vendredi 19 décembre 2008

MALHEUR.... AU LIEU PRIVE DE LUMIERE




( Trésor spirituel de Saint Tikhon de Zadonsk)


Malheur au lieu privé de lumière ! Les hommes y errent comme des aveugles, sans distinguer l'utile du nuisible; on y trébuche, on y tombe, on y rencontre toutes sortes de calamités, de maux et de nuisances. Malheur surtout aux âmes privées de la véritable Lumière, le Christ ! Elles n’abritent que les ténèbres, l'ombre de la mort, les malheurs, la misère et la perdition ! « Je suis la Lumière du monde, celui qui Me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jn.8,12). « Réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d'entre les morts et le Christ t'éclairera »(Eph.5,14).
Malheur à la maison dont le maître n'est pas raisonnable ! Il y règne toute sorte de désordre ! Malheur surtout aux âmes que n'habite pas le Christ, tel un Maître de maison ! On y voit du trouble et du désordre, c'est le repaire de divers esprits méchants.
Malheur au navire qui n'a pas de bon timonier, car il est près du naufrage ! Malheur surtout à l'âme qui navigue sur l'océan de ce monde, sans avoir le Christ pour sage pilote, car elle aussi s'approche du naufrage! « Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, il ne Lui appartient pas! »(Rom.8,9).
Malheur aux gens qui n'ont ni pain ni eau, car ils meurent de faim et de soif ! Malheur surtout aux âmes qui sont privées du pain de vie, Jésus-Christ, car elles dépériront et devront mourir. « Je suis le pain de vie...Le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde »(Jn.6). « Celui qui boira de l'eau que Je lui donnerai n'aura jamais soif, et l'eau que Je lui donnerai deviendra en lui une source qui jaillira jusque dans la vie éternelle »(Jn.4,14). Le corps est nourri par le pain et désaltéré par l'eau, sans eux il s'affaiblit et meurt. Le Christ est la véritable nourriture et la véritable boisson de l'âme, par lesquelles elle s'anime et vit. Sans cette nourriture et cette boisson, elle s'affaiblit et meurt.
Celui qui n'a pas l'Esprit du Christ n'a pas le Christ et la vie du Christ se manifeste chez celui en qui Il demeure. Avec cette vie apparaissent l'humilité, l'amour, la patience et la douceur. Le Christ ne peut pas demeurer dans l'homme sans que cela ne produise d'effet: infailliblement, naissent les oeuvres que le Christ désire. De la même façon, le soleil ne peut pas briller sans darder ses rayons, un poêle ne peut pas chauffer sans dégager de chaleur, un bon arbre ne peut pas pousser sans porter de doux fruits. Si le Christ, qui est la lumière de la vie, demeure en quelqu'un, Sa lumière apparaît aussi chez cette personne, les ténèbres sont chassées, et les oeuvres obscures ne se font pas jour. Si le Christ, qui est un feu purificateur, demeure en quelqu'un, cette personne diffuse la chaleur de l'amour et de la miséricorde. Si le Christ, qui est l'humble et très doux agneau de Dieu, demeure en quelqu'un, en cette personne naissent Son humilité, Sa douceur et Sa patience. Si le Christ, qui est l'arbre de vie, croît en quelqu'un, alors Il lui fait porter de doux fruits, car tel est l'arbre, tels sont les fruits.
Celui qui est uni au Christ comme un membre au corps, ou comme un sarment au cep, celui-là porte des fruits semblables à ceux du Christ. La présence du Christ dans l'homme ne peut pas être sans effet, elle s'exprime par des mouvements spirituels et par les actes qui leur correspondent. Chrétiens, tournons-nous donc de tout notre coeur vers le Christ, soupirons et pleurons devant Lui, repentons-nous avec un coeur broyé, prions-Le avec ferveur de venir vers les pécheurs que nous sommes, de demeurer en nous par la foi, et de Lui appartenir; demandons sans relâche, cherchons et frappons aux portes de Sa miséricorde, « jusqu'à ce que le Christ soit formé en nous » (Gal.4,19).

