mercredi 2 décembre 2009

DIALOGUE ENTRE UN MOINE ET UN LAÏC

Dialogue entre deux orthodoxes, un moine et un laïc, à propos du monachisme. (De saint Ignace briantchaninov)

- Le laïc : Mon père, je m’estime heureux d’avoir trouvé en vous une personne à qui je puisse ouvrir mon coeur pour entendre une parole sincère. Je désire de toute mon âme être membre de l’Eglise Orthodoxe et suivre sa Tradition, tant sur le plan dogmatique que sur le plan moral. Dans ce but, je cherche à comprendre avec justesse tous les sujets traditionnels. Une compréhension erronée conduit à des actes injustes, qui sont eux-mêmes la cause de nuisances personnelles et sociales. Ne refusez pas de m’expliquer maintenant l’importance du monachisme dans l’Eglise du Christ !

- Le moine : Que Dieu bénisse votre désir ! Tout ce qui est bon naît en effet d’une compréhension juste et précise. Une compréhension erronée ou mensongère attire les malheurs. C’est d’ailleurs ce que prêche l’Evangile, qui propose la Vérité comme Cause première du salut, et le mensonge comme cause première de la perdition (Jn.8,32,44). Mais pourquoi tenez-vous à ce que notre entretien d’aujourd’hui porte justement sur le monachisme ?

- Dans le milieu que je fréquente, il est souvent question du monachisme. Aujourd’hui, différentes opinions sont émises à ce sujet. Mes connaissances m’interrogent presque toujours sur mon point de vue, car elles savent que je fréquente des clercs. J’aimerais pouvoir leur répondre avec exactitude, c’est pourquoi je m’adresse à vous.

- Je ne sais pas à quel point je suis capable de vous aider ; néanmoins, je vous parlerai avec sincérité, m’efforçant d’exposer ce que je connais grâce à mes lectures de l’Ecriture Sainte et des Pères, à mes entretiens avec des moines dont la vie est digne de respect et de confiance, et à ma propre expérience. Comme fondement de cet entretien, comme pierre angulaire de l’édifice, je dirai que l’instauration du monachisme est le fait de Dieu, et en aucun cas des hommes.

- Imaginez que je n’ai jamais entendu dire en société que le monachisme ait été instauré par Dieu !

- Je le sais bien. C’est pour cela que dans les conversations mondaines sur le monachisme l’un dit “ il me semble que... ”, et un autre rétorque “ et moi il me semble plutôt que... ”, et un autre encore “ moi, je ferais ainsi... ”. Mille opinions contradictoires émanent de personnes qui n’ont aucune idée de ce qu’est le monachisme, mais seraient néanmoins prêtes à composer des règles monastiques selon leur propre sagesse. On trouve même certaines personnes pour colporter les blasphèmes des athées sur le sujet. Le cœur est envahi par la tristesse et la crainte quand l’ignorance foule de ses gros sabots les perles les plus précieuses d’une tradition instaurée par Dieu.

- Exact ! L’ignorance, comme vous le dites, père, est la raison de tout cela !

- Ne pensez pas que l’ignorance soit un mal insignifiant ! Les Saints Pères disent qu’elle est la racine de tous les maux. Saint Marc l’Ascète affirme qu’elle est la source principale de la méchanceté. Un autre père précise que l’ignorant ignore son ignorance et se satisfait de sa connaissance. L’ignorance est capable de faire beaucoup de mal sans le savoir. Je dis cela par compassion pour tous ces gens qui ne savent pas en quoi consiste la dignité de l’homme, et pour tous ces chrétiens qui ne savent pas en quoi consiste le Christianisme et se font du tort à eux-mêmes par ignorance. Ne pensez pourtant pas que j’ai l’intention de mélanger les abus et les faiblesses humaines avec les institutions divines ! Dénoter les abus et les dissocier des institutions divines est un signe de révérence envers ces dernières et un moyen de les garder dans la sainteté voulue et accordée par Dieu.

- Votre dernière phrase est aussi une nouveauté pour moi. Je n’avais jamais vu le monachisme sous cet angle, et ne l’avais pas non plus rencontré ainsi dans les idées des autres.

- Ce que j’ai dit concerne non seulement le monachisme, mais aussi toute l’Eglise du Nouveau Testament comme de l’Ancien. Le Seigneur Lui-même a montré dans la parabole de la vigne (Mt.21) que l’Eglise de l’Ancien Testament a été fondée par Dieu et transmise par Lui au peuple juif. En outre, il ressort de l’Evangile et des Saintes Ecritures (Eph.1,22-29&2,10-11) que l’Eglise du Nouveau Testament a été fondée par le Dieu-Homme et transmise à un autre peuple formé en réalité de tous les peuples : le peuple des chrétiens. Jadis, les juifs devaient rendre des comptes à Dieu du don qui leur avait été fait, de leur gestion de ce don ; leur conduite s’étant avérée criminelle, ils furent écartés et châtiés, dès qu’ils dévièrent en esprit. De la même façon, des comptes seront demandés aux chrétiens sur leur façon d’utiliser l’institution divine générale qu’est l’Eglise du Nouveau Testament, et les institutions particulières comme le monachisme.

- Y a-t-il possibilité de trouver dans les Saintes Ecritures quel sera sur la terre le destin ultime de l’Eglise du Nouveau Testament ?

- Les Saintes Ecritures témoignent du fait que les chrétiens, à l’instar des juifs, se refroidiront progressivement à l’égard de l’enseignement révélé par Dieu. Ils commenceront à ne plus prêter attention à la régénération de la nature humaine opérée par le Dieu-Homme, oublieront l’éternité, et dirigeront toute leur attention sur la vie terrestre. Ils s’occuperont de leur situation ici-bas comme si elle était éternelle. Ils soigneront le développement de leur nature déchue et satisferont tous les désirs et toutes les exigences de leurs âmes et de leurs corps dépravés. Bien entendu le Rédempteur, qui est venu racheter l’homme en vue de la béatitude éternelle, est étranger à une telle tendance qui s’éloigne du Christianisme. L’éloignement aura lieu, selon les Ecritures (1Thes.2,3). Le monachisme aussi participera à l’affaiblissement du Christianisme, car un membre du corps ne peut pas ne pas ressentir l’infirmité qui frappe le corps tout entier. L’Esprit Saint a d’ailleurs révélé ceci aux saints moines des temps anciens : lorsque le Christianisme se limitera à un tout petit nombre, alors la vie sur cette terre cessera.

- Quelle est l’importance du monachisme dans l’Eglise du Christ ?

- Les moines sont des chrétiens qui abandonnent, autant que possible, toutes les occupations terrestres, pour se consacrer à la prière, la reine des vertus. Au moyen de la prière, ils cherchent à s’unir à Dieu pour ne faire qu’un avec Lui, selon les paroles de l’Apôtre : celui qui s’attache au Seigneur est avec Lui un seul esprit (1Cor.6,17). Comme la prière tire sa force des autres vertus et de l’enseignement du Christ, les moines manifestent un zèle particulier à accomplir les commandements évangéliques. Ajoutant à cet accomplissement des commandements, obligatoire pour tous les chrétiens, la mise en pratique de deux conseils, celui de la pauvreté et du célibat, ils s’efforcent de mener une vie semblable à la vie terrestre du Dieu-Homme : c’est pour cette raison qu’on qualifie les saints moines de très-ressemblants.

- D’où les moines tiennent-ils leur nom ?

- Les mots moine, monastère, et monachisme proviennent du mot grec monos, qui signifie un. Le moine est donc une personne qui vit seule, ou dans la solitude. Le monastère est une habitation solitaire, isolée. Le monachisme, c’est la vie solitaire. Cette vie est différente de la vie habituelle, commune, c’est pourquoi la langue russe utilise pour elle le mot inotchestvo, qui vient de inoï, autre. Le moine est aussi appelé inok. Les mots vie communautaire, skite, hésychia, ermite, réclusion, vie au désert correspondent aux diverses formes de la vie monastique. La vie communautaire désigne la vie en commun d’un nombre plus ou moins important de moines qui partagent les offices divins, les repas, un même type de vêtements, et dépendent d’un même supérieur. Le skite désigne la cohabitation de deux ou trois moines dans une cellule particulière, qui vivent en prenant conseil les uns des autres ou en demandant conseil au plus ancien, ont en commun les repas et les vêtements, font cinq jours par semaine les offices dans leur cellule, et viennent le samedi et le dimanche à l’office communautaire à l’église. L’ermite est un moine qui vit dans la solitude. Le reclus est un ermite qui reste dans sa cellule du monastère sans en sortir. L’anachorète est un ermite qui vit dans un désert dépeuplé.

- Quand le monachisme a-t-il débuté ?

- D’après Saint Jean Cassien, dès le temps des Apôtres. Saint Jean Cassien (moine et Père de l’Eglise du IVe siècle) visita les monastères d’Egypte à l’époque de leur plein épanouissement. Après avoir vécu assez longtemps chez les moines du désert de Scété, il transmit par écrit à la postérité les règles et les enseignements de ces moines. Il raconte qu’en Egypte, ce furent les disciples du Saint Apôtre et Evangéliste Marc, premier Evêque d’Alexandrie, qui reçurent en premier le nom de moines. Ces moines vivaient dans des lieux isolés, proches de la grande métropole égyptienne, pour mener une vie des plus élevées, selon les règles transmises par l’Evangéliste. Du vivant de la sainte martyre Eugénie, sous l’empereur Commode (intronisé en 180), et du haut dignitaire Philippe, gouverneur d’Egypte, il y avait un monastère dans les faubourgs d’Alexandrie dans lequel l’Evêque de l’époque, le saint Hiérarque Elie, avait pris l’habit dès sa jeunesse. L’historien juif Philon, contemporain des Apôtres et citoyen d’Alexandrie, décrit la vie des “ Thérapeutes ” qui s’étaient éloignés de la ville pour mener dans des demeures appelées monastères une vie semblable à celle des moines décrits par Saint Jean Cassien. Mais la description de Philon ne permet pas d’affirmer que ces Thérapeutes étaient chrétiens, car ce séculier avait des connaissances très superficielles ; à cette époque, nombreux étaient ceux qui ne faisaient pas la différence entre les chrétiens et les juifs, et prenaient les premiers comme une secte des seconds. Dans la vie de Saint Antoine le Grand, rédigée par son contemporain Saint Athanase le Grand, Archevêque d’Alexandrie, il est dit qu’au moment où, à l’âge de vingt ans, Saint Antoine devint moine, les moines égyptiens menaient la vie solitaire à proximité des villes ou des villages. Saint Antoine mourut en 356, à l’âge de cent cinq ans. Le monachisme est également attesté en Syrie au temps des Apôtres. La sainte martyre Eudocie, qui vécut à Héliopolis en Syrie sous le règne de Trajan (98-113), fut convertie au Christianisme par Saint Germain, supérieur d’un monastère masculin de soixante-dix moines : après sa conversion, elle entra dans un couvent de trente moniales. Dans les dernières années du troisième siècle, Saint Antoine le Grand instaura la vie au désert. A la fin du quatrième siècle, Saint Pachôme le Grand fonda la vie communautaire à Tabennêsis dans le désert de Thébaïde, et Saint Macaire le Grand la vie hésychaste au désert de Scété près d’Alexandrie. Ce dernier lieu est à l’origine du mot skite, et des monastères organisés pour cette sorte de vie, également nommés skites. Saint Basile le Grand, Archevêque de Césarée de Cappadoce, qui vécut dans la seconde moitié du quatrième siècle, étudia la vie monastique en Egypte avant de rentrer dans sa patrie pour vivre en moine jusqu’à ses débuts dans le service de l’Eglise. Il écrivit des règles qui furent utilisées comme modèles dans toute l’Eglise d’Orient. Ainsi le monachisme, qui se cachait d’abord à proximité des villes et des villages, se déplaça au quatrième siècle vers les déserts inhabités. Toutefois, les monastères existèrent toujours dans les villes. Saint Jean Cassien suggère à ceux qui voudraient davantage de détails sur le sujet de se plonger dans les livres de l’histoire de l’Eglise. Malheureusement, ces livres ne parvinrent pas jusqu’à nous, comme d’ailleurs presque tous les actes rédigés en Egypte, car ils furent détruits par les musulmans au VIIe siècle. Il en fut de même dans les autres pays chrétiens soumis par les musulmans, mais à un moindre degré.

- Quelle est la raison de cette émigration du monachisme vers les lieux éloignés des villes et des villages ?

- Cette émigration eut lieu dès que cessèrent les exploits des martyrs. A ce moment-là, comme le Christianisme était protégé et propagé par l’état, tous les hommes adhérèrent à la foi chrétienne, et plus seulement ces élus déterminés à supporter de très grands malheurs et même la mort. Le Christianisme ne garda pas l’abnégation des siècles précédents. Dans les villes et les villages, les chrétiens commencèrent à se préoccuper de tout ce qui concerne la vie d’ici-bas, le luxe, les jouissances charnelles, les réjouissances populaires, et toutes les activités auxquelles les premiers confesseurs de la foi étaient étrangers, y voyant le reniement du Christ en esprit. Le désert devint donc un asile naturel, un refuge contre les tentations, pour ceux qui souhaitaient conserver au Christianisme sa pleine puissance. « Le désert, dit Saint Isaac le Syrien, est utile aux faibles comme aux forts. Il permet aux premiers, par l’éloignement de la matière, de ne pas voir leurs passions prendre feu et se multiplier, et aux seconds d’engager le combat contre les esprits malins ». Saint Basile le Grand et Saint Dimitri de Rostov décrivent ainsi les raisons de la fuite au désert de Saint Gordius : « Gordius fuit le bruit de la ville, les cris du marché, les louanges princières, les jugements de ceux qui dénotent, vendent, achètent, jurent, mentent, disent des choses honteuses. Il fuit les jeux, rires, et railleries de la ville, pour garder ses yeux et son ouïe purs, et surtout son coeur purifié et capable de voir Dieu. Il fut digne de révélations divines, et apprit de très grands mystères, non des hommes, mais de son Maître dans la vérité : l’Esprit ». A partir de leur transfert au désert, les moines adoptèrent un habit particulier pour se distinguer définitivement des laïcs. A l’époque des persécutions au contraire, le clergé et les moines portaient les vêtements les plus communs pour ne pas attirer l’attention des persécuteurs.

- L’enseignement très élevé dont Saint Gordius fut jugé digne était l’apanage d’une petite minorité. Mais maintenant, la foi chrétienne est enseignée de façon détaillée et satisfaisante dans les séminaires et les académies de théologie.

- Entre l’enseignement des établissements théologiques et celui des monastères, il y a une très grande différence, même si le sujet traité est le même : le Christianisme. Le Sauveur du monde, en envoyant les Saints Apôtres prêcher dans tout l’univers, leur commanda de répandre parmi les nations la foi dans le vrai Dieu, et d’enseigner la vie selon les commandements : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au Nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que Je vous ai prescrit » (Mt.28,19-20). L’enseignement de la foi doit précéder le Baptême, et l’enseignement de la vie selon les commandements doit le suivre. Le premier enseignement est théorique, le second, pratique. Du premier, le Saint Apôtre Paul a dit : « Je n’ai rien caché de ce qui vous est utile, je n’ai pas craint de prêcher et de vous enseigner, publiquement et dans les maisons, annonçant aux juifs et aux grecs le repentir devant Dieu et la foi en notre Seigneur Jésus-Christ » (Act.20,20-21). Du second, il a dit : « Christ en nous, l’espérance de la gloire, c’est Lui que nous annonçons, exhortant et instruisant tout homme en toute sagesse, afin de présenter à Dieu tout homme devenu parfait en Jésus-Christ » (Col.1,27-28). Dieu dispense deux enseignements sur Lui-même : un enseignement par la parole, reçu par la foi, et un enseignement par la vie, reçu par une activité conforme aux commandements de l’Evangile. On peut comparer le premier enseignement aux fondations de l’édifice, et le deuxième à l’édifice lui-même. Il est impossible de bâtir sans fondations, et des fondations sans bâtiment ne sont d’aucune utilité. « La foi sans les oeuvres est morte » (Jac.2,26). Le Saint Apôtre Paul insiste sur la nécessité absolue du premier enseignement : « la foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ. Comment donc invoqueront-ils Celui en qui ils n’ont pas cru ? Et comment croiront-ils Celui dont ils n’ont pas entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler s’il n’y a personne qui prêche ? » (Rom.10, 17,14) Voilà le début de la catéchèse. A ceux qui s’engageaient dans le Christianisme, les Apôtres et leurs successeurs exposaient l’enseignement de base (Dieu, le Dieu-Homme, l’homme et son importance dans le temps et dans l’éternité, les sacrements, la béatitude du Paradis, les souffrances de l’enfer (Hb.6,1-2), et le reste), qui constitue la dogmatique du Christianisme, auquel s’ajoute l’enseignement théorique de la vie selon les commandements de l’Evangile (Hb. XI,XII, &XIII), fondement de la théologie morale dogmatique, cette science des plus élevées. Dès les temps apostoliques commencèrent à apparaître autour de l’Eglise du Christ des jugements hérétiques, c’est-à-dire des jugements sur la Révélation provenant de l’intelligence humaine faussée. Dans l’enseignement révélé par Dieu, il n’y a pas de place pour les raisonnements humains : de l’Alpha à l’Oméga, tout est de Dieu. La Sainte Eglise s’est efforcée de garder avec soin le trésor spirituel inestimable qui lui avait été confié : l’Enseignement révélé de Dieu. Elle a dénoté ses ennemis manifestes, les païens et leurs philosophes, et les juifs, repoussant leurs attaques. Elle a dénoté ses ennemis intérieurs, les hérétiques, réfutant leur enseignement, les rejetant de son sein, mettant ses enfants en garde contre eux. C’est pour cette raison que la théologie s’est étendue de plus en plus avec le temps. Il fallut bientôt des établissements pour l’enseigner. Le plus ancien et le plus grand fut celui d’Alexandrie, qui s’épanouit surtout aux deuxième et troisième siècles. Les doctrines hostiles à l’Enseignement Divin se multipliant en permanence, la nécessité d’organiser des établissement théologiques se fit de plus en plus sentir. L’Occident s’écarta de l’Orient et tomba dans l’hérésie, absorbant les instructions et les coutumes païennes. Dès lors, les doctrines hostiles à l’Eglise Orthodoxe, doctrines monstrueuses et blasphématoires construites avec malignité et hardiesse, se multiplièrent à l’infini. Les établissements théologiques devinrent une nécessité vitale pour l’Eglise Orthodoxe, comme le souffle de la vie. Jugez vous-mêmes ! Il faut présenter clairement au chrétien orthodoxe, et surtout à celui qui s’apprête à devenir un pasteur, tant le véritable enseignement de l’Eglise Orthodoxe, que son combat victorieux sur ses ennemis secrets et manifestes, cachés et découverts, combat qui s’enflamme de plus en plus depuis dix-huit siècles. Il faut exposer de façon satisfaisante les erreurs d’Arius, de Macédonius, de Nestorius, d’Eutychès et des iconoclastes, couronnées par l’athéisme et les plus récentes inventions de la philosophie. L’étude de la théologie exigeait peu de temps dans les premières années du Christianisme, elle exige davantage aujourd’hui. Auparavant, elle pouvait être transmise au cours des sermons à l’église, aujourd’hui, elle nécessite de nombreuses années d’étude. Tel est le but de nos séminaires et académies : transmettre les connaissances fondamentales du Christianisme, comme une sorte d’introduction (dit Saint Marc l’Ascète), à notre jeunesse encore inactive dans la société, qui reçoit là une préparation uniquement théorique, et qui ignorera à la sortie du séminaire les connaissances provenant de l’expérience. Sur cette connaissance théorique de la foi, il faut construire une connaissance active, vivante, animée par la grâce. C’est pour acquérir cette connaissance que la vie terrestre est donnée à l’homme. Le chrétien qui vit au milieu du monde selon les commandements de l’Evangile s’enrichira infailliblement de cette connaissance, non seulement par sa propre expérience, mais aussi par l’oeuvre de la grâce. Mais s’enrichira beaucoup plus encore celui qui déposera tous les soucis de ce monde pour employer tout son temps, toutes les forces de son corps et de son âme à plaire à Dieu, c’est-à-dire le moine. C’est lui qui, dans l’Evangile, possédera les commandements du Seigneur, qui représenteront tout son héritage. « Celui qui a Mes commandements et qui les garde, c’est celui qui M’aime. Et celui qui M’aime sera aimé de Mon Père, Je l’aimerai et Je me ferai connaître à lui » (Jn.14,21) C’est dans ce but que les chrétiens les plus zélés de tous les siècles, après avoir terminé leur éducation dans les établissements scolaires, entraient et entrent jusqu’à aujourd’hui dans le monachisme pour en recevoir l’enseignement. Qui furent les grands maîtres de l’Eglise de tous les temps ? Les moines. Qui a expliqué en détails l’enseignement de l’Eglise, qui a conservé sa Tradition pour la postérité, qui a dénoncé et écrasé les hérésies ? Les moines. Qui a marqué de son sang la confession de foi orthodoxe ? Les moines. C’est tout à fait naturel. Les chrétiens qui vivent au milieu de ce monde, empêtrés dans ses liens, préoccupés par divers soucis volontaires ou involontaires, ne peuvent pas consacrer tout leur temps et tout leur amour à Dieu. « Celui qui n’est pas marié s’inquiète des choses du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur, et celui qui est marié s’inquiète des choses du monde » (1Cor.7,32-33). Celui qui s’est marié ne peut pas s’attacher en permanence au Seigneur par une prière détachée du terrestre, et s’unir au Seigneur en un seul esprit (1Cor.6,17), comme cela est possible au moine. Néanmoins, pour une réussite chrétienne personnelle, l’érudition nécessaire aux maîtres de l’Eglise n’est pas nécessaire : de nombreux analphabètes, comme Saint Antoine le Grand, ont pris l’habit monastique et atteint la perfection chrétienne, déversé la lumière spirituelle sur leurs contemporains par leur enseignements et par les dons de la grâce. « Qui, dit Saint Jean Climaque, parmi les laïcs, a jamais opéré des miracles ? Qui a ressuscité des morts ? Qui a chassé des démons ? Personne ! Toutes ces choses sont le prix que remportent les moines et le monde ne peut y parvenir ».

- Tous les moines ne parviennent pas à un état aussi élevé, atteignant leur but ; rares sont ceux, en fait, qui l’atteignent...

- Il ne fait aucun doute que, comme Dieu l’a promis, les moines qui passent toute leur vie à suivre les règles monastiques acquièrent la grâce de Dieu. Il est impossible que la parole de Dieu ne s’accomplisse pas. Les commandements de l’Evangile sont assortis d’une promesse : ils communiqueront l’Esprit de Dieu à ceux qui les accomplissent. Inversement, les moines qui dédaignent les règles instaurées par Dieu pour le monachisme, et mènent leur vie dans la distraction, l’arbitraire, ou la volupté, c’est-à-dire, qui aiment le monde, seront privés de la réussite. Il en va de même pour tous les chrétiens : ceux qui mènent une vie chrétienne trouvent le salut, mais ceux qui vivent comme des païens sont perdus. Il y avait jadis beaucoup plus de saints parmi les moines et beaucoup plus de sauvés parmi les chrétiens. Mais notre époque connaît un relâchement général dans la foi et la moralité. Cependant, on trouve encore des moines et des chrétiens authentiques. Je répète que s’il existe des moines indignes de leur état et de leur vocation, c’est qu’ils font mauvais usage de l’institution divine. Pourtant, cette institution divine ne cesse pas d’être divine, même si les hommes la bafouent. De la même façon, le Christianisme garde sa grande dignité, en dépit de la vie contraire à l’enseignement du Christ menée par de nombreux chrétiens. Il faut donc juger du Christianisme et du monachisme sur les chrétiens ou moines authentiques. Mais ceci n’est pas si facile : la piété et la vertu, comme de chastes vierges, se cachent toujours au fond de cellules ignorées, comme sous le manteau, à l’opposé des femmes adultères qui s’efforcent d’apparaître en public à demi nues. Il arrive souvent que la vie élevée d’un moine soit découverte lors de son décès ou après. Le moine qui participe à la grâce de Dieu est souvent l’objet de la haine du monde, des médisances et des calomnies, car le monde hait l’Esprit de Dieu (Jn.15,18-19). La réussite elle-même a divers degrés, car, comme il a été dit plus haut, la solitude monastique est utile aux forts et aux faibles pour des raisons différentes. Bien entendu, les seconds sont toujours plus nombreux que les premiers.

- Après tout ce que vous venez de dire, il convient de montrer que le monachisme est bien une institution divine.

- Le Sauveur du monde a indiqué deux voies, c’est-à-dire deux genres de vie, pour ceux qui croient en Lui : la voie qui procure le salut, et la voie qui conduit à la perfection. L’Evangile dit de ceux qui empruntent la seconde voie qu’ils suivent le Christ, car cette voie est l’expression la plus exacte de l’enseignement du Seigneur, et l’imitation du genre de vie qu’Il mena Lui-même pendant Son pèlerinage terrestre.

Pour obtenir le salut, il faut trois choses : la foi dans le Christ (Jn.3,36 & 17,3), la vie selon les commandements de Dieu (Mt.19,17 & Mc.10,19), et la guérison par le repentir de nos insuffisances dans l’accomplissement des commandements (Luc13,35). Le salut est donc ouvert à tous et accessible à chacun, quelles que soient ses obligations dans le monde, à condition que ces dernières ne soient pas incompatibles avec la loi de Dieu.

