradis et de le garder (Gn 2,15). Dans notre état de chute, il est difficile de comprendre exactement en quoi cela consistait ; quoi qu’il en soit, il ne faut en aucun cas comprendre ces paroles de manière terrestre, croyant qu’il s’agissait de cultiver un jardin en le débarrassant de ses mauvaises herbes. Le Paradis fut planté par la main de Dieu, il est donc sans défaut, empli du parfum de la grâce divine. Il plonge ses habitants dans une jouissance spirituelle permanente, incite à contempler la grandeur et la bonté du Créateur qui se reflètent dans sa magnificence comme dans un vaste miroir immaculé. Au Paradis des délices, tout parle de Dieu et Le prêche avec éloquence. L’activité principale au Paradis consistait donc à être attentif à cette prédication, à « étudier » Dieu. L’étude de la finesse de la création était donc tout à fait secondaire. La perfection d’Adam, quoique grande, était relative, limitée par sa nature humaine : il lui fallait une grande concentration pour contempler le Dieu éternel et parfait en tout. Mais quelle source intarissable de progrès ! Quelle suprême jouissance spirituelle ! Quel don sans prix de la part de notre Dieu parfait et infiniment bon ! L’intellect pur de l’homme, reposant sur l’incommensurable Divinité, y épuisait toute son énergie naturelle. L’homme se tenait devant l’inconcevable Créateur dans une sainte extase, en dehors et au-dessus de toute réflexion, tel un séraphin qui ferme les yeux avec sagesse et déférence devant Celui qui le dépasse, ne pouvant se rassasier de la vision de l’Invisible, et glorifie abondamment son Créateur. Le commandement de garder le Paradis devient clair si nous nous rappelons que l’ange déchu y avait encore accès, n’étant pas encore monté au comble de ses péchés. L’homme était ainsi capable d’un entretien avec les esprits, alors qu’il n’avait pas encore été confirmé dans sa sainteté, comme l’étaient les anges de lumière. Ne connaissant pas encore le péché, il pouvait en faire