samedi 13 décembre 2008

DE LA CRAINTE DE DIEU ET DE L'AMOUR DE DIEU




Essai ascétique
de Saint Ignace Briantchaninov, Evêque du Caucase et de la Mer Noire


Dieu a instauré clairement et simplement le service que l'homme Lui doit. Cependant, nous sommes devenus si compliqués, si malins, si étrangers à l'intelligence spirituelle, que nous ne savons pas servir Dieu avec justesse et d'une façon qui Lui soit agréable, sans être guidés et instruits avec soin. Bien souvent, nous nous mettons à servir Dieu en nous opposant à Sa volonté, apportant à nos âmes bien plus de nuisance que de bien. C'est ainsi que certains, ayant lu dans la Sainte Ecriture que l'amour est la plus grande des vertus (1Cor.13,13), ou encore que Dieu est Amour (1Jn.4,8), s'efforcent de développer dans leur coeur un sentiment d'amour, de le mélanger à leurs prières, à leurs pensées sur Dieu, et à toutes leurs actions.
Dieu se détourne d'une telle impureté. Il exige l'amour de l'homme, mais un amour véritable, spirituel et saint, et non une rêverie charnelle souillée d'orgueil et de volupté. Seul un coeur purifié et sanctifié par la grâce divine peut aimer Dieu. Un tel amour est un don de Dieu, répandu par l'Esprit Saint dans les âmes de Ses véritables serviteurs (Rom.5,5). Bien au contraire, l'amour "naturel" au genre humain est détérioré par le péché, il a entièrement contaminé chaque homme. Il serait vain pour nous de tenter de servir Dieu ou de s'unir à Lui par un tel amour ! Dieu est saint et Il ne repose que sur les saints. Par ailleurs, Dieu est libre: l'homme ne peut L'accueillir si Dieu n'a pas la volonté de résider en lui, quand bien même l'homme ferait tous les efforts possibles dans ce sens, mettant en avant le fait qu'il a été créé dans le but que Dieu vienne habiter en lui, qu'il est le temple de Dieu (1Cor.3,16). Ce temple est dans un triste état d'abandon, il a besoin d'être renouvelé avant d'être consacré.
La tendance prématurée de développer en soi le sentiment d'amour pour Dieu est déjà un leurre. Elle écarte immédiatement l'homme du juste service de Dieu, l'introduit dans diverses erreurs, et conduit à la maladie, puis à la perdition de l'âme. Nous prouverons tout ceci en nous appuyant sur la Sainte Ecriture et sur les écrits des Pères. Nous montrerons que le cheminement vers le Christ commence et se termine par la crainte de Dieu. Nous établirons enfin que l'amour de Dieu est le bienheureux repos en Dieu que trouvent ceux qui ont mené à son terme le voyage invisible vers Lui.
On sait que l'Ancien Testament présente l'ombre de la vérité; les événements concernant l'homme extérieur sont des figures de l'homme intérieur du Nouveau Testament. Le Lévitique, par exemple, expose le terrible châtiment auquel furent soumis Nadab et Abihu, deux fils d'Aaron et sacrificateurs du peuple. « Ils prirent chacun un brasier, y mirent du feu et posèrent du parfum dessus. Ils apportèrent devant l'Eternel du feu étranger, ce qu'Il ne leur avait point ordonné. Alors le feu sortit de devant l'Eternel et les consuma; ils moururent devant l'Eternel » (Lev.10,1-2). Le feu étranger dans le brasier des sacrificateurs israélites représente l'amour de la nature déchue, devenu étranger à Dieu. Le châtiment des sacrificateurs téméraires figure la mise à mort de l'âme qui apporte avec impudence à Dieu une impure concupiscence. Une telle âme est frappée par la mort, elle périt dans le leurre et le feu des passions. Au contraire, le feu saint, qui seul est utilisé dans les offices divins, est une image de l'amour accordé par la grâce; il provient, non de la nature déchue, mais du tabernacle du Seigneur. « Quand le feu vient résider dans le coeur, il ressuscite la prière; et quand celle-ci se sera réveillée et sera montée au ciel, il se fera une descente du feu dans le cénacle de l'âme » (L'Echelle Sainte 28,48). « Voici, vous tous, qui allumez un feu (c'est-à-dire qui vous laissez guider dans votre vie), et qui êtes armés de torches, (de la nature déchue au lieu de les éteindre), allez au milieu de votre feu (dans le feu et les flammes de l'enfer) et de vos torches enflammées (par une injuste et criminelle action à l'intérieur de vous-mêmes) » (Isaïe 50,11).