Certains, comme les Apôtres, sont appelés à suivre le Seigneur par le Seigneur Lui-même, mais en général, le Seigneur laisse à chacun la liberté de Le suivre. Ceci apparaît à plusieurs reprises dans l’Evangile. Si quelqu’un veut venir après Moi... (Mt.16,24), Si tu veux être parfait... (Mt.19,21), Si quelqu’un vient à Moi... (Luc26,14), telles sont les expressions que le Seigneur emploie pour parler de celui qui veut Le suivre vers la perfection chrétienne. Si prendre sur soi ce genre de vie est laissé à la liberté de chacun, les conditions en sont fixées par le Seigneur. Il faut accepter ces conditions pour pouvoir Le suivre. Et quelles sont ces conditions ? Si quelqu’un veut venir après Moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il Me suive ; Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens, et suis-Moi ; Si quelqu’un vient à Moi et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être Mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix pour Me suivre ne peut pas être Mon disciple. Quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être Mon disciple. Voici quelles sont les promesses essentielles du moine.

Comme nous l’avons dit, le monachisme à ses débuts n’était rien d’autre qu’une vie solitaire, éloignée du bruit, menée par les chrétiens qui visaient vers la perfection. Ainsi ces chrétiens d’Alexandrie qui suivaient dans la périphérie de la ville les recommandations du Saint Evangéliste Marc. Le Saint Apôtre Paul dit à tous les chrétiens qui désirent entrer en communion plus étroite avec le Seigneur : « nous sommes le temple du Dieu vivant, ainsi que Dieu l’a dit : J’habiterai au milieu d’eux et J’y marcherai ; Je serai leur Dieu et ils seront Mon peuple. Sortez donc du milieu de ces gens-là et tenez-vous à l’écart, dit le Seigneur. Ne touchez rien d’impur, et Moi, Je vous accueillerai. Je serai pour vous un père, et vous serez pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur tout-puissant » (2Cor.6,16-18) Saint Jean Climaque attribue cette vocation-là aux moines (2,15) et l’Eglise primitive comprenait ces paroles du Seigneur de la même façon. Saint Athanase le Grand rapporte sur Saint Antoine la chose suivante : encore adolescent, Saint Antoine entra dans une église pour prier. Ce jour-là, on lisait la péricope de l’Evangile de Saint Matthieu concernant l’homme riche qui questionne le Seigneur sur le salut et la perfection. En entendant ces paroles (« Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes... »), Antoine, qui était préoccupé par le choix d’un mode de vie, reconnut la réponse du Seigneur Lui-même. Il vendit aussitôt ses biens pour les distribuer aux pauvres, et devint moine. Ces paroles fondamentales du Seigneur sont encore lues de nos jours lors de la prise d’habit monastique. La vie au désert fut donc instituée à la suite de révélations. Dieu appela Saint Antoine à vivre dans le désert profond. Un ange ordonna à Saint Macaire le Grand de s’établir dans le désert de Scété. Un ange ordonna aussi à Saint Pachôme le Grand d’établir sa communauté monastique au désert, à la suite de quoi il lui remit des règles écrites pour la vie des moines. Ces trois saints étaient des hommes remplis de l’Esprit Saint et constamment unis à Dieu. Ils prêtèrent leur bouche à la parole de Dieu, comme jadis Moïse avec le peuple d’Israël, pour édifier les moines. Dans la suite des siècles, l’Esprit Saint n’eut de cesse d’illuminer le monachisme. Cet enseignement de l’Esprit Saint, qui est enseignement du Christ et enseignement de Dieu pour le monachisme, que les pères appellent la science des sciences, fut exposé avec clarté et plénitude par les saints moines dans leurs écrits inspirés par Dieu. Tous témoignent du fait que l’instauration du monachisme, cette vie surnaturelle, n’a rien d’humain : c’est l’oeuvre de Dieu.

- Certains supposent que la raison d’être du monachisme des trois premiers siècles fut la fuite devant les persécutions suscitées par les païens.

- Le raisonnement charnel traite toujours faussement des hommes spirituels. Les moines des premiers siècles avaient soif du martyre, et beaucoup furent couronnés, tels Nikon, Julien, Eudocie, Eugénie, Févronie, et bien d’autres. Dès qu’il en eut l’occasion, le saint ermite Gordius, cité plus haut, se rendit à Césarée de Cappadoce pour dénoncer le paganisme au cours d’une fête populaire, confesser le Christ, et sceller cette confession par le martyre. Quand l’empereur Dioclétien déclencha sa grande et cruelle persécution, Saint Antoine le Grand était déjà moine et ermite. Ayant entendu parler des souffrances des chrétiens, il abandonna sa grotte au désert pour courir à Alexandrie confesser le Christ et se joindre aux martyrs. Le saint fut bien martyr, mais par l’amour et le désir : bien qu’il désirât souffrir pour le Nom du Seigneur, le martyre ne lui fut pas accordé. Déjà le Seigneur avait commencé de remplacer la moisson abondante et sainte des martyrs par une autre moisson, non moins abondante : celle que les moines devaient réaliser dans le champ d’un autre témoignage. Les supplices avaient à peine cessé, le sang chrétien s’était à peine arrêté de couler, que des milliers de moines se précipitèrent vers de sauvages déserts pour y crucifier la chair avec ses passions et ses convoitises (Gal.5,24), et confesser le Christ devant les Principautés, les Puissances, et les Régisseurs du monde des ténèbres (Eph.6,12). Certes, Saint Paul de Thèbes s’éloigna au désert pour éviter la persécution de l’empereur Dèce. Peut-être que d’autres gagnèrent le désert pour les mêmes raisons. Mais ce ne sont que des cas isolés qui ne permettent pas de tirer de conclusion sur l’ensemble du monachisme primitif. La raison première du monachisme n’est donc pas la faiblesse humaine, mais la force de l’enseignement du Christ. Saint Jean Colobos, qui rédigea la vie de Saint Païssios le Grand, écrit dans la préface : « Les biens célestes et éternels suscitent chez ceux qui les convoitent un immense désir. Ils nourrissent le cœur d’une douceur insatiable et divine, entretiennent le continuel souvenir de la béatitude de l’au-delà, de la rétribution des efforts, du lumineux triomphe des ascètes, incitent au mépris de tout ce qui est temporel et vain, et poussent à ne pas épargner la vie elle-même, mais plutôt à l’offrir au Christ, selon la parole de l’Evangile. De tels hommes préfèrent la mort pour le Christ à toutes les jouissances. Mais comme les persécutions font défaut à présent, il devient difficile d’obtenir cette mort si ardemment désirée, c’est pourquoi les ascètes s’efforcent de l’assumer d’une autre façon. Ils instaurent pour eux-mêmes une mise à mort lente et non moins violente. Ils supportent quotidiennement des milliers de maux, jeûnent, accomplissent divers exploits, luttent contre les démons invisibles, forcent sans relâche leur nature charnelle à résister aux ennemis incorporels ».

- Vous comparez l’exploit du monachisme à celui du martyre ?

- Il s’agit d’un seul et même exploit sous des formes différentes. Le martyre et le monachisme sont fondés sur les mêmes sentences de l’Evangile. Ni l’un ni l’autre n’ont été inventés par des hommes : ils furent donnés à l’humanité par le Seigneur Lui-même. L’un et l’autre ne peuvent être menés à bien qu’avec l’aide toute-puissante de Dieu, et l’intervention de la grâce. Vous en serez assurés en lisant les vies d’Antoine le Grand, de Théodore Studite, de Marie l’Egyptienne, de Jean le Grand Souffrant, de Nikon Soukhoï, et d’autres encore, dont les exploits et les souffrances étaient au-dessus de la nature. Saint Syméon le Nouveau Théologien dit de son maître Saint Syméon le Pieux, moine au Studion, qu’il s’assimila aux martyrs par ses souffrances corporelles.

- Expliquez-moi, mon père, quelle est l’importance du célibat et de la non-possession dans l’exploit monastique. C’est difficile à comprendre pour ceux qui vivent dans le monde, travaillent pour le bien de la société, distribuent d’abondantes aumônes, et accomplissent beaucoup de bonnes œuvres, indiquées et approuvées par l’Evangile, et qui, faute d’explications, voient la vie monastique comme une vie oisive et inutile.

- Les activités laïques que vous mentionnez accomplissent les commandements de l’Evangile sur un plan matériel : elles sont indispensables au salut, mais insuffisantes pour atteindre la perfection. Rien d’ailleurs ne les freine au milieu des préoccupations et obligations du monde. Au contraire, la réussite terrestre offre la possibilité d’accroître la quantité des bonnes œuvres : c’est ainsi qu’un homme très riche peut distribuer beaucoup d’aumônes aux pauvres, et qu’un puissant seigneur peut mieux défendre les opprimés. Cependant, dans de telles activités, il faut se garder d’agir comme le pharisien de l’Evangile (Cf. le commentaire du Bienheureux Théophylacte de Bulgarie sur Luc18) qui, certes, multipliait les bonnes œuvres, mais portait un regard injuste sur elles. Sa vision de lui-même et de ses proches étant fausse, ses bonnes oeuvres devinrent désagréables à Dieu. L’Apôtre dit que ceux qui accomplissent des bonnes œuvres doivent le faire comme de bons dispensateurs des diverses grâces de Dieu (1Pi.4,10). Ainsi, que le riche fasse l’aumône de ses biens en considérant qu’ils lui ont été confiés par Dieu ; si un seigneur dispense ses bienfaits, qu’il n’aille pas se vanter de sa position sociale comme si elle lui appartenait en propre, car c’est Dieu qui la lui a procurée. Alors leur regard méprisant sur le prochain n’aura plus lieu d’être. Alors leur conscience commencera à s’interroger sur le sens de leurs oeuvres, comme jadis celle du juste Job. Donnent-elles satisfaction à Dieu ? N’y aurait-il pas en elles de grands ou de petits défauts ? Petit à petit, ces questions finiront par susciter l’idée d’une vie plus parfaite...

Reconnaissez que la vie monastique paraît inutile et oisive justement à ceux qui présument de leur activité ! L’indice d’une activité chrétienne juste est l’humilité. Inversement, l’orgueil et la présomption sont les sûrs indices de l’activité injuste, comme l’indique le Seigneur Lui-même. L’opinion que vous mentionnez dénote donc une vue erronée et défigurée du Christianisme. La perfection chrétienne a été proposée par le Seigneur Lui-même à Ses disciples. Elle commence là où les bonnes œuvres prescrites aux laïcs atteignent leur plénitude. Etudiez le Christianisme, apprenez en quoi consiste sa perfection, et vous comprendrez l’importance du monachisme, et l’absurdité des accusations blasphématoire proférées à l’encontre des moines, qui s’efforcent d’accomplir les commandements les plus élevés de l’Evangile, inaccessibles aux laïcs. Ceux qui dénigrent le monachisme dénigrent le Seigneur Lui-même, qui a instauré la perfection chrétienne.

- D’accord, c’est entendu ! Mais montrez-moi clairement la portée de la non-possession et du célibat sur la voie de la perfection chrétienne.

- Cette question est extraordinaire. Je vais m’efforcer de vous la rendre accessible. Celui qui distribue ses biens aux nécessiteux pour obéir au Christ et Le suivre entièrement, se fait pauvre pour subir des privations, qui apportent l’humilité en abondance ; cessant de fonder son espoir sur le monde, il le concentre sur Dieu. Son cœur quitte la terre pour le ciel (Mt.6,21). Il commence à naviguer sur l’océan de cette vie soutenu par la foi. Ses soucis sont remis au Seigneur qui, en ordonnant à Ses plus proches disciples de distribuer leurs biens (Luc12,33) et de limiter leurs préoccupations au strict nécessaire pour le corps, a promis que l’indispensable serait accordé par le Père Céleste à ceux qui cherchent le Royaume des Cieux et sa justice (Mt.6,24-33). Des tribulations sont alors permises pour ces serviteurs de Dieu : la providence semble se cacher, le monde acquiert une force toute particulière. Tout ceci est indispensable à l’enseignement de la foi vivante en Dieu : c’est par l’épreuve qu’on est fortifié. L’expérience étale au grand jour l’incroyance, l’éloignement ou le reniement de Dieu, états inhérents à la nature déchue. Quand le cœur faiblit et cesse d’être vigilant, il glisse vers une affligeante cécité, espère en lui-même, compte sur le monde, sur la nature, et s’éloigne de l’espérance en Dieu (Mt.14,28-32). Cette brève explication montre que la privation des biens fait grimper l’ascète du Christ vers un état spirituel élevé qui l’isole des frères qui vivent dans le monde, état que ces derniers ne peuvent connaître par l’expérience. Toutefois, cet état élevé est aussi une souffrance permanente pour le corps et pour la nature déchue. C’est cela que le Seigneur nomme la croix.

Sur un plan spirituel, la non-possession est comparable au célibat. L’effort engagé pour vaincre la nature déchue conduit à un exploit que ne peuvent imaginer ceux qui n’en ont pas l’expérience. Cet exploit du reniement de la nature est complété par la croix de la non-possession (qui n’implique que le renoncement aux biens). Il conduit à l’abîme de l’humilité, à la foi vivante, à l’action de grâces. Dans cette ascèse, dont témoignent les vies des saints, les esprits des ténèbres coopèrent avec la nature déchue pour maintenir l’homme dans le domaine de la chute. Conformément aux difficultés du combat, la victoire peut être très fructueuse (Echelle 4,47), et procurer le renouvellement de la nature par l’apparition dans le cœur de ce que les saints pères appellent la perception spirituelle (Saint Macaire le Grand 5,7) : la nature reste toujours humaine, mais sa perception change (Saint Isaac le Syrien 43 & 48). Ainsi, le papier imbibé d’huile n’absorbe plus l’eau, non pas parce que sa nature a changé, mais parce que sa soif d’absorption est nourrie par une matière qui n’a pas de parenté physique avec l’eau.

- De nos jours, nombreux sont ceux qui pensent que la vie célibataire est contre nature, impossible, et que fermer la porte à la nature la pousse à chercher des portes illégales.

- Chacun parle de sa propre expérience. L’inconnu semble toujours impossible, et ce qu’on a personnellement expérimenté semble être le lot commun. Les pères, qui se sont penchés sur la question, sont unanimes pour dire les choses suivantes : bien que le célibat ne soit pas naturel à l’homme déchu, il était naturel à l’homme avant la chute (Gen.2,25) ; après le renouvellement de la nature opéré par le Christ, la capacité à vivre dans la virginité et le célibat a été rendue à l’homme ; la virginité et le célibat sont supérieurs au mariage, même si la vie de couple est élevée par le Christianisme à un niveau supérieur à ce qu’il était avant l’Incarnation (Eph.5,32). Le Dieu-Homme a mené une vie virginale, la Sainte Mère de Dieu fut et resta vierge, les Saints Apôtres Jean le Théologien, Paul, Barnabé, et sans doute beaucoup d’autres furent vierges. Avec l’avènement du Christianisme apparurent des armées d’hommes et de femmes vierges. Cet exploit était rarissime avant le renouvellement de la nature par le Rédempteur. Avec le Rédempteur, la bienveillance de Dieu s’est déversée sur les hommes, comme l’ont justement chanté les Anges (Luc2,14), et les a sanctifiés par les nombreux dons de la grâce. L’abondance des grâces reçues par les chrétiens est évoquée de façon pittoresque dans l’enseignement que le prêtre doit lire aux nouveaux époux selon la règle de l’Eglise : « Le grand champ de Dieu, ce Grand Propriétaire, est travaillé de trois façons ; c’est aussi de trois façons qu’il se pare de fruits au temps de la récolte. La première partie de ce champ est travaillée par ceux qui aiment la virginité et la gardent incorrompue jusqu’à la fin de leurs jours, rendant au centuple les fruits de la vertu destinés aux greniers du Seigneur. La deuxième partie est travaillée par ceux qui sont tempérants dans le veuvage et portent du fruit soixante fois plus. La troisième partie est travaillée par ceux qui cohabitent dans l’union maritale en menant une vie pieuse, dans la crainte de Dieu, faisant ainsi fructifier le champ trente fois plus. Dans le même champ se trouvent donc différentes sections et différents fruits, qui tous sont bienheureux et louables, conformément à leur destination. Saint Ambroise dit : nous prêchons la virginité de telle façon que les veuves ne soient pas rejetées, et nous honorons les veuves de telle façon que le mariage soit gardé dans l’honneur ».

- Comment le chrétien sait-il s’il peut ou non mener la vie célibataire ? A mon avis, cette question doit tracasser tout candidat à la vie monastique…

- Quand on veut, on peut (Mt.19,12). Quand l’homme était pur, il avait la liberté de le rester. Et maintenant, après le renouvellement de sa nature, il décide lui-même de faire sienne la nature renouvelée dans tout son développement, ou d’en profiter seulement dans une certaine mesure nécessaire au salut, ou encore de demeurer dans la chute et de cultiver en lui la nature déchue. Le renouvellement de la nature est un don du Rédempteur. Pour cette raison, toute vertu évangélique est choisie par une bonne disposition mais elle est accordée par le Christ comme un don. La bonne disposition est prouvée par l’effort accompli pour acquérir la vertu, et la vertu est finalement obtenue de Dieu par une prière assidue et patiente. Aucune des vertus évangéliques n’est propre à la nature déchue : l’ascète devra toujours se forcer, prier, passer par les larmes et l’humilité (Macaire le Grand, 13,1). Comme toutes les vertus évangéliques, le célibat est choisi librement. Comme pour toutes les autres vertus, la bonne disposition devra être prouvée par le combat contre les mauvaises tendances de la nature déchue, par la maîtrise du corps, et les exploits ascétiques. La nature déchue obtiendra le don de la pureté quand elle aura conscience de son impuissance à acquérir cette pureté, et se jettera dans une prière fervente pleine de componction. ( Jean Cassien 4,5 & Barsanuphe le Grand 2,55). Le don est envoyé par la grâce divine, qui vient couvrir de son ombre, changer, et renouveler la nature. Expliquant ainsi l’aptitude de tout homme au célibat, le bienheureux Théophylacte de Bulgarie termine en rappelant que quiconque demande reçoit (Mt.7,8). Examinez les vies des saints, où sont décrits les exploits contre les tendances de la nature déchue, et vous verrez que tous sont passés de l’état ordinaire dans lequel l’homme est incapable du célibat, à l’état dans lequel le célibat devient en quelque sorte une seconde nature, après un combat acharné contre les désirs de la chair. Vous verrez que leurs armes principales sont la prière et les pleurs. Vous verrez des vierges s’éloigner du mariage, des veufs s’abstenir de contracter une seconde union, mais aussi des débauchés, des passionnés, des criminels et des pécheurs impénitents s’élever vers la pureté, l’incorruptibilité, et la sainteté. Je vous le répète : dans l’Eglise du Nouveau Testament, d’innombrables vierges des deux sexes, des veufs et des veuves sans tache, des débauchés et des femmes adultères, prouvent incontestablement que l’exploit de la chasteté n’est ni impossible, ni aussi difficile qu’il apparaît aux yeux des théoriciens qui raisonnent sans expérience, et sans connaître la tradition morale de l’Eglise. Ces gens-là examinent et tirent des conclusion, disons-le ouvertement, comme des dépravés aux préjugés lourds et tenaces, qui haïssent le monachisme et, de façon générale, le Christianisme Orthodoxe. C’est avec justesse que Saint Isidore de Péluse écrivait à Saint Cyrille, Patriarche d’Alexandrie : « le préjugé ne voit pas clair, et la haine est complètement aveugle ». (à suivre)

mercredi 18 novembre 2009

VIE DE SAINT SOPHRONE PATRIARCHE DE JERUSALEM


(Saint Dimitri de Rostov)

Saint Sophronios, qui porte le nom de la chasteté, naquit à Damas de parents pieux, chastes, et de bon renom, Plinthos et Myra. Dès l’enfance, il mena une vie conforme à son nom, chérissant la sagesse spirituelle et gardant sans tâche sa pureté virginale. Ces deux vertus, la sagesse spirituelle et la pureté virginale, portent le nom de la chasteté, ou plutôt, comme dit Saint Jean Climaque, la chasteté est le nom de toutes les vertus. Et le chaste Sophronios en fut l’acquéreur zélé.

Il s’attela pour commencer à la philosophie de ce monde, et fit si bien qu’il reçut le titre de sophiste, c’est-à-dire de sage. En ce temps-là, ce titre était extrêmement honorable. Seuls les philosophes les plus éminents, comme jadis Libanius au temps de Saint Basile, étaient habilités à le porter.

Il voulut ensuite acquérir la sagesse spirituelle. Pour cela, il entreprit un interminable tour des monastères et ermitages du désert pour butiner ce qui est utile à l’âme chez les pères agréables à Dieu.

C’est ainsi qu’il parvint un jour dans la ville sainte de Jérusalem, puis, non loin d’elle, au monastère de Saint Théodose le Grand. Là, il fit la connaissance du moine Jean, surnommé Moschos, homme vertueux et versé dans les deux philosophies, extérieure et spirituelle. Sophronios s’attacha à Jean comme un fils à son père, ou plutôt comme un disciple à son maître, et le servit jusqu’à sa mort. Les deux hommes fréquentèrent de concert les monastères et les déserts. A l’occasion de chaque visite, le bienheureux Jean consignait dans son livre, le pré spirituel, les exploits des saints pères. Cet ouvrage magnifique fut cité par la suite au Septième Concile Oecuménique. Jean y donne souvent à Sophronios le titre de sophiste, et le considère comme son égal. Parfois même, il l’appelle maître ou père, car il n’était plus pour lui un disciple, mais un ami, un compagnon de route et de travail, un homme qu’il jugeait supérieur à lui-même, et dont il prédisait qu’il deviendrait un grand pasteur et une colonne inébranlable de l’Eglise du Christ.

Avant d’être tonsuré, Sophronios vécut assez longtemps en Palestine aux côtés de Jean, aussi bien dans le monastère de Saint Théodose le Grand, que dans un monastère de la vallée du Jourdain, fondé jadis par Saint Sabbas, qu’on appelait le nouveau monastère. Par la suite, sous la menace de l’invasion perse, les deux amis partirent pour Antioche la Grande.

A cette époque en effet, le roi des Perses Chosroès le Jeune partit en guerre contre les territoires grecs. Il faut se souvenir à ce propos que Phocas le Bourreau venait de tuer l’empereur Maurice et de ravir son trône. Or Maurice s’était montré le bienfaiteur de Chosroès, en le recueillant quand il avait été chassé de son pays, puis en utilisant les finances et les armées impériales pour le rétablir sur son trône. C’est ainsi qu’une paix forte et durable s’était instaurée entre la Perse et l’empire des Grecs. Apprenant la disparition de son bienfaiteur, Chosroès fut si amer qu’il brisa l’accord de paix, et entreprit de venger l’empereur Maurice. Les armées perses envahirent aussitôt de nombreux territoires comme la Syrie, la Phénicie, et la Palestine, et s’en emparèrent. C’est ainsi que les saints pères qui menaient la vie ascétique dans ces contrées durent abandonner leurs monastères et s’enfuir.

C’est dans ces pénibles circonstances que Jean et Sophronios quittèrent la ville sainte, juste avant qu’elle ne fût prise par les Perses. Ces derniers emmenèrent pour quatorze années de captivité le Patriarche Zacharie et la précieuse Croix du Seigneur, causant à tous les chrétiens une grande affliction et d’inconsolables regrets.

Dans la région d’Antioche, nos saints pères butinèrent de fleur en fleur, comme des abeilles diligentes, le miel des vertueux pères, récoltant pour le pré spirituel des récits propres à l’édification de l’âme, plus doux encore que le miel. Mais comme là aussi les armées perses approchaient, ils durent s’embarquer pour l’Egypte. Une fois en Alexandrie, ils agirent selon leur habitude, continuant à engranger pour les futures générations chrétiennes de nouvelles récoltes spirituelles, amassées chez des pères qu’ils virent de leurs yeux et entendirent de leurs oreilles.

Au moment de son entrée à Alexandrie, Saint Sophronios n’était pas encore tonsuré, comme en témoigne le soixante-neuvième chapitre du pré spirituel, dans lequel Jean s’exprime ainsi : « Nous arrivâmes, moi et mon frère le Seigneur Sophronios, qui n’était pas encore tonsuré. Nous nous rendîmes chez Abba Palladios, homme vertueux et serviteur de Dieu ». Plus loin, au cent dixième chapitre, il dit : « Moi et mon Seigneur Sophronios, nous allâmes à la Laure qui se trouve à quatre-vingts stades d’Alexandrie, chez un ancien vertueux, et nous lui dîmes :

- Seigneur Abba, dis-nous une parole ! Comment devons-nous vivre l’un avec l’autre, car le Seigneur Sophiste veut renoncer au monde et devenir moine ?

- Mes enfants, pour le salut de vos âmes, vous faites bien d’abandonner ce qui est du monde ! Restez dans votre cellule, gardez l’esprit dans l’hésychia, priez sans cesse, et conservez l’espérance en Dieu. Il vous donnera l’intelligence, et éclairera votre esprit ! »

Mais quelle étonnante vertu chez notre Père Sophronios qui, encore laïc, avait pris sur lui le labeur de voyager longuement de désert en monastère pour rechercher ce qui est utile à l’âme, et s’instruire sur la voie du salut ! Avant même d’être tonsuré, il était déjà un moine accompli dans toutes les vertus !

Sophronios fut tonsuré par son maître après une maladie qu’il pensait mortelle, et durant laquelle il eut une vision que raconte Jean au chapitre cent deux : « Mon frère, le sage Sophronios, devait mourir. Comme je me tenais près de lui avec Abba Jean le Scolastique, il nous dit :

- J’ai vu des vierges devant moi former un choeur et se réjouir en disant : Sophronios est le bienvenu ! Sophronios est couronné !

Les vierges se réjouissaient à son sujet en voyant qu’il portait le nom de la chasteté »

Une fois tonsuré et guéri, Sophronios redoubla d’ardeur pour son salut et celui des autres. Comme l’hérésie de Sévère se réveillait en Egypte, il s’opposa farouchement à la fausse doctrine avec son maître, utilisant sa profonde connaissance des Saintes Ecritures pour la controverse et la victoire sur les hérétiques. Pour cette raison, les deux saints étaient très chers au coeur de Sa Sainteté Jean le Miséricordieux, le Patriarche d’Alexandrie, qui les honorait comme des amis sincères et les consolait dans leurs difficultés.

Saint Jean le Miséricordieux avait la pieuse habitude de s’asseoir chaque mercredi et chaque vendredi aux portes d’une église pour écouter les besoins de chacun, apaiser les disputes et les désaccords, et rétablir la paix entre les hommes. Si d’aventure personne ne venait le trouver ces jours-là, le patriarche rentrait chez lui en larmes et disait : « Aujourd’hui, l’humble Jean n’a rien acquis, il n’a rien apporté à Dieu pour ses péchés ! » Alors le bienheureux Sophronios son ami le consolait : « En vérité, aujourd’hui tu devrais te réjouir, père, car tes brebis vivent en paix, sans dispute ni désaccord, comme les Anges de Dieu ! » On voit quel amour régnait entre Sophronios, son maître, et le saint patriarche...

Les deux moines étaient chaque jour en quête d’un enseignement nouveau qui aurait pu faire leur profit. Saint Jean cite cette anecdote : « Moi et mon Seigneur, le Sage Sophronios, nous nous rendîmes chez le philosophe Stéphane, qui demeure près de la route qui mène à l’église de la Toute-Sainte Mère de Dieu, édifiée jadis par le bienheureux Patriarche Euloge à l’orient du grand Tétraphyle. Il était midi lorsque nous arrivâmes à la maison du philosophe. Nous frappâmes à la porte et le portier nous dit :

- Mon maître se repose encore, attendez un peu !

Alors je dis à mon maître Sophronios :

- Allons vers le Tétraphyle et restons-y !

Cet endroit était très honoré des habitants d’Alexandrie. Ils disaient que le grand empereur Alexandre de Macédoine avait rapporté les reliques du Saint Prophète Jérémie et les avait déposées en ce lieu lorsqu’il fonda la ville. Lorsque nous y arrivâmes, nous ne trouvâmes personne hormis trois aveugles. Nous nous installâmes silencieusement auprès d’eux avec nos livres. Ces aveugles parlaient beaucoup :

- Ami, comment es-tu devenu aveugle ?

- J’étais capitaine de navire dans ma jeunesse. A force de regarder la mer en revenant d’Afrique, une cataracte se forma et je perdis la vue...

- Moi j’étais verrier. Un jour, je travaillai sans protection et me brûlai à cause de la force du feu, et je perdis la vue.

- Et moi, quand j’étais jeune, je haïssais le travail, et j’aimais vivre dans la paresse. Comme j’étais voluptueux et que je n’avais pas de quoi me nourrir, j’ai commencé à voler et à faire beaucoup de mal. Un jour je vis un mort qui portait de beaux vêtements : on le conduisait à la tombe. Je suivis les porteurs pour voir où on allait l’enterrer. Le mort fut enseveli près de l’église Saint-Jean. La nuit venue, j’ouvris le tombeau, j’y pénétrai, et je déshabillai le cadavre, ne lui laissant que sa tunique. En sortant du tombeau, ma mauvaise pensée me fit retourner prendre aussi la tunique, qui était fort belle. Misérable que je suis, je laissai le mort complètement nu ! Mais voilà que le mort se releva, s’assit devant moi, tendit ses bras, et m’arracha les yeux de ses doigts... Vous imaginez avec quelle grande difficulté je sortis du tombeau !

Ayant entendu cela, mon Seigneur Sophronios me fit signe et nous nous éloignâmes. Puis il me dit :

- En vérité, Abba Jean, il n’y pas d’autre chose à apprendre aujourd’hui, si ce n’est que celui qui fait le mal ne peut se cacher de Dieu ! »

Ainsi les deux saints avaient grand soucis de leur profit quotidien...

En Alexandrie, Sophronios rédigea le récit des miracles des saints martyrs Cyr et Jean. Il faut dire que ses yeux étant tombés malades, il s’était rendu auprès des reliques des Saints Anargyres pour prier avec foi, et avait obtenu la guérison dans leur église. Par la suite, il les remercia grandement et eut toujours beaucoup de zèle pour eux.

Après quelque temps, les Perses menacèrent aussi l’Egypte. Jean et Sophronios, encore contraints de fuir, entreprirent de le faire en compagnie du Patriarche Jean. Ils s’embarquèrent donc sur un navire. Le saint patriarche, qui était malade, mourut pendant le voyage dans sa ville natale d’Amathonte en Chypre. Sophronios le Sage composa son éloge funèbre, louant sa haute vie et ses aumônes.

Après les funérailles du patriarche, Jean et Sophronios partirent pour l’antique Rome, en compagnie de douze frères qui s’étaient joints à eux. Là ils vécurent plusieurs années, et Jean, qui était déjà avancé en âge, partit vers le Seigneur. Avant de mourir, il recommanda à son disciple bien aimé et fils spirituel de ne pas l’ensevelir à Rome, mais de le conduire jusqu’au Mont Sinaï dans un cercueil de bois. Si les barbares venaient à rendre le voyage impossible, Saint Sophronios avait pour mission de conduire le corps de son père en Palestine, pour l’enterrer au monastère de Saint Théodose, où il était devenu moine. Il en fut ainsi : Saint Sophronios imita le chaste Joseph de l’Ancien Testament, qui avait reconduit chez ses pères le corps de Jacob. Il prit le corps de Jean, et partit pour les terres grecques avec les frères. Parvenu à Ascalon, il entendit qu’il était impossible de se rendre au Sinaï à cause des barbares, aussi prit-il le chemin de Jérusalem, alors au pouvoir des Perses. Il enterra le corps de son père au monastère de Saint Théodose le Grand, et s’installa dans la ville sainte avec sa communauté.

Le trône patriarcal était occupé par le Patriarche Modeste, qui remplaçait le Patriarche Zacharie, prisonnier des Perses avec la Sainte Croix. Peu après l’arrivée de Sophronios à Jérusalem, Dieu voulut bien faire revenir le Patriarche Zacharie et la Sainte Croix à Jérusalem.

Le général Héraclius venait de tuer Phocas le Bourreau. S’étant emparé de l’empire, il était parti en guerre contre les Perses. Ayant vaincu les nombreuses armées de Chosroès, il occupa les villes perses pendant sept années. Il advint ensuite que Siroès, fils de Chosroès, assassina son père et prit le pouvoir en Perse. Siroès rechercha tout de suite la réconciliation avec l’empereur Héraclius. Dans les accords de paix qui suivirent, l’empereur Héraclius demanda en premier lieu qu’on rendît Jérusalem aux grecs, et avec elle la Sainte Croix et le Patriarche Zacharie. Et ainsi fut fait.

Après un exil de quatorze ans, la Sainte Croix revint à Jérusalem, portée en triomphe sur les épaules de l’empereur lui-même. Sa Sainteté le Patriarche Zacharie retrouva son trône. Quelques années plus tard, la Sainte Croix fut transportée à Constantinople, afin qu’un aussi précieux trésor ne fût pas dérobé une seconde fois aux chrétiens. Comme on le verra plus bas, la ville sainte ne tarda pas à retomber aux mains des barbares.

Après peu de temps, le Patriarche Zacharie émigra vers le Seigneur. Saint Modeste fut de nouveau son successeur, mais pour deux ans seulement. Après la mort de Saint Modeste, Saint Sophronios fut élu patriarche.

C’est à cette époque qu’apparut l’hérésie monothélite. Les monothélites, qui confessaient bien deux natures, divine et humaine, dans la personne du Christ, ne voyaient en Lui qu’une seule volonté et une seule énergie, niant ainsi que le Seigneur fût parfait dans Ses deux natures. Cette hérésie est décrite amplement dans la vie de Saint Maxime le Confesseur. Elle débuta chez le Patriarche d’Alexandrie Cyrus, qui convoqua un concile local et ordonna à tous de croire ainsi. Le Patriarche Serge de Constantinople l’imita, et après lui le Patriarche Pyrrhus, et d’autres encore, qui persécutèrent tous ceux qui ne voulaient pas adhérer à ce mensonge.

Sa Sainteté Sophronios, Patriarche de Jérusalem, résista beaucoup à cette fausse doctrine. Il convoqua chez lui un concile local, qui maudit l’hérésie monothélite. Puis il envoya partout les actes du concile, qui furent ensuite lus au Sixième Concile Oecuménique, approuvés par les Saints Pères, et acceptés comme dogmes de la Sainte Foi Orthodoxe.

Saint Sophronios composa encore beaucoup d’homélies, d’hymnes, d’enseignements utiles à l’Eglise, et également des vies de saints, comme celle de Sainte Marie l’Egyptienne, qui avait mené au désert une vie surpassant la nature, semblable à celle des anges. Il dirigea comme il convient l’Eglise de Dieu, ferma la bouche des hérétiques, et les chassa loin de son troupeau.

Mais voici qu’avec la permission de Dieu, une nouvelle invasion barbare s’abattit sur la Syrie et la Palestine. Il ne s’agissait plus cette fois des Perses, mais des Mahométans. Ces derniers s’emparèrent de Damas, puis ils mirent le siège devant Jérusalem, la ville de Dieu (Ceci advint après qu’en Syrie, l’armée grecque eût été vaincue et son général Serge abattu). Devant la menace, Sa Sainteté le Patriarche Sophronios s’enferma dans la ville sainte avec les chrétiens.

On a conservé l’homélie qu’il prononça le jour de la Nativité du Christ à l’intention des assiégés, dans laquelle, tel un nouveau Jérémie, il pleure la destruction des lieux saints permise par Dieu pour les péchés des hommes, et regrette de ne pas pouvoir célébrer la fête de la Nativité à Bethléem comme à son habitude. Les lieux en effet étaient entre les mains des Agarénéens.

A la fin de la deuxième année de siège, les chrétiens assiégés furent obligés de se rendre et de faire ouvrir les portes de la ville. Le Saint Patriarche Sophronios envoya une proposition de paix au prince agarénéen Omar, qui comportait comme premier point qu’aucune violence ne fût exercée à l’encontre de la foi chrétienne et de la Sainte Eglise de Dieu. Le prince Omar s’engageant à respecter totalement cet accord, on fit ouvrir les portes de la ville.

Mais Omar était hypocrite et malin. Il affecta la douceur et l’humilité de l’agneau, lui qui, à l’intérieur, n’était qu’un loup vorace. Revêtu de haillons en poils de chameau, il pénétra dans la ville et demanda tout de suite où se trouvait le temple de Salomon, où il avait l’intention de faire ses prières sacrilèges. Sa Sainteté Sophronios, qui était venu à sa rencontre, vit son accoutrement hypocrite et dit : « Voilà l’abomination de la désolation établie dans le lieu saint, comme l’a annoncé le prophète Samuel ! » Il pleura beaucoup avec tous les chrétiens, puis il exhorta le prince à quitter ses haillons pour des habits dignes de son rang. C’est ainsi que Jérusalem, la ville de Dieu, fut prise par les Agarénéens.

Mais les chrétiens ne tardèrent pas à supporter de lourdes charges, car le prince impie ne respecta pas les accords de paix conclus avec Sa Sainteté le Patriarche Sophronios, et commença à les maltraiter. Saint Sophronios pleura beaucoup et pria Dieu d’arracher son âme à la terre des vivants, afin de ne plus voir les malheurs des chrétiens, et l’abomination de la désolation qui souillait les lieux saints. Bientôt entendu, il termina sa vie de tristesse et passa de cette Jérusalem terrestre pleine de larmes à la joyeuse Jérusalem Céleste, où reposent dans l’allégresse tous ceux qui sont avec le Christ Jésus notre Seigneur, à qui revient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

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mardi 10 novembre 2009

DE L'IMAGE ET DE LA RESSEMBLANCE DE DIEU DANS L'HOMME


(Essai ascétique du Saint Evêque Ignace Briantchaninov)

« Créons l’homme à Notre image et selon Notre ressemblance ! » Tel est le mystérieux conseil que la Sainte Trinité, notre Dieu, tint en et avec Elle-même avant la création de l’homme. Ainsi, l’homme est image et ressemblance de Dieu ! Ainsi Dieu, qui dans Sa grandeur est inaccessible et au-delà de toute image, S’est représenté dans l’homme, clairement, et avec gloire. Le soleil ne se représente-t-il pas dans une humble goutte d’eau ?

La nature humaine est à l’image de la nature divine. Ce qui différencie l’homme des animaux, ce qui le rend égal aux anges, c’est son esprit. Les propriétés de l’esprit humain, quand il est encore dans son état de pureté et d’innocence, sont selon la ressemblance avec Dieu. Et pourtant Dieu, qui de Sa droite toute-puissante a tracé dans l’homme cette ressemblance, est au-delà de toute ressemblance et de toute comparaison !

Qu’est donc que l’homme ? Un être parfait, comblé de toute dignité et de toute beauté. Le Tout-Puissant a créé à son intention la nature visible qu’Il a entièrement destinée à le servir, constituant pour lui un environnement merveilleux. Quand Il a tiré du néant à l’existence toutes les autres créatures, Il s’est contenté d’un ordre tout-puissant ; mais quand Il voulut achever la grande oeuvre de la création du monde par la création de la plus fine et de la plus accomplie de toutes les créatures, Il a précédé cet acte d’un conseil...

L’imposante matière créée avant l’homme, avec son infinie diversité, n’est rien d’autre (nous osons l’affirmer car c’est la vérité) qu’une création préliminaire. Un roi terrestre a soucis de préparer une salle magnifique pour y exposer son portrait. De la même façon le Roi des rois, le Dieu des dieux, a préparé la nature visible et toute sa beauté, étonnante de magnificence et que tous peuvent admirer, pour y placer Son image, cause ultime de tout ce qui l’avait précédée. D’ailleurs, après la création du monde, Dieu examina ce qu’Il avait créé et vit que c’était bon (Gen.1,25) ; Mais après la création de l’homme, en examinant de nouveau ce qu’Il avait créé, Il trouva Sa créature fine, complète, parfaite, vit tout ce qu’Il avait fait, et voici, cela était très bon (Gen.1,31).

Homme, comprends donc ta dignité ! Regarde les prés et les champs, les larges rivières, les mers immenses, les hautes montagnes, les arbres magnifiques, toutes les bêtes de la terre, et ceux qui se déplacent sous les eaux, regarde les étoiles, la lune, le soleil et le ciel : tout cela est pour toi, à ton service ! Et de sucroît, en dehors du monde que nous voyons, il y a encore un monde invisible aux yeux du corps, incomparablement supérieur au monde visible : et ce monde invisible est aussi créé pour l’homme !

Comme Dieu a honoré Son image !... Et quel noble destin a-t-Il donc prévu pour elle ? Le monde visible n’est que l’antichambre d’une demeure incomparablement plus vaste et plus belle. L’image de Dieu séjourne dans cette antichambre pour être revêtue des couleurs définitives, pour ressembler le plus possible à son tout-saint et parfait Original : alors elle pourra, par la beauté et la finesse de cette ressemblance, pénétrer dans le palais où l’Original se tient ineffablement, limitant indiciblement Son immensité pour Se rendre accessible à Ses créatures raisonnables et bien-aimées.

L’image du Dieu-Trinité est l’homme trinitaire. On trouve dans l’âme de ce dernier trois puissances, qui manifestent cette âme.

Nos pensées et nos perceptions spirituelles manifestent de toute évidence l’existence de la raison, ou intellect, qui est parfaitement invisible et inconcevable. Il convient de préciser que dans l’Ecriture Sainte et les écrits des Pères, le mot esprit désigne parfois l’âme en général, et parfois l’une des puissances de l’âme, l’intellect, ou puissance du verbe. Mais en général, les Pères attribuent à l’âme ces trois puissances particulières : l’intellect (ou raison), la pensée (ou parole, ou verbe), et l’esprit. [C’est ce vocabulaire qui sera adopté plus bas. N.d.T.] L’intellect est la source et l’origine de la pensée, comme de la perception spirituelle. L’esprit désigne la capacité à percevoir spirituellement. (Chez certains auteurs le mot esprit peut remplacer le mot intellect ; on l’emploie aussi pour désigner les esprits créés)

Par nature, notre âme est à l’image de Dieu. Et même après la chute dans le péché, l’âme reste à l’image de Dieu ! Et même précipitée dans les flammes de l’enfer, l’âme pécheresse reste à l’image de Dieu ! Ainsi l’enseignent les Saints Pères. La Sainte Eglise chante dans ses hymnes sacrées : « Je suis l’image de Ta gloire ineffable, même si je porte les marques du péché ».

Notre intellect est à l’image du Père, notre pensée (nous nommons habituellement pensée toute parole qui n’a pas été prononcée) à l’image du Fils, notre esprit à l’image de l’Esprit Saint. De la même façon que dans la Trinité, les Trois Personnes composent sans se confondre ni se diviser un unique Être Divin, dans l’homme trinitaire, ces trois « personnes » composent un seul être, sans se confondre ni se diviser en trois êtres.

Notre intellect fait naître et donne constamment naissance à la pensée. Une fois née, la pensée ne cesse de naître à nouveau, et en même temps elle est déjà née, cachée dans l’intellect. L’intellect ne peut pas exister sans la pensée, et la pensée sans l’intellect. Le commencement de l’un est nécessairement le commencement de l’autre. L’existence de l’un est nécessairement l’existence de l’autre.

De la même façon, l’esprit procède de l’intellect et concourt à la pensée. Chaque pensée a son esprit, comme un livre a son esprit propre. Une pensée ne peut pas exister sans son esprit, l’existence de la première est nécessairement accompagnée de l’existence du second. L’existence de l’une et de l’autre manifestent l’existence de l’intellect.

Qu’est-ce que l’esprit de l’homme ? C’est la réunion des sentiments du coeur, qui appartiennent à l’âme raisonnable et immortelle, et qui n’existent pas dans l’âme des bêtes.

Le coeur de l’homme se différencie du coeur des animaux par son esprit. L’animal a des perceptions qui proviennent du sang et des nerfs, mais il n’a pas de perception spirituelle. Ce trait de l’image divine est l’apanage exclusif de l’homme. La puissance de l’homme est donc dans son esprit.

Notre intellect, notre pensée et notre esprit, de par la simultanéité de leurs origines et leurs relations mutuelles, sont à l’image du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint, les Trois Personnes coéternelles, sans commencement, égales en honneur, et de même nature. Celui qui M’a vu a vu le Père, annonce le Fils, Je suis dans le Père et le Père est en Moi (Jn.14,9-10). On peut parler dans les mêmes termes de l’intellect humain et de sa pensée. L’intellect, invisible de lui-même, se manifeste par la pensée ; celui qui a pris connaissance de la pensée, a pris connaissance de l’intellect qui a produit cette pensée.

Le Seigneur a appelé l’Esprit Saint Puissance d’en haut, Esprit de Vérité (Luc 14,49 & Jn.14, 17). La Vérité, c’est le Fils. L’esprit de l’homme a aussi les propriétés de cette Puissance : il est l’esprit de la pensée de l’homme, fût-elle vraie ou fausse. Cet esprit apparaît dans chaque mouvement secret du coeur, dans la façon de penser, dans chaque acte de l’homme. L’esprit de l’homme manifeste son intellect. Il manifeste aussi, à travers chaque acte, la pensée qui a guidé l’homme dans son action.

Le Seigneur miséricordieux a paré chaque homme à Son image et selon Sa ressemblance. Exister à l’image de Dieu, c’est la nature même de l’âme. Mais la ressemblance réside dans les propriétés de l’âme.

Par nature, le Créateur est éternel, sage, bon, pur, incorruptible, saint, étranger à toute passion et à tout péché, à toute pensée et perception du péché. L’homme, quant à lui, fut créé ainsi, à l’image de Dieu.

Un peintre habile esquisse d’abord les formes et les traits du visage dont il fait le portrait. Puis il donne au visage et aux vêtements les couleurs de l’original, et ainsi, achève la ressemblance. Après avoir créé l’homme à Son image, Dieu l’a paré de la ressemblance : l’image a donc été dotée en toute chose de la ressemblance à Dieu. Si cela n’avait pas été le cas, le résultat eût été incomplet, indigne de Dieu, et Dieu eût manqué Son objectif.

Mais hélas, trois fois hélas ! Pleurez les cieux, et toi soleil, et vous, les astres, la terre, et toutes les créatures terrestres et célestes ! Pleure, nature entière ! Saints anges aussi, pleurez ! Sanglotez amèrement, et soyez inconsolables ! Revêtez les habits de deuil ! Le malheur est accompli, le seul malheur qui mérite vraiment d’être appelé malheur : l’image de Dieu est tombée ! Honoré par Dieu du libre arbitre et séduit par l’ange déchu, l’homme a communiqué avec les pensées des esprits ténébreux et du père du mensonge et de tout mal. Cette communication s’est manifestée par un acte : la rupture avec la volonté divine. Et l’Ecclésiaste dit avec exactitude que ce qui est courbé ne peut être redressé, ce qui manque ne peut être compté (Ecc.1,15).

Le dérèglement de l’image et de la ressemblance peut être facilement observé en chacun d’entre nous. La beauté de la ressemblance, qui consistait en l’association de toutes les vertus, fut souillée par les passions ténébreuses et malodorantes. Les traits de l’image sont privés de leur régularité première : leur accord mutuel. La pensée et l’esprit se combattent, ils cessent d’obéir à l’intellect, s’élèvent contre lui. Lui-même demeure dans une constante perplexité, dans une terrible obscurité qui masque Dieu en lui, ainsi que le chemin qui conduit à Dieu, la voie sainte et infaillible.

Ce dérèglement de l’image et de la ressemblance est accompagnée d’une terrible souffrance. Il suffit à l’homme de se concentrer assez longtemps sur lui-même dans la solitude pour se convaincre que cette souffrance est permanente, bien qu’elle s’apaise ou se réveille, selon que la distraction l’étouffe ou non.

Ô homme ! Ta distraction et tes plaisirs trahissent la souffrance qui couve en toi ! Tu cherches à la noyer dans la coupe des rires bruyants et des amusements sans fin. Malheureux ! Dès que tu trouves une minute de vigilance, tu es de nouveau vaincu par cette souffrance que tu t’efforçais de détruire. Mais sache que la distraction la nourrit et la fortifie. Après s’être reposée à l’ombre du manque de vigilance, la souffrance se réveille avec une force accrue, comme un témoin qui habite l’homme, le témoin de sa chute.

Le corps de l’homme est lui aussi marqué du sceau de la chute. Dès la naissance, il connaît l’animosité. Il lutte contre tout ce qui l’entoure et contre l’âme elle-même qui vit en lui. Tous les éléments l’attaquent. A la fin de la vie, épuisé par les combats intérieurs et extérieurs, frappé par la maladie, et opprimé par la vieillesse, il tombe sous la faux de la mort et part en poussière, bien qu’il ait été créé immortel.

Mais de nouveau se manifeste la grandeur de l’homme image de Dieu ! Elle se manifeste, dans la chute même, à travers l’Instrument qui la soustrait à cette chute : Dieu a prit sur Lui Son image, sur l’Une de Ses Personnes Divines ! Dieu S’est incarné pour arracher Son image à la chute, la rétablir dans sa gloire passée, et plus encore, l’élever vers une gloire incomparablement supérieure à celle qui était la sienne lors de la création !

Le Seigneur est juste dans Sa miséricorde. En assurant la Rédemption, Il a honoré Son image plus qu’Il ne l’avait fait lors de sa création, car l’homme n’avait pas lui-même manigancé sa chute : c’est l’ange déchu qui l’avait attiré par envie, et trompé par le mal caché sous le masque du bien.

Chaque Personne de la Sainte Trinité a participé à la grande oeuvre de l’Incarnation, chacune selon Ses propriétés. Le Père demeure Celui qui engendre, le Fils naît, l’Esprit Saint agit. Examinons à nouveau à quel point l’homme est l’exacte image de Dieu. C’est le Fils qui revêt l’humanité. Par Lui, la Sainte Trinité entre en communion avec l’homme. De la même façon, notre pensée revêt le son des paroles et, tout immatérielle qu’elle est, se joint à la matière ; par elle, les hommes entrent en communion avec notre intellect et notre esprit.

Le Fils et Verbe de Dieu s’est incarné. Alors notre pensée s’est amendée, purifiée par la Vérité. Notre esprit est devenu capable de communier avec l’Esprit-Saint. Cet esprit, que la mort éternelle avait mis à mort, a été vivifié par l’Esprit-Saint, et notre intellect a eu accès à la connaissance et à la vision du Père.

L’homme trinitaire est guéri par le Dieu-Trinité. Par le Verbe est guérie la pensée, qui est transférée du monde du mensonge et du leurre vers celui de la Vérité. Par l’Esprit-Saint est animé l’esprit, qui est transféré des perceptions charnelles de l’âme vers les perceptions spirituelles. Le Père apparaît à l’intellect et notre esprit devient l’esprit de Dieu : nous avons la pensée du Christ (1Cor.2,16) dit l’Apôtre.

Avant la venue de l’Esprit-Saint, l’homme, mort par l’esprit, demandait : Seigneur, montre-nous le Père ! (Jn.14,8) Après la réception de l’Esprit-Saint et l’adoption filiale, l’homme, animé d’un nouvel esprit, tourné vers Dieu et son salut, s’adresse au Père sous l’action de l’Esprit-Saint comme à Quelqu’un de connu, et Lui dit : Abba, Père ! (Rom.8,15)

L’image déchue est rétablie dans le Saint Baptême. L’homme, par l’eau et l’Esprit, naît à la vie éternelle. A partir du Baptême, l’Esprit, qui s’était éloigné de l’homme lors de la chute, se met à l’assister dans sa vie terrestre. Par le repentir, Il le guérit des plaies que le péché a ouvertes après son Baptême, et rend ainsi le salut accessible jusqu’au dernier souffle.