Le Nouveau Testament enseigne la même chose dans la parabole du festin des noces. Celui qui s'est introduit au festin sans revêtir l'habit de noces, bien qu'ayant été appelé, a entendu le roi dire à ses serviteurs: « Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres extérieures »(Mt.22,13). Lier les pieds et les mains signifie ôter toute possibilité de réussite spirituelle. C'est ce qui advient en effet à celui qui a pris une mauvaise direction, et qui, encore dans l'état de pécheur, se précipite vers l'amour qui unit à Dieu, sans se purifier par le repentir. La chute dans les ténèbres extérieures signifie ici la chute de l'esprit et du coeur dans l'erreur et le leurre de soi-même: dans cet état, chaque pensée, chaque sensation, est totalement enténébrée et hostile à Dieu. Les serviteurs auxquels un homme ainsi enténébré est livré sont les démons. Ces derniers, bien qu'animés d'une haine féroce contre Dieu, n'en demeurent pas moins Ses serviteurs, en raison de Sa sagesse et de Sa puissance illimitée; ils ne prennent possession que de ceux qui ont fait un mauvais usage de leur libre arbitre. Ceux qui ont emprunté une direction interdite par Dieu (par exemple les présomptueux et les désobéissants) tombent ainsi en leur pouvoir.
Le saint amour est exalté et glorifié par les Saintes Ecritures. L'Apôtre Paul, après avoir énuméré les dons du Saint Esprit, le don des miracles, de prophétie, de discernement des esprits et le don des langues, nous dit: « Aspirez aux dons les meilleurs, et je vais encore vous montrer une voie par excellence »(1Cor.12,31). Qui est-ce qui peut être supérieur au prophète, au thaumaturge, à celui qui parle des langues étrangères par don de l'Esprit Saint et non par simple apprentissage humain? Le grand Paul répond: « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit. Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien (...) La charité ne périt jamais. Les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la connaissance disparaîtra. Car nous connaissons en partie et nous prophétisons en partie, mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra »(1Cor.13,1-3,8-10). Le seul véritable indice qui atteste que l'Esprit Saint nous a accordé de parvenir à l'amour, c'est Sa présence même en nous. Que celui qui n'est pas devenu le temple de l'Esprit Saint ne se leurre pas, il ne peut pas être la demeure de l'amour, il lui est même étranger. L'amour se répand dans le coeur en même temps que l'Esprit Saint, dont il est la caractéristique. « Celui qui acquiert l'amour, celui-là en même temps, revêt Dieu Lui-Même » (Saint Isaac le Syrien).