La beauté de la ressemblance est rétablie par l’Esprit ; elle est développée et perfectionnée par l’accomplissement des commandements évangéliques. Le modèle et la plénitude de cette beauté n’est autre que le Dieu-Homme, notre Seigneur Jésus-Christ. « Soyez mes imitateurs comme je le suis moi-même du Christ » (1Cor.2,1), dit l’Apôtre. Par ces mots, il appelle les fidèles à rétablir et à perfectionner en eux-mêmes la ressemblance. Il indique quel est, pour l’homme nouvellement recréé et renouvelé par la Rédemption, le Saint Modèle de la perfection : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ ! » (Rom.13,14)

La Sainte Trinité, notre Dieu, par la Rédemption de l’homme, Son image, nous offre une telle possibilité de réussite dans le perfectionnement de la ressemblance, que cette ressemblance va jusqu’à se transformer en union avec l’Original, union de la pauvre créature avec son Créateur totalement parfait.

Comme l’image de Dieu est admirable et merveilleuse ! Dieu resplendit et agit à travers elle ! L’ombre même de l’Apôtre Pierre guérissait ! Celui qui lui avait menti mourut comme s’il avait menti à Dieu Lui-même ! Les linges mêmes de l’Apôtre Paul accomplissaient des signes ! Les os du Prophète Elisée ressuscitèrent un mort dont le corps avait touché les restes du Pneumatophore, qui gisaient depuis longtemps dans la poussière du tombeau, et ceci par la simple inadvertance des fossoyeurs !

La ressemblance ultime, l’union avec Dieu, s’obtient et se confirme par l’observation des commandements évangéliques. « Demeurez en Moi, et Moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en Moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en Moi, et Moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits » (Jn.15,4-5)

L’union bienheureuse est accordée lorsqu’avec une conscience purifiée par l’éloignement de tout péché et l’accomplissement des commandements du Christ, le chrétien communie au très saint corps et au très saint sang du Christ, et donc à Sa divinité, unie à eux. « Celui qui mange Ma chair et boit Mon sang demeure en Moi et Moi en lui » (Jn.6,56).

Image raisonnable de Dieu ! Examine à quelle gloire et à quel honneur tu es appelée et destinée par Dieu ! L’inconcevable sagesse du Créateur t’a permis de disposer à ta guise de toi-même : est-ce possible que tu ne veuilles pas demeurer la digne image de Dieu, que tu veuilles abîmer et détruire la ressemblance, que tu cherches à ressembler au diable et à descendre vers la dignité des bêtes ?

Dieu n’a pas déversé Ses biens en vain, Il n’a pas accompli la merveilleuse création du monde à tort, Il n’a pas inutilement honoré la création de Son image par un conseil préalable, Il n’a pas racheté inconsciemment cette image après sa chute en s’offrant Lui-même ! Il demandera compte de tout cela, Il jugera comment Ses bienfaits ont été utilisés, comment Son Incarnation a été appréciée, et avec elle le Sang répandu pour notre Rédemption.

Malheur aux créatures qui auront dédaigné les bienfaits de Dieu, leur Créateur et leur Rédempteur ! Le feu éternel, fournaise inextinguible et sans fond, allumé depuis longtemps, et préparé pour le diable et ses anges, attend les images détériorées, devenues inutiles. Là, elles brûleront éternellement, sans se consumer.

Frères ! Tant que nous voyageons sur la terre, tant que nous sommes dans ce monde visible, antichambre de l’éternité, efforçons-nous de rectifier les traits de l’image gravés par Dieu sur nos âmes ! Donnons aux nuances et aux couleurs de la ressemblance beauté, vivacité, et fraîcheur ! Et Dieu, lors de la terrible épreuve, nous rendra dignes d’entrer dans Son palais éternel, dans Son jour éternel, dans la fête et le triomphe éternels !

Reprenez courage, hommes de peu de foi ! Faites des efforts, paresseux ! Cet homme semblable à nous par les passions, qui dans son aveuglement persécuta jadis l’Eglise, qui fut d’abord l’adversaire et l’ennemi de Dieu, fit tant pour redresser en lui l’image après sa conversion, perfectionna si bien la ressemblance qu’il put annoncer à son propre sujet : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! » (Gal.2,20)

Que personne ne doute de la véracité de cette voix ! Cette voix était si pleine de la Sainte Vérité, l’Esprit Saint coopérait tellement avec elle, qu’en l’entendant les morts ressuscitaient, les démons quittaient les hommes qu’ils faisaient souffrir et faisaient taire leurs prophéties, les ennemis de la Lumière perdaient la lumière de leurs yeux, les païens rejetaient leurs idoles, reconnaissaient le Christ comme vrai Dieu, et l’adoraient !

Amen.

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samedi 10 octobre 2009

DORMITION DE LA MERE DE DIEU


LA DORMITION DE NOTRE TOUTE-SAINTE SOUVERAINE, MÈRE DE DIEU,

ET TOUJOURS-VIERGE MARIE

(Saint Dimitri de Rostov)



Après l’accomplissement de tous les mystères de notre Rédemption et l’Ascension du Christ, la toute-sainte et toute-bénie Vierge Marie, Mère de Dieu, vécut encore plusieurs années au sein de l’Eglise des premiers temps. Elle se réjouit de son extension dans tout l’univers et vit la gloire de son Fils et de son Dieu répandue partout. Elle assista de son vivant à l’accomplissement des paroles qui prédisaient que toutes les générations la diraient bienheureuse : en effet, le Christ Dieu fut glorifié partout et Sa Mère toute-pure avec Lui. Enfin, elle s’approcha de sa bienheureuse et toute sainte Dormition, chargée d’années, aspirant à quitter son corps pour aller vers Dieu. Elle était depuis toujours embrasée du divin désir de voir la Face très-douce et tant espérée de son Fils, qui siège au ciel à la droite du Père. Consumée bien plus encore que les Séraphins par la flamme de son amour, déversant de ses yeux très saints les torrents de ses pleurs, elle priait avec ferveur le Seigneur de la prendre avec Lui, de l’ôter à cette vallée des larmes, et de la conduire vers les éternelles et célestes réjouissances. Depuis Sion, où elle habitait la demeure de Saint Jean le Théologien, elle allait souvent gravir le Mont des Oliviers d’où le Christ, son Fils et son Seigneur, s’était élevé vers le ciel. Là, elle répandait ses ferventes suppliques.

Un jour qu’elle priait, demandant à être libérée de ce corps pour rejoindre le Christ-Dieu, le Saint Archange Gabriel s’avança, lui qui la servait depuis l’enfance, lui qui l’avait jadis nourrie dans le Saint des Saints, lui qui avait été le messager de l’Incarnation de Dieu, lui qui la gardait sans trêve tous les jours de sa vie. Approchant son visage lumineux, il annonça à la Vierge l’arrivée de la mort, qui devait venir le troisième jour. En prévenant la Toute-Pure de l’heure de sa fin, il s’empressait de la rassurer pour qu’elle n’en fût pas troublée. Aussi se réjouit-elle à l’idée de passer dans la vie éternelle et d’habiter pour toujours auprès de l’immortel Roi de gloire. De la bouche de Gabriel, elle entendit : « Ton fils notre Dieu attend avec les Anges et les Archanges, les Chérubins, les Séraphins, les Esprits célestes et les âmes des justes, pour te prendre, toi Sa Mère, dans Son Royaume Céleste, afin que tu vives et règnes avec Lui dans les siècles des siècles ! »

En raison de la victoire du Christ, la mort n’allait pas posséder le corps endormi de celle dont elle n’avait pas su posséder l’âme. La Toute-Pure allait s’assoupir pour un court moment, et se relever, comme d’un songe, pour secouer l’engourdissement du tombeau, comme on chasse la somnolence de ses yeux. Elle allait goûter la vie éternelle et la gloire, dans la lumière de la face du Seigneur. Elle allait passer au son des voix joyeuses.

Comme gage de ses promesses, le Messager de la bonne nouvelle offrit à la Toute-Pure un sceptre royal du Paradis, une branche de dattier luisante de la grâce céleste, afin qu’elle fût portée devant sa couche, quand son corps très saint et très pur serait conduit vers l’ensevelissement.

Ô, quelle ineffable allégresse gagna la Vierge toute-bénie ! Quelle joie d’être aux cieux avec son Fils et son Dieu, pour jouir toujours de la vision de la Face si chère ! S’inclinant jusqu’à terre, Elle rendit grâce à son Créateur, et dit : « Je n’eusse pas été digne de Te recevoir dans mon sein, Seigneur, si Toi-même ne m’en avais fait la grâce, à moi, Ta servante. J’ai conservé le trésor qui m’a été confié ; c’est pourquoi, ô Roi de gloire, je Te demande de veiller à ce que la géhenne ne me cause aucun tort ! Les cieux et les anges tremblent chaque jour devant Toi, et combien plus l’homme modelé de la terre, qui n’a que ce qu’il reçoit de la bonté de son Seigneur et son Dieu, Lui qui est béni dans les siècles des siècles ! »

La toute-pure Souveraine désirait fortement revoir au moment de sa mort les Saints Apôtres qui s’étaient dispersés dans tout l’univers. Elle pria le Seigneur qu’il en fût ainsi. Elle pria également pour ne pas voir à l’heure du départ le Prince des ténèbres et son épouvantable meute, mais plutôt son Fils et son Dieu escorté des Saints Anges, afin qu’Il prît son âme dans Ses saintes mains, comme Il le lui avait promis. Agenouillée sur le Mont des Oliviers, elle adressait suppliques et actions de grâce, inclinée devant son Dieu et son Créateur. Et voici qu’il y eut un signe miraculeux : les oliviers inanimés se courbèrent jusqu’à terre comme des humains, inclinant leur cime pour manifester leur soumission et leur vénération à la Mère de Dieu. Et voici qu’à chaque prosternation de la Toute-Sainte, les arbres l’accompagnaient.

De retour chez elle, il advint que tout se mit à trembler sous l’effet des forces divines qui l’entouraient invisiblement, et de la très sainte gloire qui émanait de sa personne. Bien sûr son très saint visage luisait toujours sous l’effet de la grâce, plus que celui de Moïse au Sinaï quand il parlait avec Dieu. Là pourtant, il s’illumina d’une gloire indicible.

La Toute-Pure entreprit de préparer son départ. Elle commença par annoncer la nouvelle à Jean, le Disciple bien aimé, qu’elle avait adopté. Elle lui montra le sceptre lumineux de l’ange et lui recommanda de le porter devant sa couche mortuaire. Elle avertit de son départ imminent tous ceux qui servaient dans sa maison. Elle prépara la chambre et la couche, déposa du parfum dans les encensoirs, alluma de nombreux cierges. Elle s’occupa de tout ce qui était nécessaire à l’ensevelissement. Jean envoya sans tarder un message à Saint Jacques, frère du Seigneur et premier Evêque de Jérusalem, ainsi qu’aux parents et aux proches, afin d’annoncer l’imminent départ de la Mère de Dieu et la date de la mort. A son tour, Saint Jacques avertit les fidèles de Jérusalem et des villages environnants.

La Toute-Sainte Souveraine fit alors ouvertement connaître les paroles du Saint Archange, le Messager de la bonne nouvelle, et montra la branche de dattier du divin Paradis, qui brillait de la gloire céleste comme un rayon de lumière. Tous ceux qui s’étaient rassemblés autour de la Mère de Dieu se mirent à pleurer en entendant sa bouche toute-sainte parler de sa mort, de sorte que la maison fut remplie de cris, de pleurs, et de sanglots. Tous prièrent leur très miséricordieuse Souveraine et Mère de ne pas les laisser orphelins. Mais elle leur intima de ne pas pleurer et de se réjouir de sa mort. Elle allait en effet se tenir tout près du trône de Dieu, Le voir face à face, et Lui parler toujours, sans intermédiaire. Elle allait pouvoir plus facilement intercéder pour tous, et adoucir encore Celui dont la bonté était déjà si miséricordieuse. Elle promit à ceux qui pleuraient de ne pas les laisser orphelins. Elle s’engagea à les visiter après sa mort, et avec eux le monde entier, et d’apporter son aide à ceux qui se trouvent dans le malheur. Ces paroles pleines de consolation ôtèrent la tristesse des coeurs, séchèrent les larmes, et apaisèrent les sanglots.

Elle légua ses deux tuniques à deux pauvres veuves qui la servaient depuis toujours avec amour et zèle, et recevaient d’elle leur subsistance. Elle voulut qu’on ensevelît son saint corps à Gethsémani, au pied du Mont des Oliviers, non loin de Jérusalem. Là se trouvaient les sépultures de ses parents, saints Joachim et Anne, ainsi que celle du juste Joseph, le divin fiancé, tout près de la vallée de Jehoshaphat [contraction de Jéhovah shaphot, qui signifie Dieu juge. C’est la vallée du Cédron où se tiendra le Jugement Dernier] qui sépare Jérusalem du Mont des Oliviers et sert de lieu de sépulture à tous les pauvres de la ville.

Comme elle donnait ses directives, il y eut un grand bruit, comme un fort coup de tonnerre. Des nuages s’amoncelèrent autour de la maison. Sur un ordre de Dieu, les Anges venaient de ravir les Saints Apôtres aux confins de l’univers pour les conduire à Jérusalem sur ces nuées, jusqu’au Mont Sion, devant les portes de la maison de la Toute-Sainte Mère de Dieu. S’apercevant les uns les autres, ils se réjouirent, se demandant pour quelle raison le Seigneur les avaient réunis. Alors Saint Jean le Théologien sortit à leur rencontre, les embrassa, versa des larmes de joie, et leur annonça que le moment du départ de la Toute-Sainte était proche. Les Saints Apôtres comprirent que le Seigneur les avait rassemblés à Jérusalem depuis les extrémités de la terre pour assister à la mort de Sa Mère très pure et ensevelir dignement son corps très saint. Une grande tristesse s’abattit sur eux à l’idée de cette séparation.

Ils pénétrèrent dans la maison, trouvèrent la Mère de Dieu assise sur sa couche, débordante d’allégresse spirituelle, et l’embrassèrent.

- Tu es bénie par le Seigneur Qui créa la terre et le ciel !

- Paix à vous, frères élus du Seigneur ! Comment êtes-vous venus ici ?

Ils racontèrent comment l’Esprit de Dieu les avaient ravis et conduits sur des nuages. La Toute-Pure glorifia Dieu d’avoir écouté sa prière. Le Seigneur avait donc réalisé son désir de revoir les Saints Apôtres avant sa mort !

- Le Seigneur vous a conduits ici pour la consolation de mon âme, qui doit quitter ce corps selon la loi de la nature déchue. L’instant arrêté par mon Créateur s’est approché.

- Ô notre Souveraine ! Tant que tu demeurais dans le monde, nous nous réjouissions comme si nous avions devant nos yeux notre Seigneur et Maître. A présent, comment nos coeurs attristés supporteront-ils le chagrin d’être privés de ta présence parmi nous sur la terre? Mais puisque par la volonté du Christ Dieu que tu as enfanté tu vas partir pour le ciel, nous nous réjouissons de Son dessein à ton sujet. Mais nous nous attristons de rester orphelins, car nous ne te reverrons plus, Toi notre Mère et notre Consolatrice !

Et les Saints Apôtres fondirent en larmes.

- Ne pleurez pas, disciples amis du Christ ! Ne troublez pas ma joie par vos larmes ! Réjouissez-vous plutôt avec moi ! Je pars vers mon Fils et mon Dieu... Vous prendrez mon corps tel que je l’ai disposé sur cette couche, vous l’emporterez à Gethsémani, vous l’ensevelirez selon la loi de la nature, puis vous vous remettrez de nouveau au service de la Parole, comme il convient. Et si c’est la volonté du Seigneur, vous pourrez me revoir après mon départ.

Pendant cette conversation, le divin Paul, le Vase d’élection, arriva à son tour. Il salua la Mère de Dieu, et tomba à ses pieds. Ouvrant la bouche, il déversa devant elle les torrents de ses louanges.

- Réjouis-toi, Mère de la Vie et Objet de ma prédication ! Je n’ai pas joui de la vue du Christ mon Seigneur avant Son Ascension, mais il me semble Le voir en Te regardant !

Aux côtés de Saint Paul se tenaient ses disciples Saint Denis l’Aréopagite, l’admirable Hiérothée, Timothée, et d’autres Apôtres du groupe des Soixante-Dix. L’Esprit Saint les avait jugés dignes de recevoir l’ultime bénédiction de Marie, la Vierge toute-bénie, et de procéder à ses funérailles dans une plénitude d’honneur. Les appelant chacun par leur nom, elle les bénit, louant leur foi et le labeur qu’ils déployaient pour prêcher le Christ. Elle souhaita à chacun la béatitude éternelle et pria Dieu pour qu’Il protège le monde et lui accorde la paix.

Le quinzième jour du mois d’août arriva, et avec lui la troisième heure du jour. C’était le moment prévu pour la mort de la toute-sainte Mère de Dieu. Les Saints Apôtres allumaient de nombreux cierges, en glorifiant le Seigneur. La Vierge toute-pure était étendue sur sa couche, parée pour l’occasion, prête pour le bienheureux départ. Elle attendait l’arrivée tant désirée de son Fils et Seigneur.

Soudain, la demeure fut embrasée de la lumière ineffable de la gloire divine, qui assombrit la clarté des cierges. Les disciples s’effrayèrent de cette splendeur descendant du ciel. Et voici que le Christ s’avança, le Roi de Gloire, entouré d’une foule innombrable d’Anges, d’Archanges, de Puissances Célestes, d’âmes de Justes, saints Ancêtres, et Prophètes, qui jadis avaient parlé de la Toute-Sainte Vierge. Le Seigneur s’approcha de Sa Mère. Voyant son Fils, la Toute-Pure Lui adressa ce chant coutumier :

- Mon âme magnifie le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur, car Il a jeté les yeux sur l’humilité de Sa servante !

Se relevant de sa couche, elle alla promptement à la rencontre de son Seigneur et s’inclina devant Lui. Il la regarda de Ses yeux aimants et dit :

- Viens, ma toute-proche ! Viens, ma colombe ! Viens, ma perle de grand prix ! Entre dans la demeure de la vie éternelle !

S’inclinant de nouveau, elle répondit :

- Béni est Ton Nom de gloire, Seigneur mon Dieu ! Tu as bien voulu me choisir, moi Ton humble servante, pour accomplir le Mystère ! Souviens-Toi de moi dans Ton Royaume éternel, ô Roi de Gloire ! Tu sais combien je T’ai aimé de tout mon coeur. J’ai conservé le trésor que Tu m’avais confié. A présent, reçois mon âme dans la paix, et protège-la du monde des ténèbres ! Qu’elle n’ait pas à redouter les attaques de Satan !

Le Seigneur la rassura de Ses douces paroles, l’enjoignit de pas craindre la puissance de Satan qu’Il avait piétiné, et l’invita à monter hardiment de la terre vers le ciel. Elle répondit joyeusement :

- Mon coeur est prêt, ô Dieu, mon coeur est prêt !

Puis, pour la seconde fois, elle dit : « Qu’il me soit fait selon Ta parole ! » Ensuite elle s’allongea sur sa couche, et se réjouit beaucoup de voir la Face lumineuse de son Fils, notre Seigneur bien-aimé. Brûlant d’amour et de joie spirituelle, elle remit son âme entre Ses mains, sans souffrance, comme en sombrant dans un très doux sommeil. Celui qu’elle avait engendré sans corruption et enfanté sans douleurs prit tendrement son âme très sainte, et ne permit pas à son corps de voir la corruption.

Aussitôt retentit joyeusement le chant si doux des Anges, qui reprenait souvent les paroles de Gabriel : « Réjouis-Toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec Toi, tu es bénie entre toutes les femmes ! » Solennellement accompagnée de tous les ordres célestes, l’âme très sainte fut conduite au ciel dans les mains du Seigneur.

Les yeux des Apôtres furent dignes de cette divine vision, eux qui jadis avaient contemplé avec attendrissement l’Ascension du Seigneur sur le Mont des Oliviers. Après le premier effroi, les disciples s’inclinèrent devant le Seigneur qui enlevait au ciel l’âme de Sa Mère. Entourant la couche et versant des larmes, ils virent le visage de Marie la Toute-Sainte rayonner comme le soleil. Le corps très pur exhalait un indicible parfum surpassant toutes les senteurs de ce monde. Ce parfum, aucune langue humaine ne saurait le décrire. Tous embrassèrent le saint corps avec crainte et révérence, le vénérant avec honneur, se sanctifiant à son contact, et percevant dans le coeur l’ineffable joie spirituelle qui émanait de la toute-sainte Mère de Dieu. Au seul contact de la Toute-Pure, les malades recouvraient la santé, les yeux des aveugles s’éclairaient, les oreilles des sourds s’ouvraient, les pieds des boiteux s’affermissaient, les esprits impurs s’enfuyaient, et tout mal disparaissait.

Après tous ces événements merveilleux, on mit en branle le cortège qui devait conduire au tombeau le corps de Marie, si agréable à Dieu. Tout d’abord, Saint Pierre, Saint Paul et Saint Jacques, suivis des autres Coryphées, soulevèrent la couche sur leurs épaules. En tête, Saint Jean le Théologien portait le sceptre rayonnant et royal. Le reste de l’assemblée marchait autour des saints Apôtres avec des cierges et des encensoirs, rythmant le chant funèbre. Saint Pierre entonnait, et tous suivaient en parfait accord. On chanta le psaume de David, « quand Israël sortit d’Egypte », ponctuant chaque verset d’un Alléluia. Puis on ajouta d’autres psaumes et chants solennels d’action de grâce, guidé par l’Esprit Saint qui dirigeait les lèvres des chanteurs. Le corps agréable à Dieu de la Vierge toute-pure fut porté glorieusement à travers Jérusalem, de Sion jusqu’à Gethsémani. Un cercle de nuages s’était formé au-dessus de la couche, telle une grande et claire couronne auréolée d’une lumière peu commune. Au dessus de cette nuée se faisait entendre un chant très doux, que tous pouvaient percevoir. La nuée accompagna la Toute-Sainte jusqu’au tombeau.

En cours de route, un événement affligeant eut lieu. Le peuple de Jérusalem, constitué en majorité de juifs incroyants, fut alerté par ces chants inconnus. Voyant le cortège, il sortit des maisons, s’étonnant qu’une telle gloire et qu’un tel honneur fussent accordés à la Mère de Jésus. Apprenant cela, les grands prêtres, ivres de jalousie et de colère, dépêchèrent leurs serviteurs, leurs soldats, et toute une foule brandissant des armes et des pieux, afin de disperser ceux qui portaient le corps de Marie, de tuer les disciples de Jésus, et de brûler leurs dépouilles. Quand ceux qui se préparaient à ce méfait s’approchèrent avec fureur, armés pour le combat, le cercle de nuage qui couronnait la couche mortuaire s’abaissa jusqu’à terre, protégeant les saints Apôtres et ceux qui les accompagnaient. Ainsi, le chant funèbre était perçu de tous, mais ceux qui cherchaient à nuire ne pouvaient rien voir. Les Saints Anges, qui se tenaient invisiblement au-dessus du très saint corps et du choeur des fidèles, frappèrent de cécité les méchants qui se cognaient contre les murs de la ville, cherchant des mains secourables.

Il arriva cependant que par un dessein mystérieux, Dieu voulut accomplir un plus grand miracle. Un des grands prêtres vit le nuage se soulever, dévoilant la multitude des fidèles portant des cierges autour des Apôtres, et la couche de la Toute-Sainte. Renouant en lui-même avec l’ancienne jalousie à l’égard de notre Seigneur, il se dit : « Quel honneur pour ce corps qui as enfanté le menteur, qui a détruit la Loi de nos Pères ! » Profitant de sa forte corpulence, il se précipita avec fureur sur la couche pour renverser le corps très-pur de notre Souveraine. Mais lorsque les mains insolentes atteignirent leur but, elles furent tranchées par un ange, qui brandissait l’épée invisible de la vengeance de Dieu, et pendirent lamentablement à la couche. Le grand prêtre s’écroula. Puis, prenant conscience de son péché, il s’écria tristement :

- Malheur à moi !

Et se tournant vers les Apôtres, il ajouta :

- Ayez pitié de moi, serviteurs du Christ !

Le Saint Apôtre Pierre ordonna l’arrêt du convoi et dit :

- Tu as eu ce que tu voulais ! Comprends donc que le Seigneur est le Dieu des vengeances ! Le Dieu des vengeances va agir avec hardiesse ! Nous ne pouvons guérir ta blessure. Et notre Seigneur, contre lequel vous vous êtes injustement élevés, et que vous avez tué, ne voudra t’accorder la guérison que si tu crois en Lui de tout ton coeur, et si ta bouche confesse Jésus comme Messie et Fils de Dieu !

Aussitôt le grand prêtre s’écria :

- Je crois qu’Il est le Christ, le Sauveur du monde, annoncé par les Prophètes ! Nous aussi, nous avions commencé par croire en Lui, mais par jalousie, nous sommes tombés dans les ténèbres de la méchanceté, et nous n’avons pas voulu confesser la grandeur de Dieu. Nous avons injustement comploté Sa mort. Mais par la puissance de la Divinité, Il est ressuscité le troisième jour, nous couvrant tous de honte, nous qui L’avions haï. Nous nous sommes efforcés de cacher Sa Résurrection en soudoyant les gardes, mais nous n’avons pu y parvenir, car le bruit s’était répandu partout.

Après cette confession brûlante de repentir, les saints Apôtres et les fidèles se réjouirent avec tous les anges, car il y a de la joie pour un seul pécheur qui se repent. Pierre commanda au grand prêtre d’appliquer ses bras au bout des mains tranchées qui pendaient sur la couche, et d’invoquer le nom de la Toute-Sainte Mère de Dieu. Ayant ainsi fait, le grand prêtre fut guéri sur-le-champ. Ses membres redevinrent sains. Seule une sorte de fil rouge indiquait le passage du glaive. Le nouveau converti se prosterna devant la couche, adora le Christ Dieu né de la Vierge toute pure, et magnifia longtemps celle qui L’avait enfanté, offrant de généreuses louanges tirées des prophéties la concernant, ou concernant le Christ son Fils. Tous furent émerveillés de la guérison, et de ces paroles très sages qui chantaient la gloire du Christ, et louaient la toute-pure Mère de Dieu.

Le grand prêtre se joignit aux Saints Apôtres et accompagna le cortège jusqu’à Gethsémani. Nombre de ceux qui avaient été aveuglés prirent conscience de leur péché et montrèrent du repentir. Guidés jusqu’à la Mère de Dieu pour toucher avec foi sa sainte couche, ils retrouvèrent la vue et la santé des yeux de l’âme.

Les Apôtres et la multitude des fidèles parvinrent au village de Gethsémani. Ils déposèrent près du tombeau la couche portant le corps très saint. Alors s’élevèrent de nouveau les cris et les lamentations du peuple. Tous pleuraient d’être orphelins. Tous pleuraient d’avoir été privés d’un tel bien. Chacun se prosternait devant le corps de la toute-sainte Mère de Dieu, l’embrassait, l’arrosait de ses larmes, et lui donnait un dernier baiser. C’est à grand peine qu’on parvint à la mettre au tombeau le soir venu. Et lorsqu’une grande pierre vint sceller la sépulture, la foule ne put s’éloigner, tant l’amour l’attachait à la Mère de Dieu.

Les Saints Apôtres s’attardèrent trois jours durant au village de Gethsémani, chantant et psalmodiant nuit et jour sur le tombeau de la Vierge toute-pure. Pendant ces trois jours, on pouvait entendre dans le ciel les voix très douces des armées célestes, qui chantaient et louaient Dieu, et magnifiaient Sa Mère.

Par un décret de la providence, il advint que l’Apôtre Thomas était absent lors de l’ensevelissement glorieux de la Vierge toute-pure. C’est seulement le troisième jour qu’il arriva à Gethsémani. Il fut fort triste de n’avoir pas été digne, comme les autres Saints Apôtres, de la dernière bénédiction et de l’ultime baiser de la toute-pure Mère de Dieu. Il s’attrista aussi de n’avoir pu voir la gloire divine, et les admirables mystères qui survinrent lors de la Dormition de la Toute-Sainte, et sur le chemin qui avait conduit son corps au tombeau. Les Saints Apôtres, compatissant à sa douleur, se consultèrent, et décidèrent d’ouvrir le sépulcre, afin de lui permettre de voir le corps de notre Souveraine la Mère de Dieu, de se prosterner devant lui, et d’embrasser ses lèvres pour soulager sa peine et trouver un remède à sa tristesse. Lorsqu’ils soulevèrent la pierre, ils furent effrayés, car la tombe était vide. Le corps de la Mère de Dieu n’y reposait plus. On ne pouvait y voir que le linceul, qui exhalait un parfum sublime et puissant. Les Apôtres étaient dans la plus grande perplexité. Ils embrassèrent avec révérence le linceul, versèrent des larmes, et prièrent de concert le Seigneur de bien vouloir leur révéler ce qui était advenu du corps très pur. Parvenus au soir, ils s’assirent et se fortifièrent par un peu de nourriture.

Notre toute-sainte Souveraine, notre Mère à tous, avait jadis apporté la joie à tout l’univers, lors de sa Nativité. Lors de sa Dormition, elle ne voulut peiner personne. Bien plus, elle entendait consoler chacun par sa miséricorde, même ses ennemis, elle qui est la Mère miséricordieuse du Roi de bonté.

Au moment du repas, les Apôtres avaient adopté une pieuse coutume : ils laissaient parmi eux une place vide, dont l’emplacement était marqué par la présence d’un coussin. Ils déposaient sur ce coussin un morceau de pain, dénommé la part du Seigneur. Après le repas, ils se levaient, rendaient grâce, élevaient la part du Seigneur en glorifiant le Nom de la très-sainte Trinité, et terminaient leur prière en disant : « Seigneur Jésus-Christ, aide-nous ! » Puis ils mangeaient la part du Seigneur comme une bénédiction. Ils avaient cette sainte habitude non seulement lorsqu’ils étaient ensemble, mais aussi quand chacun d’entre eux se trouvait seul.

Ainsi ce soir-là, à Gethsémani, alors que leur esprit était tout entier préoccupé de savoir où pouvait bien se trouver le très-saint corps de la Mère de Dieu, la fin du repas arriva. Ils élevèrent comme à l’accoutumée la part du Seigneur, et glorifièrent la très-sainte Trinité. Et voici que retentit dans l’air le chant des anges. Levant les yeux, les Saints Apôtres virent la toute-pure Vierge et Mère de Dieu, qui se tenait, vivante, au milieu d’une multitude d’anges, illuminée d’une gloire ineffable. La Toute-Sainte leur dit : « Réjouissez-vous, car je suis avec vous jusqu’à la fin des jours ! » Remplis de joie, au lieu de prononcer l’habituel « Seigneur Jésus-Christ, aide-nous ! », ils dirent : « Très-sainte Mère de Dieu, aide-nous ! » Et à partir de ce moment-là les Saints Apôtres, et toute l’Eglise avec eux, furent assurés que la toute-pure Mère de Dieu avait été ressuscitée le troisième jour par son Fils et son Dieu, et conduite au ciel avec son corps. S’en retournant au sépulcre, ils prirent la tunique, qui allait devenir une consolation pour les affligés et un témoignage véridique du fait que la Mère de Dieu s’était bien relevée du tombeau.

Il ne convenait pas en effet que le Tabernacle de la Vie fût retenu par la mort et laissé dans la corruption des autres créatures, lui qui avait enfanté dans une chair incorruptible l’Auteur de toutes les créatures. Le Législateur n’ignora pas Sa propre loi, et comme un Fils aimant, il honora comme Lui-même Sa Mère sans tache, la ressuscitant le troisième jour pour la conduire dans le monde céleste, suivant la prophétie du divin David : « Lève-Toi Seigneur, pour entrer dans Ton repos, Toi et l’Arche de Ta sainteté ! » Ces paroles prophétiques trouvèrent ainsi un double accomplissement : à la Résurrection du Seigneur et lors de la résurrection de la Mère de Dieu. Comme celui de son Fils, le tombeau de la Mère de Dieu, taillé dans le rocher, est vide jusqu’à aujourd’hui, et offert à la vénération des fidèles. La providence divine fit en sorte que Saint Thomas ne fût pas présent pour la Dormition de la toute-pure Mère de Dieu. Ainsi le tombeau fut ouvert, et l’Eglise assurée de la résurrection de la Toute-Sainte. Ainsi la Résurrection du Christ avait été attestée par le manque de foi de Thomas.

Ainsi eut lieu la Dormition de notre Souveraine toute-pure et toute-bénie, la Mère de Dieu. Ainsi fut enseveli son corps immaculé. Ainsi advinrent sa résurrection glorieuse et sa montée au ciel dans la chair. Après ces admirables et divins mystères, les Saints Apôtres s’en retournèrent, emportés sur les nuées, vers les pays de leur prédication.

Et maintenant, comment décrire notre Souveraine, la Vierge toute-pure et Mère de Dieu, lorsqu’elle vivait sur cette terre ? Voici ce que dit Saint Ambroise : « Dans sa chair comme dans son esprit, la Vierge était humble. Ses discours étaient sages. Elle était assidue à la lecture, vigilante dans le labeur, lente à parler, et chaste dans sa conversation. Elle s’entretenait avec les hommes comme si elle parlait avec Dieu. Elle n’offensait personne, souhaitait du bien à chacun, ne méprisait aucun homme, fut-il misérable, ne se moquait de personne, et magnifiait tout ce qu’elle voyait. Tout ce qui sortait de ses lèvres était porteur de grâce, ses actes avaient quelque chose de virginal. Sa tenue trahissait la perfection intérieure, la compassion, l’absence de méchanceté ».

Mais à côté de ce caractère si saint, quelle était son apparence ? Voici ce que rapportent Epiphane et Nicéphore : « Elle était digne, constante en toute chose, parlant peu, et seulement si c’était nécessaire, se contentant plutôt d’écouter. Elle n’en était pas moins éloquente, et savait rendre à chacun honneur et vénération. Elle s’adressait à tous sans rire ni trouble, et, mieux encore, sans colère. Sa taille était moyenne. Son visage avait le teint d’un grain de blé, ses cheveux étaient châtains, son regard perçant, et ses prunelles comme les fruits de l’olivier. Ses sourcils étaient inclinés et bien noirs, son nez assez grand, sa bouche comme la fleur de seigle, pleine de douces paroles. Son visage, ni rond ni pointu, était légèrement allongé. Ses doigts étaient très longs. Elle était étrangère à toute vantardise, simple, incapable de simuler quoi que ce soit, sans mollesse aucune, d’une grande humilité. Ses vêtements étaient simples, confectionnés dans une étoffe naturelle, comme le montre aujourd’hui encore son saint voile. Une abondante grâce divine accompagnait chacun de ses actes ».

Et comment est-elle à présent, dans les cieux, à la droite du trône de Dieu ? Il faudrait entendre à ce sujet les bouches des anges, des archanges, et des justes, qui se tiennent devant elle, et se rassasient de la Face de Dieu et de son doux visage ! Ceux-là peuvent parler d’elle suivant leur dignité. Et nous, qui glorifions le Père, le Fils et le Saint Esprit, Dieu unique dans la trinité des personnes, glorifions aussi la toute-pure Mère de Dieu, et vénérons-la avec ferveur, elle qui est glorifiée et magnifiée par toutes les générations dans les siècles, amen !

Tout ce qui concerne le début de la vie de la toute-pure Vierge et Mère de Dieu a été décrit en partie dans les homélies sur les autres fêtes : la Conception, la Nativité, l’Entrée au Temple, l’Annonciation, la Nativité du Christ, et la Sainte Rencontre. Nous ajouterons ici, après le récit de sa Dormition, quelques mots sur la vie de notre Souveraine après l’Ascension du Christ.

Saint Luc écrit dans les Actes des Apôtres qu’après l’Ascension du Seigneur, Ses disciples quittèrent le Mont des Oliviers pour Jérusalem, et pénétrèrent dans la Chambre Haute où s’était tenue la Sainte Cène. Là, dans un même esprit, ils persévérèrent dans la prière et les suppliques en compagnie des femmes, et de Marie, la Mère de Jésus. Après le départ du Seigneur, la Toute-Sainte devint leur unique consolation, leur soulagement dans la tristesse. Elle les affermit et les instruisit dans la foi. Tout ce qu’elle avait gardé dans son coeur des paroles et des miracles, depuis la bonne nouvelle de Gabriel concernant la conception sans semence et la naissance du Christ de son sein virginal, en passant par la petite enfance du Seigneur, jusqu’à Sa vie avant le baptême de Jean, tout cela, elle le fit savoir aux aimables disciples de son Fils. Comme elle tenait de l’Esprit Saint des révélations élevées sur la divinité du Christ et sur le sens de Ses oeuvres, elle put faire le récit détaillé des actes accomplis par la puissance de Dieu avant que le Seigneur ne se fît connaître au monde. Et tout cela fortifia grandement la foi les Apôtres.

Ils priaient donc ensemble dans la Chambre Haute, attendant la venue de l’Esprit Saint que le Seigneur avait promis d’envoyer du Père, et se préparaient à en recevoir les dons. Dix jours après l’Ascension du Christ, quand eut lieu cette descente du très saint Esprit comme des langues de feu sur les Saints Apôtres, le Consolateur commença par reposer sur la très-digne et très-précieuse Vierge, qui était déjà pour Lui une demeure aimée et agréable, un séjour permanent. La Vierge toute-bénie reçut une plus grande part de l’Esprit Saint que les Apôtres. Plus grand est le vase, plus il peut contenir. Comme le proclame l’Eglise, la Vierge toute-pure est pour l’Esprit Saint un réceptacle plus grand que tous les autres, plus grand encore que les Apôtres, les Prophètes, et les Saints : « En vérité, tu es plus élevée que tous, ô Vierge Pure, car tu as contenu, bien plus que tous, les grâces de l’Esprit Saint ! »

Dès que le Seigneur eut dit sur la Croix « Voici ton fils ... voici ta Mère », la Vierge toute-pure s’installa dans la maison du Saint Apôtre Jean le Théologien, sur le Mont Sion. Le disciple la prit chez lui et la servit comme sa propre mère. Après avoir reçu l’Esprit Saint, les Apôtres ne se dispersèrent pas aussitôt dans le monde entier, mais demeurèrent longtemps à Jérusalem, comme en témoignent les Actes. Après la mort du premier martyr Stéphane, il y eut une grande persécution contre l’Eglise de Jérusalem. Les Apôtres mineurs et les fidèles partirent dans toute la Judée et la Samarie, laissant les chefs des Apôtres. Protégés par Dieu, ces derniers restèrent près de dix ans dans la ville sainte, jusqu’au moment où le roi Hérode leva la main pour persécuter l’Eglise. Si certains Apôtres quittaient momentanément Jérusalem, ( Pierre et Jean partirent pour la Samarie ; Pierre guérit Enée le paralytique à Lydda, ressuscita Tabitha à Joppé, baptisa le centurion Corneille à Césarée, fonda le premier trône apostolique à Antioche ; Jacques, frère de Jean, se rendit en Espagne ) ils y revenaient toujours pour le salut du peuple israélite et l’affermissement de la première des Eglises, leur Mère à toutes. Comme le chante Saint Jean Damascène : « Réjouis-toi, Sainte Sion, mère des Eglises, demeure de Dieu, toi la première à recevoir la rémission des péchés ! » Mais les Apôtres retournaient aussi à Jérusalem pour y rencontrer la toute-sainte Vierge et Mère du Seigneur et entendre ses divines paroles. Ils voyaient en elle le représentant du Christ, et contemplaient son digne et très-saint visage comme s’il eût été le visage du Sauveur Lui-même. Ils écoutaient ses douces paroles remplies d’une ineffable joie spirituelle, oubliant leurs peines et leurs malheurs. Leurs coeurs jouissaient du miel des discours de la toute-sainte Mère de Dieu.

Une foule de nouveaux baptisés, venant de pays lointains, s’empressait à Jérusalem pour voir la Mère de leur Dieu et entendre ses très-saints discours. Comme celle du Christ-Sauveur, la gloire de Sa Mère immaculée atteignit les extrémités de la terre, comme en témoigne l’épître de Saint Ignace le Théophore, envoyée d’Antioche à Saint Jean le Théologien : « Nous avons ici de nombreuses femmes qui désirent voir la Mère de Jésus, et tentent chaque jour le voyage pour lui rendre visite, toucher les seins qui ont allaité le Seigneur Jésus, et apprendre d’elle certains mystères. Sa renommée de Vierge et Mère de Dieu, comblée de toutes grâces et de toutes vertus, est parvenue jusqu’à nous. On dit qu’elle traverse gaiement les persécutions et les malheurs, qu’elle ne s’afflige ni de la pauvreté ni de la privation, qu’elle ne s’irrite pas contre ceux qui lui font du mal mais leur dispense plutôt davantage ses bienfaits, qu’elle est douce lors des événements heureux, miséricordieuse à l’égard des pauvres qu’elle aide comme elle le peut. Quand des gens se montrent hostiles à notre foi, elle sait leur résister avec vigueur. Elle enseigne aux fidèles la piété nouvelle, la révérence, et les bonnes oeuvres. Elle aime par dessus tout les humbles et se montre humble elle-même à l’égard d’autrui. Tous ceux qui l’ont vue la louent beaucoup. Elle reste patiente quand les chefs des juifs et les pharisiens se moquent d’elle. Des hommes dignes de foi nous ont rapporté que chez Marie la Mère de Jésus, la sainteté unit la nature humaine à celle des anges. Tout ceci suscite chez nous le vif désir de voir cet étonnant et céleste miracle ». Dans une autre épître destinée à Saint Jean le Théologien, Saint Ignace le Théophore écrit : « Si cela m’était possible, je voudrais venir chez toi voir les fidèles rassemblés là-bas, et surtout la Mère de Jésus. On dit que tous la trouvent étonnante, digne, et très aimable. Tous désirent la voir. Qui ne voudrait voir cette Vierge et s’entretenir avec celle qui a enfanté le vrai Dieu ? »

Ces lettres montrent le grand désir des saints de voir la sainteté de Marie, la Vierge toute-pure. On comprend que ceux qui en furent dignes pouvaient se dire bienheureux. En vérité, bienheureux sont les yeux qui l’ont vue, après le Christ-Sauveur, et les oreilles qui ont été dignes d’entendre les paroles vivifiantes sortant de sa bouche inspirée ! De quelles consolations et de quelles grâces ne furent-ils pas remplis !

Notre Seigneur a laissé Sa Mère vivre sur la terre, afin que par sa présence, ses conseils, ses enseignements, et ses prières ferventes à son Fils et son Dieu, l’Eglise combattante se multiplie, s’affermisse et acquière la hardiesse de résister jusqu’au sang pour son Seigneur. La Mère de Dieu apportait à chacun force et consolation de l’Esprit Saint ; elle priait pour tous. Lorsque les Saints Apôtres furent arrêtés, elle adressa à Dieu une prière pleine de componction, et un ange du Seigneur fut envoyé la nuit pour ouvrir les portes de la prison. Quand le premier martyr Stéphane fut conduit à la mort, elle suivit de loin la foule. Alors qu’on le lapidait dans la vallée de Iosaphat, près du torrent du Cédron, elle était avec Jean le Théologien sur une colline proche, et priait ardemment le Seigneur pour qu’Il fortifiât le Protodiacre dans les souffrances, et reçût son âme entre Ses mains. Quand Paul s’acharna sur l’Eglise, elle adressa de si ferventes prières à Dieu pour le persécuteur, qu’Il changea le loup sauvage en doux agneau, l’adversaire en apôtre, le persécuteur en disciple et docteur de l’univers.

Et quels autres bienfaits l’Eglise primitive n’a-t-elle pas reçus de la toute-pure Mère de Dieu, tel un petit enfant de sa mère ? Quelle grâces n’a-t-elle pas puisées dans cette source intarissable, jusqu’à ce qu’élevée par le renfort de la grâce, elle eût atteint l’âge mûr et se fût tellement affermie que les portes de l’enfer ne pouvaient plus rien contre elle ? La Mère de Dieu était remplie de joie, comme une mère qui se réjouit pour ses enfants (Ps.112,9). Tous les jours, elle voyait la multiplication des enfants de l’Eglise : au début, la prédication de Pierre gagna trois mille âmes, puis ce fut cinq mille, puis des multitudes... Plus tard elle apprit que l’Eglise du Christ gagnait tout l’univers. Ceux qui s’en retournaient à Jérusalem après la prédication venaient tout lui raconter. Comme elle se réjouissait de ces bonnes nouvelles, louant son Fils et son Dieu !

Mais voilà qu’Hérode déclencha une persécution contre l’Eglise, et fit décapiter Jacques, le frère de Jean, qui rentrait d’Espagne. Il se saisit aussi de Pierre, qu’il mit en prison en lui réservant le même sort. Après la libération miraculeuse du Prince des Apôtres, les premiers parmi les Apôtres décidèrent à leur tour de quitter Jérusalem pour fuir les juifs. Ils se dispersèrent dans le monde entier, après avoir tiré au sort les pays de mission. Avant leur départ, ils composèrent le symbole de la foi, afin que tous plantent dans leur coeur d’une même voix la sainte foi dans le Christ. Ils partirent tous pour ces contrées lointaines, sauf Saint Jacques, le frère du Seigneur, qui avait été nommé premier évêque de Jérusalem par le Christ Lui-même.

Saint Jean le Théologien quitta Jérusalem avec la toute-pure Mère de Dieu, s’éloignant momentanément pour fuir les malheurs que provoquaient les juifs jaloux, et cédant la place à la colère, à la cruelle persécution, et aux martyrs. Pour ne pas rester inactifs, ils partirent pour Ephèse, que Jean avait tirée au sort. Il existe une épître destinée au clergé de Constantinople et rédigée lors du Troisième Grand et Saint Concile Oecuménique, qui se tint à Ephèse contre Nestorius. Elle contient les phrases suivantes : « Nestorius, auteur de cette hérésie impie, convoqué par les Saints Pères et Evêques du Concile à Ephèse, où jadis demeurèrent Jean le Théologien et la Sainte Vierge et Mère de Dieu Marie, s’exclut lui-même, troublé par sa mauvaise conscience, et n’osa pas venir. En raison de quoi, après avoir été convoqué trois fois de suite, il fut condamné par le juste jugement du Saint Concile et des divins Pères, et fut déchu de toute dignité sacerdotale »

La Vierge toute-pure se rendit à Ephèse et dans d’autres villes et contrées pour visiter les nouveaux baptisés. Elle alla à Antioche pour rencontrer Saint Ignace le Théophore, comme elle le lui avait promis par écrit : « Je viendrai jusqu’à toi avec Jean, afin de te voir, toi et ceux qui sont avec toi ». Il est dit qu’elle alla aussi à Chypre pour rendre visite à Lazare, le ressuscité du quatrième jour qui était évêque du lieu, et sur le Mont Athos. Rapportons ici le récit du moine Stéphane l’Athonite :

« Après l’Ascension de notre Seigneur Jésus-Christ, les disciples étaient réunis à Sion avec Marie, la Mère de Jésus, attendant le Consolateur, selon l’ordre du Seigneur qui leur avait prescrit de ne pas s’éloigner de Jérusalem et d’attendre la réalisation de Sa promesse. Plus tard, ils tirèrent au sort les pays dans lesquels chacun d’entre eux allait prêcher l’Evangile de Dieu. La Toute-Pure dit alors :

- Je veux moi aussi tirer au sort avec vous, afin de ne pas rester démunie du pays que Dieu voudra bien m’accorder.

Les Apôtres acquiescèrent avec crainte et révérence à la parole de la Mère de Dieu, et le sort lui désigna la terre d’Ibérie. La toute-pure Mère de Dieu reçut la nouvelle avec joie. Aussitôt après avoir reçu l’Esprit Saint sous la forme d’une langue de feu, elle voulut s’en aller sur cette terre. Mais l’ange de Dieu lui dit :

- Ne t’éloigne pas de Jérusalem pour le moment, mais restes-y pour un temps ! Le sort s’éclaircira dans les derniers jours ! Pour un temps, il te faudra peiner sur une terre que Dieu voudra bien t’indiquer.

Et la Toute-Pure demeura un long moment à Jérusalem. Or Lazare, le ressuscité du quatrième jour, résidait dans l’île de Chypre où il avait été sacré évêque par l’Apôtre Barnabé. Dans son grand amour, il souhaitait revoir la Mère toute-pure de notre Seigneur qu’il n’avait pas vue depuis longtemps, mais il n’osait se rendre à Jérusalem par crainte des juifs. Ayant compris cela, la Mère de Dieu lui écrivit pour le consoler, et lui commanda de lui envoyer un bateau afin qu’elle pût venir à Chypre lui rendre visite. A la lecture de la lettre, Lazare se réjouit beaucoup. Touché d’une telle humilité, il s’empressa d’envoyer vers elle un bateau et un courrier. La toute-pure Marie s’en fut sur la mer en compagnie de Jean, le disciple vierge, et d’autres frères qui les suivaient avec révérence. Le navire appareilla pour Chypre. Mais soudain, un vent contraire se leva, et le navire fut détourné de sa route vers une crique abritée du Mont Athos. Ceci fut pour la Mère de Dieu la petite peine que l’ange avait prédite.

La Sainte Montagne était alors pleine d’idoles ; on y trouvait un grand temple et un sanctuaire d’Apollon. Là s’accomplissaient divinations, magies, et autres artifices démoniaques. Les grecs révéraient beaucoup ces lieux, où ils venaient de fort loin pour adorer le dieu, et recevoir une réponse des devins qu’ils consultaient. Lorsque la Mère de Dieu accosta, un grand cri jaillit de toutes les idoles de la péninsule :

- Descendez la montagne vers la crique de Clément, vous tous qui avez été séduits par Apollon, et accueillez Marie la Mère du grand Dieu Jésus !

C’est ainsi que les démons qui habitaient les idoles, contraints par une force divine, annoncèrent la Vérité contre leur volonté, comme jadis les Gadaréniens qui crièrent au Seigneur : qu’y a-t-il entre nous et Toi, Fils de Dieu ? Es-Tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? Entendant cela, le peuple surpris accourut vers la crique et aperçut le bateau de la Mère de Dieu. Il accueillit la Toute-Sainte avec honneur, lui demandant comment elle avait enfanté Dieu et quel était son nom. Ouvrant sa bouche divine, elle annonça en détails la bonne nouvelle de Jésus-Christ, et tous adorèrent le Dieu qu’elle avait enfanté et la vénérèrent. La Toute-Pure accomplit de nombreux miracles, et le peuple, qui avait trouvé la foi, se fit baptiser. Choisissant un chef parmi ses compagnons de voyage, elle l’établit maître des nouveaux baptisés. Puis, se réjouissant en esprit, elle dit :

- Ce lieu, désigné par le sort, m’a été confié par mon Fils et mon Dieu !

Puis elle bénit la foule et ajouta :

- Que la grâce de Dieu demeure sur ce lieu et sur ceux qui y vivront avec foi et piété en accomplissant les commandements de mon Fils et mon Dieu ! Les biens nécessaires à la vie terrestre seront abondants pour eux, sans qu’il faille fournir trop d’efforts. La vie céleste leur sera préparée. La miséricorde de mon Fils ne tarira pas ici jusqu’à la fin des siècles ! Quant à moi, je serai la Protectrice de ce lieu et son fervent Intercesseur devant Dieu !

Ayant dit cela, elle bénit de nouveau le peuple et s’embarqua pour Chypre avec Jean et sa suite.

Parvenue dans l’île, elle trouva Lazare dans une grande tristesse. Inquiet du retard de la Mère de Dieu, il craignait que la tempête ne lui eût causé quelque tort. Il ignorait en effet ce qui était arrivé par la providence de Dieu. Mais la présence de la Mère de Dieu eut tôt fait de changer son affliction en joie. La Toute-Sainte lui offrit une omophore et des manchettes qu’elle avait confectionnés elle-même pour l’occasion, et lui annonça tout ce qui était arrivé à Jérusalem et au Mont Athos, remerciant Dieu pour tout. Elle séjourna quelque temps à Chypre, consola et bénit l’Eglise du lieu, puis reprit la mer pour Jérusalem ».