Il se peut qu'à cela l'on rétorque: « Nous sommes chrétiens, nous sommes renouvelés par le saint baptême qui guérit tous les maux de la nature déchue, qui renouvelle l'image et la ressemblance à Dieu dans leur beauté première, qui implante en nous l'Esprit Saint et l'amour, en même temps qu'il supprime toute détérioration ». Certes ! Cependant la grâce du renouvellement et de la régénération accordée par le saint baptême a besoin d'être entretenue par une vie selon les commandements évangéliques. Le Seigneur a d'ailleurs dit: « Si vous gardez Mes commandements, vous demeurerez dans Mon amour. Demeurez en Moi et Je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s'il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus si vous ne demeurez en Moi... Si quelqu'un ne demeure pas en Moi, il est jeté dehors comme le sarment et il sèche; puis on ramasse les sarments et on les jette dans le feu et ils brûlent »(Jn.15). Celui qui ne retient pas ce qu'il a acquis par le saint baptême en menant une vie selon les commandements perdra son acquis. « La gloire ineffable et effrayante accordée par le saint baptême demeure en nous un ou deux jours; ensuite nous l'éloignons en amenant sur elle la tempête des soucis de la vie, voilant ses rayons sous des nuages épais » (Saint Jean Chrysostome). Régénérés par le saint baptême, nous nous mettons à nouveau à mort par une vie selon la chair, une vie pour le péché, les jouissances et les acquisitions terrestres. « Nous ne sommes pas redevables à la chair pour vivre selon la chair. Ceux qui vivent selon la chair ne sauraient plaire à Dieu. L'affection pour la chair, c'est la mort »(Rom.8). La grâce du baptême reste ainsi sans effet, comme un soleil lumineux voilé par des nuages, comme un précieux talent enfoui dans la terre. Le péché commence à agir en nous avec toute sa force, et peut-être encore davantage qu'avant le baptême, selon ce que nous lui concédons. Mais, jusqu'à notre mort, le trésor spirituel qui nous a été donné ne nous est pas repris, et nous pouvons, par le repentir, lui redonner toute la force de sa gloire.
Se repentir de notre vie de péché, regretter nos péchés volontaires et involontaires, combattre nos habitudes pécheresses, s'efforcer de les vaincre, s'attrister d'avoir été vaincus contre notre gré, faire notre possible pour accomplir tous les commandements évangéliques, voilà notre destin. Il nous appartient d'obtenir le pardon de Dieu, de nous réconcilier avec Lui, d'effacer l'infidélité par la fidélité, de haïr le péché au lieu de l'aimer. Le saint amour est l'héritage de ceux qui se sont réconciliés. Ce n'est pas tant nous qui le cherchons, que Dieu qui cherche à nous rendre capables de le recevoir, puis à nous le donner.
Après avoir dénoncé le leurre de celui qui, par présomption et cécité spirituelle, est satisfait de lui-même, après l'avoir appelé à un repentir fervent, le Seigneur lui adresse les promesses et la consolation suivante: « Voici, Je me tiens à la porte et Je frappe. Si quelqu'un entend Ma voix et ouvre la porte, J'entrerai chez lui, Je souperai avec lui et lui avec Moi. Celui qui vaincra, Je le ferai asseoir avec Moi sur Mon trône, comme Moi J'ai vaincu et Me suis assis avec Mon Père sur Son trône »(Apoc.3,20-21). Voici ce que dit le saint Amour. Le sentiment d'amour que s'attribue le pécheur qui ne cesse de se noyer dans ses péchés, sentiment qu'il s'attribue orgueilleusement en opposition avec la nature, n'est rien d’autre qu'un jeu de sentiments, mensonger et forcé, création irresponsable de la rêverie et de la présomption. « Quiconque pèche ne L'a pas vu et ne L'a pas connu »(1Jn.3,6), Lui qui est Amour.
Tournons-nous vers les habitants des déserts, des cavernes, des antres de la terre, vers ceux dont le monde n'était pas digne, les saints moines qui pratiquaient la science des sciences apportée du ciel par le Seigneur. Cette science n'est autre que la connaissance de Dieu, et par l'intermédiaire de cette connaissance authentique acquise par l'expérience, la connaissance de l'homme. Les sages de ce monde ont oeuvré et oeuvrent encore en vain pour acquérir cette connaissance, s'appuyant sur leur propre intelligence enténébrée par la chute. Car ici, c'est la lumière du Christ qui est nécessaire ! C'est uniquement dans cette lumière que l'homme peut voir Dieu et se voir lui-même. Illuminés par cette lumière, les saints ermites oeuvrent dans le champ de leur coeur et y trouvent la perle de grand prix: l'amour de Dieu. Dans leurs écrits divinement inspirés, ils nous mettent en garde contre les malheurs qui suivent habituellement une recherche prématurée de l'amour. Parmi eux, Saint Isaac le Syrien exprime ceci avec une clarté toute particulière. Citons quelques extraits de son témoignage si utile pour l'âme.