Dans la ville sainte, la Mère de Dieu habita de nouveau la maison de Jean à Sion, protégée par la toute-puissante main de Dieu des synagogues jalouses et déicides, qui ne cessaient de combattre le Fils de Dieu et ceux qui croyaient en Lui. En aucune façon, ces méchants juifs n’auraient supporté que la Mère de Jésus restât en vie si la Providence ne l’avait protégée, et ils se seraient certainement évertués à la faire périr. Mais les infidèles ne purent mettre la main sur le Tabernacle de Dieu, comme jadis à Nazareth sur son Fils Lui-même, lorsqu’Il fut conduit par une foule pleine de fureur au sommet de la montagne sur laquelle la ville était sise, pour être précipité du haut de la falaise. Passant au milieu d’eux, Il s’était éloigné sans que les juifs furieux ne pussent poser sur lui leurs mains de bourreaux. Ils ne purent toucher Celui que leurs yeux voyaient, car ils étaient retenus par la force invisible de Dieu. Son heure n’était pas encore venue... La Vierge toute-pure vécut donc au milieu d’un grand nombre d’ennemis haineux comme une brebis parmi les loups, comme un lys au milieu des ronces, en répétant fort à propos les paroles de son ancêtre David : le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurai-je crainte ? Le Seigneur est le protecteur de ma vie, devant qui tremblerai-je ? Si une armée campe contre moi, mon coeur ne craindra pas, si un combat s’engage contre moi, alors même je garderai l’espérance ! et encore : si je vais au milieu des ténèbres de la mort, je ne craindrai aucun mal car Toi, mon Fils et mon Dieu, Tu es avec moi.

Saint Denis l’Aréopagite, qui avait été baptisé à Athènes par le Saint Apôtre Paul et était demeuré auprès de lui pendant trois ans, vint aussi à Jérusalem visiter et vénérer la Mère de Dieu, avec la bénédiction de son maître. Ayant vu celle qu’il avait tant désiré rencontrer, il fit part de sa joie spirituelle au Coryphée des Apôtres dans une lettre : « Il me semble impossible, et je le confesse devant Dieu, ô mon guide et mon excellent maître, qu’en dehors du Dieu très-haut, on puisse trouver plus de force divine et d’admirable grâce, d’ailleurs inconcevables par l’esprit de l’homme, qu’en cette personne, que j’ai vue non seulement des yeux du corps, mais aussi de ceux de l’âme. J’ai vu de mes yeux la Mère du Christ Jésus notre Seigneur : elle est, à l’image de Dieu, plus sainte que tous les esprits célestes. La grâce de Dieu, la magnanimité du Prince des Apôtres, et la bonté indescriptible de la Vierge miséricordieuse elle-même, m’ont permis de la voir. Je confesse devant la toute-puissance de Dieu, devant la grâce du Sauveur, devant la dignité glorieuse de la Vierge Sa Mère, que lorsqu’aux côtés de Jean, Prince des Evangélistes et des Prophètes, qui, tout en demeurant dans la chair, rayonne comme le soleil dans le ciel, je fus introduit devant la face de la Vierge toute-sainte, créée à l’image de Dieu, une lumière vive et sans borne m’illumina non seulement extérieurement, mais aussi et surtout intérieurement, me remplissant de parfums si dignes et admirables que mon faible corps et mon esprit ne purent supporter les signes et les prémices de toutes ces béatitudes et gloires éternelles. Mon coeur et mon esprit s’épuisèrent devant cette grâce et cette gloire divines. Je témoigne par Dieu, qui vécut dans le sein virginal, que si je n’avais pas eu en mémoire dans mon esprit nouvellement éclairé tes divins enseignements, j’aurais pensé qu’elle était le vrai Dieu, et je l’aurais adorée comme il convient de L’adorer. Aucune gloire, aucun honneur, ne peut être conçu dans l’esprit d’un homme glorifié par Dieu, à la mesure de la béatitude que j’ai goûtée en cet instant-là, moi l’indigne. Comme je fus fortuné et bienheureux d’avoir été rendu digne de ce moment-là ! Je remercie pour cela le Dieu très-haut et très-bon, la Vierge divine, l’extraordinaire Apôtre Jean, ainsi que toi, Prince de l’Eglise et maître victorieux, de m’avoir manifesté avec miséricorde un tel bienfait ! » On comprend à la lecture de ces lignes quelle grâce divine émanait du visage de notre toute-pure Souveraine lorsqu’elle vivait sur la terre, et combien s’illuminaient les âmes et se réjouissaient les coeurs de ceux qui la voyaient dans la chair. Une multitude innombrable de nouveaux baptisés hommes et femmes, convergeait vers elle de tous les horizons, recevant ses dons, comme d’une vraie mère, de manière égale et impartiale. Sa grâce réjouissait et enrichissait chacun, guérissant les malades, affermissant les faibles, consolant les affligés, fortifiant la foi, apportant l’assurance de l’espérance, la douceur divine, l’amour, et l’amendement des pécheurs.

La Vierge toute-pure sortait souvent de la maison de Jean pour visiter les lieux que son très-aimable Fils avait sanctifiés de Sa présence et de Son sang. Elle visitait Bethléem où Il était né d’elle d’une manière ineffable, sans briser le sceau de sa virginité. Elle faisait le tour de tous les lieux où souffrit volontairement notre Seigneur, les arrosant des larmes abondantes de son amour maternel, et disant : « Là fut tué mon Fils très-aimable, là Il fut couronné d’épines, de là Il sortit en portant Sa croix, là Il fut crucifié ». Près du sépulcre, gagnée par une joie indicible, elle disait : « Là, Il fut enseveli, et ressuscita glorieusement le troisième jour ».

Et il est encore écrit ceci : certains juifs haineux annoncèrent aux grands-prêtres et aux scribes que Marie, la Mère de Jésus, se rendait chaque jour au Golgotha et au sépulcre où son Fils avait été déposé, pliant les genoux et s’affligeant. Aussi plaça-t-on une garde près du tombeau pour en interdire l’accès aux chrétiens. Il est manifeste que la pieuse coutume de visiter les lieux saints et d’y adorer le Christ Dieu qui voulut souffrir pour nous avait été instaurée par la Mère de Dieu elle-même, bientôt suivie par les fidèles. Une garde fut donc placée par les scribes et les grands-prêtres, qui respiraient encore la menace et le meurtre, afin d’interdire à tous l’accès du sépulcre de Jésus et de tuer Sa Mère Marie. Mais Dieu aveugla les yeux des gardes afin qu’ils ne voient pas Marie. Elle continua donc selon son habitude à se rendre en ces lieux, sans que les gardes ne pussent pas la voir, elle ou ses compagnons. Après quelque temps, ils allèrent jurer aux grands-prêtres et aux scribes que personne ne venait plus visiter le sépulcre.

La Mère de Dieu se rendait aussi fréquemment sur le Mont des Oliviers, d’où notre Seigneur était monté au ciel. S’agenouillant, elle embrassait les empreintes que les pieds du Christ avaient laissées sur la pierre. Elle priait là son Fils et son Dieu qu’Il voulût bien la prendre avec Lui, elle aussi, car bien plus encore que Saint Paul, elle voulait être délivrée de la chair et vivre avec le Christ. Souvent elle répétait les paroles de David : Quand irai-je et paraîtrai-je devant la Face de Dieu ? Mes larmes ont été mon pain jour et nuit (Ps.41,3-4), quand verrai-je mon Fils tant aimé, quand irai-je vers Celui qui est assis à la droite du Père, quand me présenterai-je devant le trône de Sa gloire, quand pourrai-je me rassasier de la vue de Sa face ? Ô mon doux Fils, ô mon Dieu ! Il est temps d’être miséricordieux pour Sion, il est temps d’être miséricordieux pour Ta mère, qui s’attriste dans cette vallée des larmes, privée de la vue de Ta très-sainte face ! Fais sortir mon âme de la prison de ce corps ! Comme le cerf languit auprès des eaux vives, ainsi mon âme Te désire, ô Dieu ! (Ps.41,2) Que je sois rassasiée lorsqu’apparaîtra Ta gloire !

La Vierge toute-pure avait pris l’habitude de s’attarder sur le Mont des Oliviers, dans le village de Gethsémani, sur le flanc d’un petit coteau planté d’un verger, dont Zébédée avait jadis fait l’acquisition, et qui était désormais l’héritage de Saint Jean le Théologien. Notre Seigneur avait prié et transpiré le sang dans ce verger avant Sa passion volontaire, et Il y était tombé à genoux sur Sa face devant Son Père céleste. Par la suite, c’est dans ce même verger que Sa Mère toute-pure répandait ses ferventes prières, à genoux aussi, face contre terre, inondant le sol de ses larmes. C’est là qu’elle fut informée, par l’intermédiaire de l’ange, de son transfert imminent vers le ciel, et fut consolée. Avant sa mort, la Vierge toute-pure eut deux apparitions de l’ange, selon le récit de l’historien de l’Eglise, Georges Kedrinos : la première fois, quinze jours avant sa Dormition, et la seconde, trois jours avant. C’est à cette dernière occasion qu’elle reçut la branche du dattier du paradis que Saint Jean le Théologien porta ensuite devant sa couche mortuaire.

Certains ont écrit, comme Saint Meliton, évêque de Sardes, que Saint Jean le Théologien était à Ephèse avant la Dormition de la toute-sainte Mère de Dieu, et qu’il fut, comme les autres Apôtres, ravi sur une nuée pour assister aux funérailles de la Toute-Pure. Mais d’autres, comme Métaphraste et Sophronios, affirment avec assurance que Saint Jean ne s’était pas éloigné de la Mère pleine de grâces, dont il était devenu le fils adoptif, et qu’il la servit toujours comme un fils sincère sert sa mère, la gardant dans sa maison jusqu’à sa mort bienheureuse. Il lui arrivait cependant de s’éloigner pour de courtes périodes dans les villes environnantes comme en témoignent les Actes, mais il le faisait toujours avec l’accord et la bénédiction de la Mère de Dieu. Pendant ses brèves absences et jusqu’au retour de Saint Jean, c’est Saint Jacques le frère du Seigneur et premier évêque de Jérusalem qui veillait sur la Toute-Pure, lui qui en aucun cas ne quittait son trône épiscopal. Si, selon le récit de certains, le Théologien fut ravi sur les nuées à l’instar des autres Apôtres, c’est probablement depuis quelque ville proche.

Qu’on sache également que la Dormition de la toute-pure Vierge et Mère de Dieu doit être fêtée solennellement le quinzième jour du mois d’août ! Cette solennité fut instituée sous le règne du pieux empereur byzantin Maurice. En fêtant ainsi son joyeux transfert vers les cieux, glorifions aussi Celui qui naquit d’Elle et la conduisit au ciel dans la gloire, le Christ notre Dieu, glorifié avec le Père et l’Esprit Saint pour les siècles des siècles, amen !

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vendredi 2 octobre 2009

VIE DE SAINT PAUL


LAVIE, LES EXPLOITS ET LES SOUFFRANCES DU SAINT ET GLORIEUX APÔTRE PAUL,


DIGNE DE TOUTES LOUANGES


(Synaxaire de Saint Dimitri de Rostov - 29 juin)



Avant qu’il ne devînt Apôtre, Saint Paul s’appelait Saul. Né à Tarse en Cilicie, il était de race juive et appartenait à la tribu de Benjamin. Ses nobles parents vécurent d’abord à Rome et vinrent ensuite s’établir à Tarse, avec le titre honorifique de citoyens romains. C’est pourquoi par la suite, Paul reçut le qualificatif de romain. On peut ajouter ici que sa famille comptait le premier martyr Stéphane. Dans sa jeunesse, ses parents le placèrent à Jérusalem pour y faire l’apprentissage des livres saints et de la Loi de Moïse sous la direction du célèbre maître Gamaliel. Au cours de ses études, il avait à ses côtés son ami Barnabé qui devint lui aussi Apôtre du Christ. Ayant bien approfondi la Loi de ses pères, il montra pour elle un zèle ardent, et s’attacha aux pharisiens.


A cette époque, les saints Apôtres propageaient la Bonne Nouvelle du Christ à Jérusalem et dans les villes et contrées alentour, suscitant de grandes discussions avec les pharisiens, les sadducéens, les scribes et les docteurs de la Loi. Ces prédicateurs du Christianisme furent rapidement haïs et persécutés par tous ces juifs. Saul haïssait également les saints Apôtres, et ne voulait même pas les entendre prêcher le Christ. Il se disputait avec Barnabé, devenu Apôtre, et ne cessait de blasphémer la Vérité. Quand son parent, Saint Stéphane, vint à être lapidé par les juifs, non seulement il ne montra aucun regret en voyant versé le sang innocent de sa propre famille, mais il approuva le meurtre, et garda les vêtements des juifs qui frappaient le martyr. Ayant par la suite reçu pleins pouvoirs des sacrificateurs et des anciens, Saul persécuta l’Eglise du Christ, faisant irruption dans les maisons des fidèles, traînant hommes et femmes en prison.


Non content de persécuter les fidèles de Jérusalem, il se rendit à Damas avec des lettres du Sacrificateur. Respirant menace et carnage, il avait l’intention de débusquer les hommes et les femmes croyant au Christ, de s’emparer d’eux et de les conduire dans les liens à Jérusalem. Ceci se passait pendant le règne de l’empereur Tibère.


Alors que Saul s’approchait de Damas, une lumière venant du ciel brilla soudain autour de lui. Il tomba à terre et entendit une voix lui dire :


- Saul, Saul, pourquoi Me persécutes-tu ? Saisi d’effroi, il répondit :


- Qui es-Tu, Seigneur ?


- Je suis Jésus que tu persécutes. Il te serait dur de regimber contre les aiguillons ! Tremblant d’épouvante, Saul ajouta :


- Seigneur, que veux-Tu que je fasse ?


- Relève-toi, entre dans la ville et l’on te dira ce que tu dois faire !


Les soldats qui accompagnaient Saul furent effrayés d’entendre cette voix sans voir personne. Quand Saul se releva, il ne voyait plus rien. Ses yeux charnels étaient frappés de cécité, mais ses yeux spirituels commençaient à s’ouvrir. On le conduisit par la main à Damas où il demeura trois jours, constamment en prière, sans voir, ni manger, ni boire.


A Damas vivait le Saint Apôtre Ananie. Le Seigneur lui apparut dans une vision, lui ordonnant d’aller trouver Saul dans la maison d’un certain Judas, pour rendre la lumière à ses yeux charnels par l’imposition des mains, et à ses yeux spirituels par le baptême. Ananie répondit toutefois :


- Seigneur, j’ai entendu beaucoup de monde parler de cet homme et dire tout le mal qu’il a fait à Tes saints à Jérusalem. Il est ici avec pleins pouvoirs des grands prêtres pour enchaîner tous ceux qui invoquent Ton Nom !


- Va sans crainte, car il est le vase que j’ai choisi pour porter Mon Nom devant les nations païennes, les rois, et les fils d’Israël. Je lui dirai ce qu’il aura à souffrir pour Mon Nom !


Obéissant à l’ordre du Seigneur, Ananie s’en alla trouver Saul et lui imposa les mains. Des sortes d’écailles tombèrent de ses yeux. Baptisé sur-le-champ, il fut rempli de l’Esprit Saint qui le sanctifia pour le ministère apostolique. Son nom fut changé en Paul.


Paul prêcha aussitôt Jésus Fils de Dieu dans les synagogues. Tous ceux qui l’entendaient s’étonnaient : « N’est-ce pas celui qui, à Jérusalem, persécutait ceux qui invoquent le Nom de Jésus ? N’était-il pas venu ici pour les lier et les conduire devant les principaux sacrificateurs ? »


Avec le temps, Paul prenait de plus en plus d’assurance et troublait les juifs de Damas en leur démontrant que Jésus est le Christ. Au comble de la colère, ils se concertèrent pour le tuer et firent garder nuit et jour les portes de la ville afin qu’il ne pût leur échapper. Mais Ananie et les disciples de Damas eurent vent du complot. Ils le conduisirent de nuit sur les remparts de la ville et le firent descendre le long de la muraille dans une corbeille.


Paul quitta Damas pour l’Arabie, ainsi qu’il l’écrivit plus tard aux Galates : « Je ne consultai ni la chair, ni le sang, je ne montai point à Jérusalem vers ceux qui furent Apôtres avant moi, mais je partis pour l’Arabie. Puis je revins encore à Damas. Trois ans plus tard, je remontai à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre ».


A Jérusalem, Paul souhaitait rencontrer les disciples du Seigneur, mais ceux-ci le craignaient, ne pouvant croire qu’il fût des leurs. Finalement, il rencontra le Saint Apôtre Barnabé qui comprit sa conversion, se réjouit de ce revirement, et le conduisit chez les Apôtres. Paul leur raconta comment il avait vu le Christ sur le chemin de Damas, ce qu’Il lui avait dit, et comment il s’était enhardi pour le Nom de Jésus. Son récit emplit les Apôtres d’une sainte joie et ils glorifièrent le Seigneur Christ.


A Jérusalem, Saint Paul engagea la controverse avec les juifs et les grecs. Un jour qu’il se tenait en prière dans le temple, il eut une extase et vit le Seigneur qui lui dit :


- Hâte-toi de sortir de Jérusalem car ils ne recevront pas ici ton témoignage sur Moi !


- Les juifs savent bien que je faisais mettre en prison ceux qui croyaient en Toi, et que je les faisais frapper dans les synagogues. Ils savent aussi que lorsqu’on répandait le sang de Stéphane Ton témoin, j’étais présent, j’approuvais le meurtre et je gardais les vêtements de ceux qui le tuaient !


- Va, Je t’enverrai au loin vers les nations !


Après cette vision, bien qu’il eût aimé rester encore quelques jours à Jérusalem pour jouir de la vue et de la conversation des Apôtres, Paul dut partir, car ceux avec qui il avait argumenté sur le Christ étaient furieux et cherchaient à le tuer. Les frères le conduisirent donc à Césarée d’où il partit pour Tarse.


Paul prêcha la Parole de Dieu dans cette ville jusqu’à l’arrivée de Barnabé qui le conduisit à Antioche. Il y resta une année entière à enseigner dans l’église, et convertit au Christ beaucoup de gens, à qui il donna le nom de chrétiens. Après cette année, Paul et Barnabé revinrent en Palestine pour annoncer aux Saints Apôtres que la grâce de Dieu agissait à Antioche, ce qui réjouit fort l’Eglise de Jérusalem. Ils ramenaient avec eux les nombreux dons des fidèles d’Antioche pour les frères pauvres ou infirmes de Judée. En effet, selon la prophétie de Saint Agabus, (un des Soixante-Dix) une grande famine s’était déclarée sous le règne de l’empereur Claude.


Par la suite, Paul et Barnabé quittèrent de nouveau Jérusalem pour Antioche où ils vécurent un certain temps dans le jeûne et la prière, célébrant la Divine Liturgie et prêchant la Parole de Dieu, jusqu’à ce que l’Esprit Saint les envoie prêcher aux nations. L’Esprit Saint déclara en effet aux anciens de l’Eglise d’Antioche : « Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l’oeuvre pour laquelle Je les ai appelés ! ». Après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent donc les mains et les laissèrent partir.


Poussés par l’Esprit Saint, ils descendirent à Séleucie et s’embarquèrent pour Chypre. A Salamine, ils annoncèrent l’Evangile dans les synagogues. Ayant traversé l’île jusqu’à Paphos, ils rencontrèrent un magicien et faux prophète juif dénommé Elymas ou Bar-Jésus, qui vivait aux côtés du proconsul Sergius Paulus, un homme avisé. Ce proconsul fit appeler Paul et Barnabé et manifesta son désir d’entendre la Parole de Dieu. Ayant écouté les Apôtres, il crut. Mais Elymas le magicien s’interposa et chercha à le détourner de la foi. Alors Paul, empli du Saint Esprit, regarda le magicien et dit : « Ô, homme plein de toutes espèces de ruse et de fraude ! Fils du diable ! Ne cesseras-tu pas de pervertir les voies droites du Seigneur ? Voici que maintenant la main du Seigneur est sur toi, tu seras aveugle, tu ne verras plus le soleil pour un temps ! ». Obscurité et ténèbres tombèrent sur le magicien qui chercha à tâtons quelqu’un pour le guider. Voyant cela, le proconsul fut frappé de l’enseignement du Seigneur. De nombreuses personnes crurent à sa suite et l’Eglise du Christ s’agrandit.


Paul et ses compagnons s’embarquèrent à Paphos pour Pergé de Pamphylie d’où ils partirent pour Antioche de Pisidie (qu’il ne faut par confondre avec Antioche-la-Grande de Syrie). Là ils prêchèrent le Christ. Comme de nombreuses personnes croyaient, les juifs envieux poussèrent les anciens de la ville (qui vivaient dans l’impiété grecque) à chasser sans égards les Saints Apôtres de la ville et de ses limites. Ces derniers, secouant la poussière de leurs pieds, se rendirent à Iconium où ils prêchèrent avec assurance, amenant à la foi une multitude de juifs et de grecs, non seulement par leurs paroles, mais aussi par les signes et miracles que leurs mains accomplissaient. C’est là qu’ils convertirent Sainte Thècle la vierge pour la fiancer au Christ. Les juifs incrédules incitèrent de nouveau les grecs et leurs chefs à rejeter les Apôtres et à les lapider. Cependant ces derniers eurent vent de l’affaire et purent s’enfuir en Lycaonie, à Lystres, à Derbé et leurs environs où ils prêchèrent.


Il y avait là un boiteux de naissance qui ne pouvait aucunement marcher. Par le Nom du Christ ils le mirent sur ses pieds et d’un bond, il marcha. Devant ce miracle le peuple proclama haut et fort en langue lycaonienne : « Les dieux sont descendus parmi nous sous forme humaine ! ». Ils appelèrent Barnabé Zeus et Paul Hermès, et des jeunes gens amenèrent taureaux et couronnes pour leur offrir un sacrifice. Voyant cela, Paul et Barnabé déchirèrent leurs vêtements et crièrent à la foule : « Pourquoi agissez-vous ainsi ? Nous sommes des hommes de la même nature que vous ! ». Et ils leur parlèrent du Dieu unique, Créateur de la terre et de la mer, qui offre les pluies du ciel et les saisons fertiles, qui donne la nourriture en abondance, et remplit de joie le coeur des hommes. Mais c’est à grand peine que ces paroles les empêchèrent de leur offrir un sacrifice.


Alors qu’ils demeuraient à Lystres, des juifs vinrent d’Iconium et d’Antioche pour inciter la foule à s’écarter des Apôtres en les accusant de mensonge. Ils firent si bien qu’ils poussèrent les habitants à un mal plus grand encore : ils lapidèrent Paul, qui détenait la Parole, et le laissèrent pour mort à l’extérieur de la ville. Il put cependant se relever, retourner dans la ville et retrouver Barnabé, avec lequel il partit le lendemain matin pour Derbé. Après y avoir prêché la Bonne Parole et instruit de nombreuses personnes, ils retournèrent à Lystres, à Iconium et à Antioche de Pisidie, fortifiant les âmes des disciples et les exhortant à demeurer fermes dans la foi. Priant et jeûnant, ils nommèrent des anciens pour chaque Eglise et les recommandèrent au Seigneur en Lequel ils avaient cru. Ensuite, ils traversèrent la Pisidie pour se rendre en Pamphylie, annoncèrent la Parole du Seigneur à Pergé, puis descendirent à Attalie. De là, ils s’embarquèrent pour Antioche de Syrie où l’Esprit les avait envoyés au début de leur ministère pour prêcher la Parole du Seigneur. A Antioche, ils rassemblèrent l’Eglise et racontèrent ce que Dieu avait fait d’eux et des païens qu’ils avaient convertis au Christ.


Peu de temps après, les juifs convertis et les grecs d’Antioche eurent une discussion sur la circoncision. Les uns disaient qu’il était impossible d’être sauvé sans être circoncis, les autres trouvaient la chose trop pénible. Paul se rendit à Jérusalem avec Barnabé pour traiter de cette question avec les Apôtres et les anciens, et leur annonça comment Dieu avait ouvert aux païens les portes de la foi, nouvelle qui réjouit beaucoup tous les frères de Jérusalem. Les Saints Apôtres et les anciens se réunirent donc et décidèrent d’abroger la circoncision de l’Ancien Testament, désormais inutile devant la grâce. Ils commandèrent de s’abstenir de la viande sacrifiée aux idoles et de l’impudicité, et de n’offenser en rien le prochain.


Après cela, ils renvoyèrent Paul et Barnabé à Antioche avec Jude et Silas, où ils demeurèrent assez longtemps avant de se séparer de nouveau pour aller vers les païens. Barnabé se rendit à Chypre avec Marc son parent. Quant à Paul, il choisit Silas et partit dans les villes de Syrie et de Cilicie pour y fortifier les Eglises. Parvenu à Derbé et à Lystres, il dut circoncire son disciple Timothée à cause des murmures des juifs. De là, il gagna la Phrygie et la Galatie, puis traversa la Mysie jusqu’à Troas, avec l’intention de gagner la Bithynie, ce que l’Esprit Saint ne lui permit pas de faire.


Alors que Paul se trouvait à Troas avec ses disciples, il eut une vision nocturne : un homme qui avait l’apparence d’un Macédonien se tint devant lui pour le prier de venir aider son pays. Paul comprit que le Seigneur l’y appelait à prêcher la Bonne Nouvelle.


Ayant quitté Troas avec ses disciples, Paul atteignit Samothrace, puis, au matin, Néapolis. Il atteignit ensuite la ville de Philippes, en Macédoine, où vivaient des romains. Il y baptisa une marchande de pourpre dénommée Lydie, après lui avoir enseigné la foi au Christ. Elle l’invita à demeurer dans sa maison avec ses disciples.


Un jour, alors que Paul se rendait à l’église avec ses disciples pour la prière, une jeune fille vint à leur rencontre. Cette jeune fille était possédée d’un esprit malin divinateur duquel ses maîtres tiraient grand profit. Suivant Paul et ses compagnons, elle criait sans relâche : « Ces hommes sont les serviteurs du Dieu Tout-Puissant qui nous annoncent la voie du salut! » Elle harcela Paul de cette façon pendant de nombreux jours. Celui-ci, excédé, finit par se retourner et chasser l’esprit en invoquant le Nom du Christ. Les maîtres de la jeune fille, voyant s’évaporer la source de leurs gains, se saisirent de Paul et de Silas et les conduisirent devant les princes et les stratèges en disant : « Ces hommes troublent notre ville ! Ce sont des juifs qui enseignent des coutumes que pour nous, romains, il ne convient ni d’accepter ni de suivre ! » . Les stratèges arrachèrent leurs vêtements et les firent bastonner, leur occasionnant de nombreuses blessures, puis ils les firent jeter en prison. Vers minuit, alors qu’ils priaient, la prison trembla, ses portes s’ouvrirent et les liens des prisonniers furent rompus. Voyant cela, le geôlier crut au Christ et conduisit les prisonniers chez lui, lava leurs plaies, et se fit baptiser avec toute sa maisonnée. Ensuite, il leur prépara un repas, après quoi ils retournèrent tous dans la prison. Au matin, les stratèges se repentirent d’avoir fait battre des innocents et ils envoyèrent des hommes les libérer, leur donnant la possibilité de partir où ils le souhaitaient. Mais Paul leur dit : « Après nous avoir battu publiquement et sans jugement, nous qui sommes citoyens romains, ils nous ont jetés en prison ! Et voilà que maintenant, ils nous en font sortir secrètement ! Il n’en sera pas ainsi ! Qu’ils viennent eux-mêmes nous mettre en liberté ! » Les messagers s’en retournèrent auprès des stratèges pour leur rapporter les paroles de Paul. Ceux-ci eurent peur en apprenant que les prisonniers qu’ils avaient battus étaient des citoyens romains. Ils vinrent donc les supplier de quitter la ville. Quittant leur cellule, Paul et ses compagnons se rendirent à la maison de Lydie où ils avaient séjourné à leur arrivée : ils y consolèrent les frères qui y étaient rassemblés et les embrassèrent. Puis ils partirent pour Amphipolis et Apollonie.


Par la suite, ils parvinrent à Thessalonique où ils convertirent une grande multitude de gens en prêchant la Bonne Parole. Les juifs jaloux rassemblèrent quelques méchants hommes et attaquèrent la maison de Jason où habitaient les Apôtres. Ne les ayant pas trouvés, ils s’emparèrent de Jason et de quelques autres frères, et les traînèrent devant les magistrats. Ils les accusèrent de s’opposer à César en invoquant un autre Roi dénommé Jésus. Jason eut bien du mal à se libérer de cette calamité. De leur côté, les saints Apôtres s’étaient cachés en attendant de pouvoir quitter la ville de nuit pour se rendre à Bérée. Mais là aussi, la méchante jalousie des juifs ne laissa pas Paul en paix. En effet, les juifs de Thessalonique apprirent que Paul prêchait aussi la Parole de Dieu à Bérée, et ils vinrent y soulever le peuple contre lui. Le Saint Apôtre dut de nouveau prendre la fuite en direction de la mer, non qu’il eût peur de la mort, mais parce que les frères le priaient instamment de préserver sa vie pour le salut d’une multitude. Silas et Timothée restèrent à Bérée pour affermir la foi des prosélytes, car les juifs en voulaient uniquement à la tête de Paul.


Paul s’embarqua sur un navire en partance pour Athènes. Constatant que cette ville était pleine d’idoles, il fut irrité de voir tant d’âmes se perdre. Il se mit donc à débattre avec les juifs dans les synagogues, et avec les grecs et leurs philosophes sur les places publiques. Ces derniers le conduisirent à l’Aréopage (c’est ainsi qu’on appelait le lieu situé près du temple d’Arès où l’on prononçait les condamnations à mort). Certains avaient dans la tête d’entendre des nouveautés mais d’autres, comme l’a dit Saint Jean Chrysostome, attendaient l’occasion de le livrer au jugement, aux souffrances et à la mort, au cas où ils viendraient à entendre de sa bouche quelque chose qui méritât le châtiment. Il entama son discours par une allusion à un autel d’Athènes dédié à un Dieu inconnu, et leur parla du vrai Dieu qu’ils ne connaissaient pas en disant : « Le Dieu que vous révérez sans le connaître, c’est Celui-là que je vous annonce ! ». Et il leur présenta le Dieu qui avait créé le monde entier. Puis il aborda le sujet du repentir, du jugement et de la résurrection des morts. En entendant parler de résurrection des morts, certains se moquèrent, mais d’autres voulurent en savoir davantage... A l’issue de ce discours, Paul quitta l’Aréopage sans condamnation, et la Parole de Dieu s’appropria quelques âmes : quelques hommes s’attachèrent en effet à l’Apôtre, dont Denis l’Aréopagite, une femme honorable dénommée Damaris, et d’autres qui demandèrent à recevoir le baptême.


Paul quitta ensuite Athènes pour Corinthe où il demeura chez un juif dénommé Aquilas. Timothée et Silas vinrent de Macédoine le rejoindre et c’est ensemble qu’ils servirent la Parole. Aquilas et sa femme Priscilla étaient fabriquants de tentes. Paul apprit leur métier et put ainsi gagner sa nourriture et celle de ses compagnons par le travail de ses mains. Comme il le dira plus tard aux Thessaloniciens : « Nous n’avons mangé gratuitement le pain de personne. C’est dans le travail et la peine que nous avons été nuit et jour à l’oeuvre, pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous » (2Thes.,3,8). Chaque samedi, il discutait avec les juifs dans les synagogues, démontrant que Jésus est véritablement le Christ, le Messie. Mais les juifs contestaient et l’injuriaient, si bien qu’il finit par secouer ses vêtements et dire : « Que votre sang retombe sur votre tête ! J’en suis pur ! A présent, je vais chez les païens ! » Comme il s’apprêtait à quitter Corinthe, le Seigneur lui apparut de nuit dans une vision et lui dit : « Ne crains point car Je suis avec toi, et personne ne mettra la main sur toi pour te faire du mal car J’ai un peuple nombreux dans cette ville ! ». C’est ainsi que Paul demeura un an et six mois à Corinthe et y enseigna la Parole de Dieu aux juifs et aux grecs. De nombreuses personnes se firent baptiser, notamment Crispus, le chef de la synagogue, qui crut au Seigneur avec toute sa famille. Mais certains juifs s’accordèrent pour attaquer Paul et le traîner au tribunal du frère du philosophe Sénèque, le proconsul Gallion, qui déclara : « S’il avait commis quelque injustice je l’aurais jugé, mais je ne veux pas prendre parti dans les controverses sur les paroles de votre loi ! ». Et il les chassa du tribunal sans juger Paul. Celui-ci demeura encore assez longtemps à Corinthe, puis il embrassa les frères et s’embarqua pour la Syrie avec ses compagnons. Aquilas et Priscilla le suivirent, et ils accostèrent à Ephèse.


Là, ils prêchèrent la Parole de Dieu. Paul accomplit de nombreux miracles, non seulement en imposant les mains aux malades, mais aussi par l’intermédiaire de linges imbibés de sa sueur. On appliquait ces derniers sur des malades qui étaient ainsi guéris de leurs maux ou bien délivrés des démons. Voyant ceci, quelques exorcistes juifs ambulants décidèrent d’invoquer à leur tour le Nom de Jésus pour délivrer une personne possédée par des esprits malins. Ils dirent : « Nous vous conjurons par ce Jésus que Paul prêche ! ». Mais les esprits malins répondirent : « Nous connaissons Jésus et nous savons qui est Paul, mais vous, qui êtes-vous ? » Et le possédé se jeta sur eux, les maîtrisa, les battit, et les blessa de telle manière qu’ils s’enfuirent nus. Cette anecdote fut connue de tout Ephèse, semant la peur chez les juifs, si bien que le Nom de Jésus fut magnifié et que de nombreuses personnes crurent en Lui. Il se trouva même un certain nombre de ceux qui avaient pratiqué l’art de la magie pour venir à la foi : ce faisant, ils rassemblèrent leurs livres de magie et les brûlèrent aux yeux de tous. Or, la valeur de ces livres fut estimée à cinquante mille pièces d’argent. Ainsi, la Parole de Dieu croissait en puissance.


Après cela, Paul conçut le projet de partir pour Jérusalem et précisa : « Quand je m’y serai rendu, il conviendra que je voie aussi Rome ! ». Il quitta donc Ephèse après un séjour de trois ans, qui se termina par d’importants désordres provoqués par les adorateurs d’Artémis. Puis il se rendit à Troas avec ses compagnons et y resta sept jours. Alors qu’ils étaient dans cette ville, les disciples se rassemblèrent le premier jour de la semaine pour rompre le pain, après quoi Paul entreprit avec eux un long entretien qui se prolongea jusqu’à minuit. La chambre dans laquelle avait lieu la réunion était fortement éclairée ; un jeune homme s’endormit sur le bord d’une fenêtre, tomba du troisième étage et mourut. Paul descendit, se pencha sur lui, le prit dans ses bras et dit : « Ne vous troublez pas ! Son âme est en lui ! ». Il remonta dans la chambre et on ramena le jeune homme vivant. L’entretien se poursuivit jusqu’à l’aube et Paul partit après avoir embrassé les fidèles. Parvenu à Milet, il envoya chercher les anciens de l’Eglise à Ephèse, car il ne voulait pas y retourner lui-même pour ne pas retarder davantage son arrivée à Jérusalem. Comme les anciens arrivaient, il leur dit : « Prenez garde à vous-mêmes, veillez sur tout le troupeau sur lequel l’Esprit Saint vous a établi évêques, et paissez l’Eglise que le Seigneur s’est acquise par son propre sang ! ». Et il leur prédit que des loups cruels s’introduiraient parmi eux après son départ. Il leur parla également du voyage qu’il projetait d’entreprendre : « Je vais à Jérusalem, lié par l’Esprit Saint, sans savoir ce qui m’attend. L’Esprit Saint m’a seulement prévenu que des liens et des tribulations m’attendent. Je ne considère cependant pas ma vie comme précieuse, l’essentiel étant que j’accomplisse avec joie ma course et le ministère que j’ai reçu du Seigneur ! » Et comme il ajoutait : « Maintenant, voici que je m’en vais et qu’aucun d’entre vous ne verra plus mon visage ! », tous fondirent en larmes, se jetèrent à son cou, l’embrassèrent, s’affligeant de ce qu’il avait dit qu’ils ne reverraient plus jamais son visage, et l’accompagnèrent jusqu’au navire. Il donna à chacun un dernier baiser et commença son voyage. Après avoir traversé de nombreuses villes et régions côtières et avoir mouillé dans plusieurs îles, il accosta à Ptolémaïs et parvint à Césarée. Il logea là chez le Saint Apôtre Philippe, l’un des sept diacres, où il reçut la visite d’un prophète dénommé Agabus. Ce dernier prit la ceinture de Paul, se lia les pieds et les mains et dit : « Ainsi parle l’Esprit Saint ! Les juifs de Jérusalem lieront ainsi l’homme auquel appartient cette ceinture ! Ils le livreront aux mains des païens ». En entendant cela, les frères en larmes prièrent Paul de ne pas monter à Jérusalem. Mais celui-ci répondit : « Qu’avez-vous à pleurer et me briser le coeur ? Non seulement je veux être lié, mais je suis prêt à mourir à Jérusalem pour le Nom du Seigneur Jésus ! » Les frères se turent, puis conclurent en disant : « Que la volonté de Dieu soit faite! ».


Sur ce, Paul monta à Jérusalem avec ses disciples, parmi lesquels se trouvait Trophime d’Ephèse, un grec converti au Christ. A Jérusalem, Paul fut reçu avec amour par le Saint Apôtre Jacques, frère du Seigneur, et par tous les fidèles de l’Eglise. Ces jours-là, des juifs d’Asie vinrent à Jérusalem pour la fête. Ils haïssaient Paul et s’étaient élevés partout contre lui en Asie. L’ayant aperçu en ville en compagnie de Trophime d’Ephèse, ils allèrent trouver les grands sacrificateurs, les scribes et les anciens, l’accusant de détruire la loi de Moïse en ordonnant de ne pas se faire circoncire et en prêchant partout le Christ crucifié. Ils s’excitèrent ainsi les uns les autres pour se saisir de lui. Le jour de la fête, les juifs d’Asie le virent dans le temple, l’accusèrent, soulevèrent le peuple contre lui et se saisirent de lui en criant : « Peuple israélite, au secours ! Voici celui qui prêche partout contre notre peuple, contre la loi, contre ce lieu, et qui blasphème ! Il a même profané ce lieu saint en y introduisant des grecs ! » Ils pensaient en effet que Paul était entré au temple avec Trophime. Toute la ville s’agita, les gens accoururent et se saisirent de Paul, le traînèrent hors du temple et fermèrent les portes derrière lui. Leur intention était de le mettre à mort à l’extérieur pour ne pas souiller le lieu saint. A ce moment-là, le tribun de la cohorte qui gardait la ville apprit que tout Jérusalem s’était soulevé. Il accourut avec ses soldats et les centurions. Voyant les soldats et le tribun, les gens cessèrent de frapper Paul. Le tribun ordonna qu’on se saisît de lui, le fit lier par deux chaînes de fer et lui demanda qui il était et quel mal il avait commis. Le peuple criait de le tuer. Le tumulte était tel que le tribun ne put comprendre la faute de Paul. Il fit donc conduire le prisonnier dans la forteresse. Les soldats s’exécutèrent, traversant cette multitude qui réclamait la mort. Alors qu’ils arrivaient sur une hauteur, Paul demanda au tribun l’autorisation de dire quelques mots au peuple, et le tribun la lui accorda. Paul s’adressa au peuple en langue hébraïque en disant : « Frères et pères ! Ecoutez ce que j’ai maintenant à vous dire pour ma défense !... ». Et il leur parla de son zèle de jadis pour la Loi de Moïse. Puis il raconta comment, sur le chemin de Damas, il fut illuminé par une lumière céleste et vit le Seigneur qui l’envoya vers les païens. Mais le peuple ne voulut pas écouter plus longtemps et cria au tribun : « Ote de la terre un tel homme ! Il n’est pas digne de vivre ! » Ils poussèrent des cris, jetèrent leurs vêtements, lancèrent de la poussière en l’air et exigèrent avec fureur la mort de Paul. Le tribun fit entrer ce dernier dans la forteresse et il lui fit donner le fouet pour savoir pour quel motif le peuple criait ainsi contre lui. Pendant qu’on le fouettait, Paul s’adressa au centurion qui se tenait à ses côtés :


- Vous est-il permis de battre ainsi de verges un citoyen romain qui n’est même pas condamné ?


A ces mots, le centurion s’approcha du tribun et lui dit :


- Regarde ce que tu vas faire ! Cet homme est citoyen romain !


Le tribun s’approcha de Paul et lui dit :


- Es-tu romain ?


- Oui !


- C’est avec beaucoup d’argent que j’ai acquis ce droit de citoyenneté !


- Moi, c’est de naissance !


Sur ce, le tribun fit délier Paul. Le lendemain matin, il convoqua les principaux sacrificateurs et les anciens et fit appeler le prisonnier. Fixant le sanhédrin du regard, Paul dit :


- Frères ! C’est en toute bonne conscience que je me suis conduit jusqu’à ce jour devant Dieu !


A ces mots, le souverain sacrificateur Ananie ordonna à ceux qui se tenaient près de Paul de le frapper sur la bouche. Alors Paul lui dit :


- Dieu te frappera, muraille blanchie ! Tu es assis pour me juger suivant la loi et tu violes la loi en ordonnant de frapper un innocent !


Paul comprit que cette assemblée était composée en partie de pharisiens et en partie de sadducéens, c’est pourquoi il s’écria devant le sanhédrin :


- Frères ! Je suis pharisien et fils de pharisien ! C’est à cause de l’espérance dans la résurrection des morts que je suis mis en jugement !


Lorsqu’il eut dit cela, une vive discussion s’éleva entre pharisiens et sadducéens et l’assemblée se divisa. Les sadducéens disaient qu’il n’y a pas de résurrection, pas plus que d’ange ni d’esprit, alors que les pharisiens affirmaient le contraire. Une grande clameur ne tarda pas à s’élever, car les pharisiens avouaient ne trouver aucun mal en cet homme alors que les sadducéens pensaient le contraire, et ce fut la discorde. Le tribun, craignant que Paul ne fut mis en pièces, ordonna de le faire sortir et de le conduire dans la forteresse. La nuit suivante, le Seigneur apparut à Paul et lui dit : « Prends courage ! De même que tu as témoigné de Moi à Jérusalem, il faut que tu Me rendes témoignage à Rome ! ».


Le jour suivant, certains juifs ourdirent un complot et firent voeu de s’abstenir de nourriture et de boisson jusqu’à ce qu’ils aient tué Paul. Ils étaient en tout plus de quarante hommes. Ayant eu vent de l’affaire, le tribun envoya Paul sous bonne escorte à Césarée chez le gouverneur Félix. Les principaux sacrificateurs, aussitôt avertis, se rendirent à Césarée pour calomnier Paul devant le gouverneur. Pourtant, ils ne parvinrent pas à obtenir sa mort, car aucune faute justifiant une telle sentence ne pouvait lui être imputée. Toutefois, le gouverneur garda Paul en prison pour être agréable aux juifs. Deux ans s’écoulèrent ainsi, jusqu’à ce que Félix fût remplacé par Porcius Festus. Les principaux sacrificateurs demandèrent au nouveau gouverneur d’envoyer Paul à Jérusalem, en préparant un guet-apens pour le tuer en chemin. Festus demanda à Paul s’il voulait se rendre à Jérusalem pour y être jugé et celui-ci répondit : « Je me trouve ici devant le tribunal de César où je dois être jugé. Si j’ai commis quelque crime méritant la mort, je ne refuse pas de mourir. Mais si on ne trouve pas en moi ce qui a poussé ceux de Jérusalem à me calomnier, alors personne ne pourra me livrer à eux car j’en appelle à César ». Sur ce, Festus délibéra avec le conseil puis déclara à Paul : « Tu en as appelé à César, tu iras devant César ! ».


Quelques jours plus tard, le roi Agrippa arriva à Césarée et demanda à voir Paul. Une fois devant lui et Festus, Paul parla du Seigneur Christ, et leur raconta comment il avait été amené à la foi. Comme Agrippa lui disait : « Encore un peu et tu vas faire de moi un chrétien ! », Paul rétorqua : « Qu’il s’en faille de peu ou de beaucoup, plaise à Dieu que non seulement toi, mais tous ceux qui m’écoutent aujourd’hui deviennent tels que je suis moi-même, à l’exception de ces chaînes ! ». Sur ces paroles, le roi, le gouverneur et leur suite se retirèrent en se disant les uns aux autres : « Cet homme n’a rien fait qui mérite la mort ou la prison ! ». Agrippa dit à Festus : « Cet homme aurait pu être relâché, s’il n’en avait pas appelé à César ! ». C’est ainsi qu’on décida d’envoyer Paul à Rome devant César et qu’il fut remis avec d’autres prisonniers entre les mains du centurion Julius de la cohorte Augusta. Ils embarquèrent sur un navire et le voyage commença.


La route ne fut pas sans difficultés, à cause des vents contraires. Parvenus en vue de la Crète et d’un lieu dénommé Bons-Ports, Paul devina l’avenir et suggéra de s’arrêter là pour passer l’hiver. Mais le centurion préféra écouter l’avis du timonier et de l’armateur, et ils continuèrent leur route. De nouveau en pleine mer, une tempête très violente s’éleva. On ne vit ni le soleil ni les étoiles pendant deux semaines, au point de perdre toute idée de l’endroit où l’on se trouvait. Malmenés par les vagues, désespérés, les voyageurs ne mangeaient rien, attendant la mort. Le navire comptait en tout deux cent soixante-seize âmes. Une nuit Paul les consola : « Mes amis, il aurait fallu m’écouter et ne pas quitter la Crète ! Toutefois, je vous exhorte à ne pas perdre courage car aucun de vous ne périra. Seul le navire sera perdu. Cette nuit, un ange de Dieu m’est apparu et m’a dit : Ne crains pas, Paul, il faut que tu comparaisses devant César et voici que Dieu t’a donné tous ceux qui naviguent avec toi. C’est pourquoi, mes amis, rassurez-vous ! J’ai confiance en Dieu qu’il en sera ainsi ». Puis il les exhorta à prendre un peu de nourriture et ajouta : « Ne craignez pas, car pas un cheveu de vos têtes ne sera perdu ! ». Ayant dit cela, il prit du pain, rendit grâce à Dieu et mangea. Tous, réconfortés, prirent un peu de nourriture. Comme le jour se levait, ils aperçurent la terre sans toutefois savoir de quel lieu il s’agissait. Ils dirigèrent le navire vers la côte. Parvenu près du rivage, le navire s’échoua. La proue, prise sur un récif, s’immobilisa, tandis que la poupe se brisait sous la violence des vagues. Les soldats se concertèrent pour tuer les prisonniers afin qu’aucun d’eux ne s’enfuît, mais le centurion, qui voulait sauver Paul, les empêcha d’exécuter leur dessein et ordonna à ceux qui savaient nager de se jeter à l’eau les premiers pour gagner la terre. Les autres quittèrent le navire à leur suite, qui sur des planches, qui sur des débris flottants. Tous atteignirent vivants la terre. Ils apprirent que l’île sur laquelle ils avaient échoué s’appelait Malte. Les barbares qui peuplaient l’île leur témoignèrent beaucoup de bienveillance. Ils firent un grand feu à cause du froid et de la pluie qui tombait, pour permettre aux naufragés de se réchauffer. Comme Paul ramassait des broussailles pour alimenter le feu, une vipère, réveillée par la chaleur, se suspendit à sa main. Quand les barbares virent le serpent suspendu à la main de Paul, ils se dirent : « Assurément, cet homme est un meurtrier puisque la justice de Dieu n’a pas voulu le laisser vivre après qu’il eût été sauvé de la mer ! » Mais Paul secoua le serpent dans le feu sans subir aucun mal. Les gens pensaient le voir enfler et mourir sous l’effet du venin. Après avoir attendu longtemps sans que rien ne se produisît, ils changèrent d’avis et pensèrent qu’ils avaient affaire avec un dieu.


Le personnage principal de l’île, un certain Publius, reçut les naufragés et s’occupa d’eux pendant trois jours. Son père, souffrant des intestins et de la fièvre, était alité. Entrant chez lui, Paul pria le Seigneur, lui imposa les mains et le guérit. Là-dessus, les autres malades de l’île accoururent et furent tous guéris par Paul. Ils séjournèrent trois mois dans l’île, puis prirent un autre navire qui les conduisit à Syracuse, et de là à Rhegium (Reggio) et à Puteoli (Pouzzoles), après quoi ils atteignirent Rome.


Apprenant l’arrivée de Paul, les frères de Rome vinrent à sa rencontre jusqu’au Forum d’Appius et aux Trois-Cavernes. Paul se réjouit en les voyant, et rendit grâce à Dieu. A Rome le centurion qui accompagnait les prisonniers depuis Jérusalem les remit au stratège, qui permit à Paul d’habiter seul, sous la garde d’un seul soldat. Paul résida ainsi à Rome deux ans, recevant tous ceux qui venaient lui rendre visite et prêchant le Royaume de Dieu et tout ce qui concerne notre Seigneur Jésus-Christ, sans obstacle et avec grande audace.


Tout ce que nous avons raconté jusqu’ici de la vie et des labeurs de Saint Paul nous vient des actes des Apôtres écrits par Saint Luc. Il parle lui-même de ses souffrances ultérieures dans l’épître aux Corinthiens : « Pour les travaux, bien plus, pour les coups bien plus, pour les emprisonnements, bien plus. Souvent en danger de mort; cinq fois j’ai reçu des juifs quarante coups moins uns, trois fois j’ai été battu de verges, une fois lapidé, trois fois j’ai fait naufrage, j’ai passé un jour et une nuit dans l’abîme, et souvent j’ai cheminé sur les routes ». De même qu’il avait arpenté la terre et la mer dans toutes ses dimensions au cours de ses voyages, il contempla l’Auteur Divin en étant ravi jusqu’au troisième ciel. Car le Seigneur, pour consoler son Apôtre des pénibles labeurs supportés en Son Nom, lui révéla les biens célestes que l’oeil n’a point vus, et lui fit entendre des paroles ineffables qu’il n’appartient pas à l’homme de rapporter.


Eusèbe de Pamphylie, évêque de Césarée de Palestine, a copié les actes de l’Eglise. Il nous a laissé le récit des derniers exploits du Saint Apôtre Paul. Il raconte qu’après avoir été incarcéré deux ans à Rome, il fut finalement déclaré innocent et libéré. Par la suite, il prêcha la Parole de Dieu tant à Rome que dans d’autres régions d’occident.


Saint Siméon Métaphraste rapporte qu’après son emprisonnement, Saint Paul resta encore quelques années à Rome pour y prêcher le Christ, puis quitta la capitale pour entreprendre des voyages en Gaule, en Espagne et en Italie, éclairant de la lumière de la foi les nombreux païens qu’il tirait du leurre des idoles. Alors qu’il était en Espagne, une femme noble et riche qui avait entendu parler de la prédication des Apôtres voulut le voir, et exhorta son mari Probus à inviter le saint chez eux. Alors que Saint Paul entrait dans leur demeure, cette femme, dénommée Xanthippe, vit sur le front de l’Apôtre cette inscription en lettres d’or : Paul, Apôtre du Christ. Ayant vu ce que personne d’autre ne put voir, elle se jeta avec crainte aux pieds de l’Apôtre, confessa le Christ comme seul vrai Dieu, et demanda le baptême. Elle le reçut donc, suivie de son mari Probus, de toute leur maison, du gouverneur de la ville, et de nombreuses autres personnes.