« Le très-sage Seigneur a bien voulu que nous mangions notre pain spirituel à la sueur de notre front. Il a instauré ceci, non par méchanceté, mais pour que nous ne subissions pas une indigestion qui nous conduise au trépas. Chaque vertu est la mère de celle qui la suit. Si tu laisses de côté la mère qui donne naissance aux vertus, et te précipites pour chercher les filles avant d'avoir acquis la mère, ces dernières deviendront des vipères pour ton âme. Si alors tu ne les rejettes pas loin de toi, tu mourras sans tarder. L'intelligence spirituelle naît naturellement de la pratique des vertus. L'une et l'autre sont précédées par la crainte et l'amour. Quiconque affirme sans vergogne que l'on peut acquérir ce qui suit sans s'exercer auparavant à ce qui précède a posé, sans doute possible, la première pierre de la perte de son âme. C'est le Seigneur Qui a instauré une telle voie que le dernier naisse du premier. »
Saint Isaac adresse à Saint Syméon le Thaumaturge la réponse suivante: « Tu as écrit dans ta lettre que ton âme aspire à aimer Dieu, mais que tu n'y es pas parvenu, en dépit de ton grand désir. Tu ajoutes à cela que tu désires mener la vie d'un anachorète dans le désert, que ton coeur a commencé à se purifier, et que le souvenir de Dieu enflamme ton coeur qui s'embrase. Si cela est vrai, c'est une grande chose. Je préférerais néanmoins que tu n'eusses pas écrit ceci car il n'y a aucun ordre là-dedans. Si tu as écrit ceci dans le but de poser une question, alors il faut la formuler dans un ordre différent. Comment celui qui dit que son âme n'a pas encore d'audace dans la prière, parce qu'elle n'a pas encore vaincu les passions, peut-il aspirer à aimer Dieu ? Si ton âme n'a pas encore vaincu les passions, un amour divin ne peut en aucune façon s'y éveiller, qui te ferait mystérieusement cheminer vers la vie érémitique. Or, tu dis bien que ton âme n'a pas encore vaincu les passions mais qu'elle aspire à aimer Dieu: il n'y a aucun ordre là-dedans. Je ne sais pas quoi dire à celui qui n'a pas encore vaincu les passions mais qui aspire à aimer Dieu. Tu peux rétorquer que tu n'as pas dis j'aspire, mais je voudrais L'aimer. Ceci n’a pas de sens non plus, si l'âme n'a pas atteint la pureté. Toutefois, si tu veux seulement dire des chose ordinaires, alors tu n'es pas le seul à en dire, chacun dit qu'il désire aimer Dieu, qu'il soit chrétien ou hérétique. Ce sont des paroles que tous prononcent communément. Mais quand de telles paroles sont prononcées, la langue bouge sans que l'âme ne sente ce qui est dit. De nombreux malades ne savent même pas qu'ils le sont. La maladie de l'âme, c'est la méchanceté, et le leurre, c'est la perte de la vérité. De nombreuses personnes contaminées par ces maux proclament leur bonne santé et reçoivent même des louanges. Si l'âme ne guérit pas de sa méchanceté, si elle ne recouvre pas la santé naturelle avec laquelle elle a été créée, si l'Esprit ne la guérit pas, alors il est impossible à l'homme de désirer quelque chose de surnaturel, car le surnaturel est le propre de l'Esprit. Aussi longtemps que l'âme se trouve dans la maladie des passions, elle est incapable de sentir ce qui est spirituel et donc de le désirer, mais désire uniquement en lisant ou en entendant les Ecritures.