Après avoir visité ces pays occidentaux et les avoir éclairés de la lumière de la sainte Foi, Paul revint à Rome d’où il écrivit une lettre à son disciple Timothée en disant : « Je sers déjà de libation et le moment de mon départ approche. J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. Désormais m’est réservée la couronne de justice que le Seigneur me donnera ce jour-là ! ».


Le supplice du Saint Apôtre est décrit de manières différentes par les divers auteurs ecclésiastiques. Nicéphore Kalliste dans son livre d’histoire écclésiastique, ch.56, écrit que Saint Paul souffrit la même année et le même jour que le Saint Apôtre Pierre en aidant ce dernier à vaincre le mage Simon. Saint Siméon Métaphraste rapporte, quant à lui, que Saint Paul souffrit plusieurs années après la mort de Simon le mage, pour avoir converti deux concubines de Néron à une vie pure. D’autres auteurs disent bien que les deux Apôtres souffrirent le même jour, un 29 juin, mais à un an d’intervalle, Paul l’année qui suivit celle où Pierre fut crucifié. On raconte aussi que Paul fut mis à mort pour avoir exhorté les femmes et les vierges à mener une vie chaste et pure.


Quoi qu’il en soit, comme Saint Paul et Saint Pierre vécurent plusieurs années ensemble à Rome et en occident, il est tout à fait possible que Paul soit venu aider Pierre à Rome dans son combat contre le mage Simon au cours de son premier séjour à Rome, puis, au cours d’un second séjour, l’ait de nouveau aidé dans son oeuvre de salut en enseignant aux hommes ainsi qu’aux femmes à mener une vie chaste et pure. Ces exhortations rendirent furieux l’empereur Néron, homme impie et mauvais, si bien qu’il fit rechercher les deux Apôtres pour les mettre à mort. Pierre, en tant qu’étranger, fut crucifié, et Paul, en tant que citoyen romain, fut condamné à avoir la tête tranchée, car il ne convenait pas qu’il mourût de manière honteuse. On ne sait pas s’ils moururent la même année, mais en tout cas, leurs morts eurent lieu toutes les deux un vingt-neuf juin.


Quand la sainte tête de Paul fut tranchée, il en coula du sang et du lait. Les fidèles prirent son saint corps pour le déposer au même endroit que celui de Saint Pierre. C’est ainsi que mourut le vase élu du Christ, le maître des païens, le prédicateur universel, le visionnaire des hauteurs célestes et des biens du Paradis, offrant aux anges et aux hommes un spectacle étonnant. Grand ascète et grand-souffrant, Paul porta dans son corps les marques de son Seigneur, lui le prince des Apôtres, et fut de nouveau placé, cette fois-ci sans son corps, au troisième ciel, pour y être présenté à la Lumière Trinitaire avec son collaborateur et ami, cet autre prince des Apôtres, le Saint Apôtre Pierre. Ils quittèrent ainsi l’Eglise qui crie vers Dieu pour l’Eglise victorieuse, et fêtèrent dans les acclamations et la joie du témoignage et de la glorification, le Père, le Fils et le Saint Esprit, Dieu Un dans la Trinité, auquel il convient que nous pécheurs, nous offrions honneur, gloire, adoration et gratitude, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

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lundi 28 septembre 2009

LE CHEMIN


(Article extrait du Trésor spirituel de Saint Tikhon de Zadonsk)


Chrétiens ! Notre vie est comme un chemin, qui relie un village à un autre, une ville à une autre. Notre vie est un chemin que nous suivons en permanence. Que nous dormions ou que nous veillions, nous le suivons toujours. Nous l’empruntons à notre naissance et nous le quittons à notre mort. Pour certains, ce chemin est très long, pour d’autres il est très court, mais quoi qu’il en soit, sa fin n’est connue de personne. Nous ne savons pas quand nous atteindrons le terme de notre route. Ainsi en a décidé le Seigneur qui pourvoit à tout, afin que nous soyons toujours dans l’attente de la fin, et que nous nous y préparions.


Certains chemins sont larges et spacieux, d’autres étroits et resserrés. Il en va de même du chemin de notre vie. Mais examinons ce que sont ces chemins, spacieux ou étroit, et nous comprendrons vers quel terme l’un et l’autre conduit.


Sur le chemin spacieux se trouve l’incroyance, sur le chemin étroit se trouve la foi vivante. Sur le chemin spacieux l’absence de crainte, sur le chemin étroit la crainte de Dieu. Sur le chemin spacieux la volonté propre et la désobéissance, sur le chemin étroit la soumission et l’obéissance. Sur le chemin spacieux l’amour de soi sans limite, sur le chemin étroit l’amour de Dieu et du frère. Sur le chemin spacieux l’amour des vanités du monde, sur le chemin étroit la fuite de ces vanités. Sur le chemin spacieux la recherche des honneurs, de la gloire et des richesses, sur le chemin étroit le mépris de toutes ces choses. Sur le chemin spacieux le luxe et la concupiscence, sur le chemin étroit la tempérance, le jeûne, et l’abstinence. Sur le chemin spacieux l’orgueil et le faste, sur le chemin étroit l’humilité. Sur le chemin spacieux les péchés et les iniquités, sur le chemin étroit les vertus. Sur le chemin spacieux la dépravation, l’adultère et toutes les impuretés, sur le chemin étroit l’innocence et la pureté. Sur le chemin spacieux l’ivrognerie et l’indécence, sur le chemin étroit la sobriété et la décence. Sur le chemin spacieux le vol, le rapt, le pillage, la violence et toutes les injustices, sur le chemin étroit l’éloignement de tout cela et l’accomplissement de la justice. Sur le chemin spacieux la colère, la fureur, la rancune, la vengeance en actes et en paroles, sur le chemin étroit le mépris de la vengeance, la douceur et la patience. Sur le chemin spacieux la dureté, la férocité et la cruauté, sur le chemin étroit la miséricorde et la compassion. Sur le chemin spacieux la calomnie, le mépris, le jugement et les outrages infligés au prochain, sur le chemin étroit l’abstention de tout cela et un silence raisonnable. Sur le chemin spacieux le mensonge, la malignité, la ruse et l’hypocrisie, sur le chemin étroit la candeur et des paroles qui correspondent aux pensées. Sur le chemin spacieux les paroles, les actes et les pensées contraires à la volonté de Dieu, sur le chemin étroit le repentir sincère et ses fruits, les bonnes actions.


Tu vois donc, chrétien, comment sont les chemins de nos vies ! Le chemin spacieux, contraire à Dieu, Lui est désagréable. Le chemin étroit en revanche, Lui est agréable, car il s’accorde à Sa sainte volonté. Le chemin spacieux conduit l’homme à la perdition, tandis que le chemin étroit le conduit à la vie.


Satan attire et conduit chacun d’entre nous vers le chemin spacieux, mais le Christ Sauveur, qui a souffert et est mort pour chacun d’entre nous, nous rappelle sur le chemin étroit. Réfléchis ! Qui faut-il écouter, le Christ, ou Satan ? Quel chemin faut-il suivre ? le chemin spacieux qui mène à la perdition, ou le chemin étroit qui conduit à la vie ? Le Christ notre Seigneur veut te conduire à la vie éternelle, Lui qui t’aime et t’a libéré. Mais Satan, ton ennemi, veut te conduire avec lui à la perdition. Ecoute les paroles de ton Sauveur, qui méritent l’attention, retiens-les dans ton coeur, et instruis-toi auprès d’elles ! Sois attentif à toi-même, ainsi qu’à ce qu’elles disent : Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il y en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent. (Mt.7,13-14) Et le Saint Apôtre ajoute à cela : Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume des Cieux. (Act.14,22) Conduis-moi, Seigneur, dans Ta voie, et je marcherai dans Ta vérité ; que mon coeur trouve sa joie à craindre Ton Nom. (Ps.85,11) Et qu’enseigne à son tour le Psaume 118 ? Il nous enseigne comment prier, afin que le Seigneur nous enseigne Lui-même Sa voie, nous y maintienne, et nous conduise toujours sur elle.

lundi 14 septembre 2009

L’ICÔNE DE LA MÈRE DE DIEU "DE JERUSALEM"






D’après une pieuse tradition, le prototype de l’icône de la Mère de Dieu de Jérusalem a été peint par le Saint Apôtre Luc à Gethsémani quinze ans après l’Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ.

L’empereur Léon le Grand fit transporter l’icône à Constantinople, afin de l’installer dans l’église consacrée à la Mère de Dieu de la Source. Plus tard, au temps de l’empereur Héraclius, Constantinople fut attaquée par les Scythes, et le salut de la ville fut obtenu par les prières du peuple grec devant l’icône de la Mère de Dieu de Jérusalem. Après cette manifestation miraculeuse de la miséricorde de la Reine des Cieux, le pieux empereur ordonna que la sainte icône fût transportée dans l’église des Blachernes, où elle demeura près de trois cents ans.

Au début du Xème siècle, les russes firent campagne contre Constantinople et emportèrent l’icône de la Mère de Dieu de Jérusalem à Cherson. Par la suite, après son baptême dans cette même ville, le prince Vladimir emporta l’icône à Kiev. Plus tard, les habitants de Novgorod reçurent la foi chrétienne, et le grand prince leur envoya l’icône comme bénédiction. Elle résida plus de quatre cents ans dans la cathédrale Sainte-Sophie.

Au milieu du seizième siècle, Novgorod tomba entre les mains du tsar Ivan le Terrible qui fit transporter l’icône de Jérusalem à Moscou, où elle fut déposée dans la cathédrale de la Dormition de la Toute-Sainte Mère de Dieu.

Lors de l’invasion des français en 1812, l’icône fut volée et emportée à Paris. On suppose qu’elle se trouve aujourd’hui à la cathédrale Notre-Dame.

La copie de Moscou

On garde à Moscou, dans la cathédrale de la Dormition de la Toute-Sainte Mère de Dieu, une copie de l’icône de Jérusalem qui provient de l’église de la Nativité de la Mère de Dieu yf ctyzx. Sur les côtés de cette copie sont représentés les Saints Apôtres Pierre, Paul, Luc, Simon, Philippe, Mathieu, Marc, Jacques, Thomas et Barthélémy, ainsi que les saints martyrs Procope, Georges et Mercure.

La copie de Constantinople

Une autre copie de l’icône de Jérusalem fut transportée de Jérusalem à la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople, où elle demeura du XIIème au XVème siècle. Selon certaines sources, une église consacrée à cette icône existait dans la ville aux XIème et XIIème siècles.

La copie de Krivoezerskaïa Poustynia,

dans le gouvernement de Kostroma

Le monastère Krivoezersk fut fondé en 1644, au temps du patriarche Joseph. Il fit parler de lui en 1709 et dans les années qui suivirent, quand fut peinte l’icône miraculeuse de la Mère de Dieu de Jérusalem. Cette icône resta dans le monastère par la suite.

En cette année 1709, plusieurs amateurs de solitude et d’exploits ascétiques vinrent s’établir au monastère, et parmi eux Cyrille Oulanov, iconographe du tsar, qui y fut tonsuré sous le nom de Corneille. Avant son arrivée, le père Corneille avait déjà le désir de faire une copie de l’icône miraculeuse de Jérusalem de la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu à Moscou. Aussi se mit-il tout de suite au travail. Ecoutons le récit de l’higoumène Léonce :

« Comme je vivais à Pérerva, village situé dans un méandre de la Moscova, dans le monastère consacré à la Dormition de la Toute-Sainte Mère de Dieu et à Saint Nicolas, la pensée me vint de procurer une perle de grand prix, un riche trésor au monastère de Krivoezersky, situé près de Iourevets-Polosk : je désirais convaincre un bon iconographe de réaliser à Moscou une copie de la très glorieuse et miraculeuse icône de Jérusalem de notre Tout-Puissant Intercesseur, la Protectrice des chrétiens, la Toute-Pure Souveraine, la Mère de Dieu et Toujours-Vierge Marie. J’étais poursuivi par ce désir tenace qui malmenait mon âme, et je me rendais fréquemment à la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu pour vénérer avec componction l’icône miraculeuse. J’élevais vers notre Toute-Pure et miséricordieuse Protectrice des prières ardentes afin qu’Elle eût pitié de nous et qu’Elle voulût bien donner à Son monastère de Krivoezersk la même image divine que celle de la cathédrale de Moscou, par le moyen qu’Elle et son Fils choisiraient.

Je ne sais comment cela se fit, mais un an plus tard, sans doute par la volonté de Dieu et de Sa Mère, j’avais totalement oublié ce désir, et sa pensée n’effleurait même plus mon esprit.

En 1709, je vivais toujours au monastère Saint-Nicolas de Pérerva. Un beau jour, j’entendis des habitants de Iourevets raconter qu’un certain Cyrille Oulanov, originaire de Moscou et pieux iconographe du tsar, venait d’être tonsuré au monastère Krivoezersky sous le nom de Corneille. On disait qu’il avait peint une icône de Jérusalem de notre Toute-Sainte Souveraine, la Mère de Dieu et Toujours-Vierge Marie pour la cathédrale du monastère, dédiée à la Sainte et Vivifiante Trinité. L’icône, de dimensions légèrement moindres que celle de Moscou, était, disait-on, très belle, et tout à fait étonnante. En entendant ce récit, je m’étonnai de la miséricorde de Dieu et de la bienveillance de la Reine des Cieux. Je me remémorai mon désir passé de voir peinte une copie de l’icône de Moscou pour le monastère Krivoezersky. Dans une joie ineffable, je me précipitai à Moscou pour vénérer l’icône de la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu, et rendre grâce à la Protectrice des chrétiens et à son Fils notre Dieu. Dieu avait manifesté Sa bienveillance à l’égard du monastère de Krivoezersk ! Plus tard, j’entendis que le père Corneille avait quitté le monastère de Krivoezersk peu de temps après avoir peint l’icône ! Tout s’était donc passé comme s’il avait été envoyé dans ce monastère uniquement pour accomplir cette oeuvre ! Ce fut pour moi une nouvelle occasion de glorifier Dieu et notre Très Sainte Souveraine.

Il faut dire qu’à cette époque, je n’avais nullement l’intention de m’établir au Désert de Krivoezersk. Je ne caressais d’ailleurs pas plus l’espoir de voir la divine icône qui venait d’y être peinte. Je me disais seulement à moi-même : Gloire à Dieu et à Sa Mère ! Par la providence divine, un trésor a été offert à ce monastère !

En 1711, il advint que la volonté de Dieu et la demande des moines du monastère me placèrent au poste d’higoumène de Krivoezersk. A peine arrivé de Moscou, j’entrai dans l’église pour voir ce divin trésor que j’avais tant désiré, cette gloire et cette joie des chrétiens, l’icône de Jérusalem de notre Souveraine et Mère de Dieu. Comme mon âme se réjouit alors d’avoir été digne de la voir et de la vénérer !

L’icône fut solennellement bénie cette année-là, le 20 août, peu après la Dormition, et une fête spéciale fut instaurée en son honneur. L’higoumène et toute sa communauté promirent à Dieu de renouveler cette vénération solennelle chaque année, en souvenir du don de Dieu. On souhaitait ainsi rendre grâce à notre Dieu glorifié dans la Trinité et à Sa Mère miséricordieuse pour l’attribution au monastère de cette perle sans prix, et pour l’élan inconcevable de leur bienveillance.

Il n’est pas inutile de dire ici deux mots sur le moine Corneille. A peine tonsuré, il se mit très vite à peindre l’icône de notre Souveraine, la Mère de Dieu et Toujours-Vierge Marie, portant dans ses bras divins son Enfant, son Fils et son Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ. Comme il convient aux moines nouvellement tonsurés, il vivait dans la piété, la crainte, et la tempérance, respectant la tradition des Saints Pères qui commande de jeûner pendant quarante jours. Par l’intercession de la Toute-Pure Mère de Dieu, Dieu lui accorda une telle componction que ses larmes coulaient en permanence tandis qu’il peignait les traits doux et divins de la Reine des Cieux et de son Fils, le Très-Doux Jésus. Il s’abstenait de toute conversation pendant son travail, et priait constamment notre Protectrice d’avoir pitié de lui, afin que son oeuvre le conduisît avec tout le monastère à la joie et au salut. Cette componction animait toutes ses prières, de jour comme de nuit. Avec l’aide de Dieu et de Sa Mère Toute-Pure, il termina la divine icône. Le résultat fut si beau, si inattendu, qu’il en fut surpris et saisi de crainte. Il glorifia Dieu et Sa Mère Toute-Pure pour leur miséricorde. Avant même la fin de la période de quarante jours suivant la tonsure, les hiéromoines du monastère purent venir chercher l’icône achevée dans sa cellule, et la porter joyeusement à l’église. Aujourd’hui encore, lorsqu’il pense au temps où il peignit cette icône, son âme se remplit de mansuétude et de joie.

Il faut donc croire que cette icône miraculeuse de la Toute-Sainte Mère de Dieu de Jérusalem a été peinte par un effet tout particulier de la providence de Dieu et de Sa Mère Toute-Sainte ».

A partir de 1711, à la suite d’une demande des habitants de la région qui la vénéraient beaucoup, on prit l’habitude d’amener l’icône dans les églises paroissiales et chez les habitants pour des offices d’actions de grâce. Cette coutume fut confirmée en 1720 par Monseigneur Pitirim, archevêque de Nijni-Novgorod.

La première glorification attestée de la sainte icône eut lieu en 1781. Le 22 décembre de cette année-là, un grand incendie éclata au monastère. Il gagna rapidement tous les édifices, en particulier l’église en bois de Saint Nicolas et son clocher. Puis il atteignit l’église en pierre dédiée à la Sainte Trinité et son clocher, sous les yeux des frères impuissants à maîtriser les éléments déchaînés. C’était avec horreur qu’ils regardaient des morceaux de l’église s’embraser et partir en fumée. L’incendie gagnait tout l’édifice, exposant la sainte icône à une inévitable destruction. Pourtant, bien que le feu eût pénétré à l’intérieur, l’église resta entière. Les icônes furent endommagées et couvertes de suie, les peintures boursouflées, mais l’icône de Jérusalem fut épargnée, demeurant aussi lumineuse, claire et propre qu’auparavant. On put seulement observer sur le poignet de la main gauche de la Toute-Pure la cloque d’une brûlure, qui s’atténua avec le temps tout en restant visible, comme pour attester que la main avait souffert.

Le 4 juillet 1859, à onze heures, un incendie se déclara chez un habitant de Iourevets-Polosk, dénommé Alexandre Lougovsky, à cause de l’imprudence d’un ouvrier. Comme un vent fort soufflait à ce moment-là, le feu se propagea sur les demeures environnantes, et quatorze propriétaires perdirent leur maison et leurs biens. Il semblait inévitable que l’incendie gagnerait les autres maisons et les trois églises proches, car le vent attisait le feu et projetait des étincelles au loin. Les toits de certains bâtiments commençaient d’ailleurs à prendre feu.

Mais voici que le Seigneur Dieu voulut bien manifester Sa miséricorde aux pécheurs. Il se trouvait qu’en ce temps-là la cathédrale de la ville accueillait la précieuse icône de la Mère de Dieu de Jérusalem du monastère de Krivoezersk. Les habitants de Iourevets avaient en effet réclamé la sainte et très vénérable icône pour une procession autour de la ville. Tous les moyens déployés contre l’incendie s’avérant inefficaces, les habitants demandèrent au recteur de la cathédrale de bien vouloir conduire l’icône sur les lieux. Comme on l’apportait avec tous les honneurs qui lui sont dus, le vent tourna du nord-est au nord-ouest et les étincelles cessèrent de pleuvoir sur la ville. Le feu semblant s’apaiser, on rapporta l’icône à la cathédrale. Cependant, à la surprise générale, le vent se remit à souffler du nord-ouest, l’incendie reprit de plus belle, et les étincelles menacèrent de nouveau la ville. Les habitants, mesurant à ce miracle la protection et l’intercession de la Mère de Dieu, firent revenir la sainte icône. Le vent tourna de nouveau. Cette fois, on garda l’icône sur les lieux jusqu’à ce que le feu fût complètement éteint. Les habitants de la ville, tous témoins du miracle, insistèrent pour que celui-ci fût publié, comme témoignage pour les générations à venir.

L’intercession de la Mère de Dieu ne se limitait pas aux incendies. Elle s’imposa également au cours des épidémies de choléra qui tombèrent sur Krivoezersk et ses environs en 1848 et 1853. Partout où on portait la sainte icône, la contagion cessait, ou bien les effets mortels disparaissaient. Il en allait de même dans les cas d’épizootie, tant au monastère que dans les villages des environs. Il y eut aussi des cas de guérisons de malades, notamment de deux jeunes filles qui participaient à des processions avec l’icône miraculeuse.

La copie du monastère russe

Saint-Pantéléimon, au Mont Athos

Cette sainte icône repose dans un cadre recouvert de verre, situé au-dessus des portes royales de la cathédrale de l’Intercession de la Toute-Sainte Mère de Dieu. On a coutume de la faire descendre à certaines occasions avec le large ruban de velours brodé à son tropaire sur lequel elle est suspendue, pour l’offrir à la vénération. Elle fut peinte en 1825 au monastère Krivoezersky par le hiérodiacre Nikon (Nil dans le grand habit), qui l’envoya en cadeau au monastère Saint-Pantéléimon en 1850.

Sur cette icône, la Toute-Sainte Vierge tient l’Enfant-Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, sur Son bras droit, contemplant Celui qui repose sur elle comme sur un trône de gloire. Le Seigneur bénit de Sa main droite, les doigts repliés formant les lettres IC. Sa main gauche tient un rouleau. Sur les bords de l’icône sont représentés Saint Joachim et Sainte Anne, les parents de la Sainte Vierge Marie. Au verso, on peut trouver une inscription disant que l’icône a été peinte par le hiéromoine Nikon du monastère Saint-Nil-de-la-Sora, qui a voulu, à la suite d’une incitation particulière de la providence, témoigner de son zèle pour le monastère russe du grand martyr et anargyre Pantéléimon, et pour la bienveillance de Dieu et de la Toute-Sainte Mère de Dieu.

Dès que l’icône parvint au monastère, on envoya une lettre au hiéromoine Nikon pour lui demander d’expliquer, si possible, quelle avait été cette incitation particulière. Par la lettre du 12 décembre 1852, Père Nikon raconte que trente ans auparavant, alors qu’il était encore hiérodiacre et vivait dans le désert de Krivoezersk, il avait été impressionné par les miracles de l’icône du monastère. Il décida d’en peindre une copie conforme, excepté en ce qui concerne les dimensions. Lors de la bénédiction de l’icône, il y eut un signe, une prophétie qui s’accomplit clairement, et par la suite, d’autres manifestations de la grâce. Plus tard, il partit, selon la volonté de Dieu, s’installer au monastère Saint-Nil, alors presque déserté. L’icône ne le quittait jamais. Elle lui servait de baume pour l’âme et pour le coeur dans les tribulations. La grâce de l’icône guérissait les maladies, protégeait du feu... Il n’avait jamais eu l’intention de s’en séparer, mais la providence de Dieu et de Sa Mère Toute-Sainte en avait décidé autrement. Il priait les pères du monastère Saint-Pantéléimon de le croire, et de ne pas douter que l’icône leur avait bien été envoyée par Dieu et par la bienveillance de la Reine des Cieux. Il demandait aussi qu’on n’exigeât pas de lui plus de détails. Toutefois, afin qu’ils ne se sentent pas offensés, il ajoutait à la fin de sa lettre le récit d’un songe qu’il avait eu deux mois avant l’envoi de l’icône : « Il me semblait voir la Sainte Montagne de l’Athos. Je commençais à en gravir les pentes, accompagné d’une personne qui me servait de guide et prétendait s’être déjà rendue au Mont Athos. Nous nous approchâmes d’un escarpement rocheux ; il n’est pas de mot pour dire combien il était difficile d’en faire l’ascension. Mon compagnon grimpait avec facilité, et moi, avec crainte et force peine. Nous parvînmes toutefois jusqu’en un certain lieu où mon guide devint invisible. J’ai dans l’idée que ce guide n’était autre que mon ancien, Saint Nil de la Sora. Il me paraissait tout à fait impossible de continuer à grimper sur ces rochers. La crainte me gagna. Je poursuivis quand même et parvins sur un promontoire où se tenait une église. Mon âme et mon coeur s’emplirent de joie, de révérence et de crainte : j’aperçus près de l’entrée de l’église une Femme extraordinairement belle, vêtue d’habits blancs comme la neige. Son regard était amical et tendre. Elle dit, en me voyant : ‘Heureusement, tu es venu vite !’ Puis Elle me donna sur une cuillère un liquide blanc comme le lait, au goût ineffablement doux. « Prends, tu en as besoin, tu es fatigué » Cette Femme divine prononça ensuite des paroles indicibles et m’ordonna d’envoyer ma sainte icône au monastère russe du Mont Athos. Après l’envoi de l’icône, tout ce que la Souveraine m’avait promis s’accomplit : le skite du monastère Saint-Nil-de-la-Sora fut déclaré indépendant, l’église dédiée à Saint Jean le Précurseur sur le lieu où avait vécu Saint Nil fut enfin consacrée après dix ans d’attente, mon désir de recevoir le grand habit et de demeurer près de la dite église dans la cellule de Saint Nil fut comblé, et bien d’autres choses encore ». La lettre se termine par ces mots : « Gloire, grandeur et honneur à la Toujours-Vierge Marie, Mère de Dieu ! »

Lors des vigiles des fêtes de la Mère de Dieu, on descend la très sainte icône avec honneur et on célèbre un acathiste devant elle, à la fin duquel l’higoumène et tous les frères la vénèrent, s’inclinent jusqu’à terre et demandent à la Mère de Dieu son aide et son intercession devant son Fils et notre Dieu.

On fête la sainte icône le 12 octobre.