L'action de la croix est double, car notre nature est double. Elle consiste d'un côté à supporter les afflictions du corps avec la force intérieure du zèle, et c'est ceci qui, à proprement parler, est appelé action. Et d'un autre côté, il s'agit d'un subtil effort de l'esprit, d'une pensée tournée sans relâche vers Dieu dans la prière: ceci s’accomplit par la force de la volonté et s'appelle vision. L'action purifie la partie passionnelle de l'âme par la ferveur, alors que la vision purifie la partie mentale de l'âme par l'amour et le désir. Celui qui, attiré par la douceur, pour ne pas dire par paresse, passe à la vision, sans avoir été parfaitement éduqué par l'action, celui-là sera livré à la colère pour avoir eu l'audace de rêver à la gloire de la croix sans avoir au préalable mis à mort ses membres terrestres (Col.3,5), c'est-à-dire sans avoir guéri la maladie des pensées par une pratique patiente du déshonneur de la croix. C'est ce que signifient les paroles des saints vieillards: si l'intellect veut monter sur la croix avant que les sens n'aient été guéris de leur infirmité, il sera atteint par la colère de Dieu. La montée sur la croix attire la colère lorsqu'elle est mue, non par la patience dans les afflictions et le crucifiement de la chair, mais par le désir de la vision, qui ne trouve sa place qu'après la guérison de l'âme. L'esprit d'une telle personne est souillé par des passions honteuses et tend aux rêveries et aux pensées présomptueuses. La voie lui est fermée parce que l'intellect n'a pas été purifié par les tribulations, les désirs charnels n'ont pas été soumis. Après la lecture ou l'audition des Ecritures, l'aveugle s'est jeté tête baissée dans les ténèbres. Et pourtant, même ceux qui ont une vue saine, qui sont pleins de lumière, qui ont trouvé des guides couverts par la grâce, ceux-là sont jour et nuit dans le malheur, les yeux pleins de larmes; en raison des dangers du voyage, ils peinent jour et nuit dans la prière et les larmes. Et tout ceci à cause des précipices terribles qui les entourent, des vérités mêlées à de fantomatiques images mensongères. Comme disent les pères, ce qui est de Dieu vient de lui-même sans que tu ne t'y attendes. C'est ainsi, à condition que le lieu soit pur et exempt de souillures. »
Celui qui s'approche de Dieu avec la volonté de Le servir, doit se laisser guider par la crainte de Dieu. Et d'où provient-il, ce saint sentiment de crainte, de profonde piété envers Dieu? D'une part de la grandeur incommensurable de l'Être Divin, d'autre part de notre médiocrité, de notre faiblesse, de notre état de pécheur. La crainte nous est prescrite par la Sainte Ecriture. Celle-ci a remplacé petit à petit chez l’homme la loi naturelle de la conscience qui s'enténébrait, nous parlant de façon confuse et souvent fausse. Par la suite, avec l'Evangile, Elle a totalement remplacé la conscience des hommes. « Servez le Seigneur dans la crainte et réjouissez vous en Lui avec tremblement »(Ps.2,11). Et à ceux qui obéissent aux prescriptions de l'Esprit Saint, Elle dit: « Venez mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur »(Ps.33,12). Elle promet de surcroît d'accorder la crainte de Dieu à ceux qui ont véritablement l'intention de l'acquérir: « Je mettrai la crainte dans leur coeur afin qu'ils ne s'éloignent pas de Moi » (Jér.32,40). Le commencement de la grande science (la connaissance de Dieu par la pratique), c'est la crainte de Dieu. La Sainte Ecriture appelle cette science, sagesse : « Le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur; ils ont une intelligence juste, ceux qui la gardent, Sa louange demeure dans les siècles des siècles »(Ps.110,10). « La crainte du Seigneur est le commencement de la science »(Prov.1,7). « Le couronnement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur, elle fait fleurir bien-être et santé. La crainte du Seigneur est gloire et fierté, gaieté et couronne d'allégresse. La crainte du Seigneur est un don du Seigneur et elle installe sur les voies de l'amour »(Sirah). Par la crainte du Seigneur, nous apprenons à nous détourner du péché. « La crainte du Seigneur est une source de vie pour détourner des pièges de la mort. La crainte du Seigneur, c'est la haine du mal, alors que l'arrogance et l'orgueil sont les voies du mal »(Prov.). « Qu'il y ait toujours la crainte du Seigneur »(Prov.23,17). Par la crainte du Seigneur, nous sommes instruits sur la voie des commandements de Dieu : « Bienheureux l'homme qui craint le Seigneur, qui applique toute sa volonté à Ses préceptes. Sa descendance sera puissante sur la terre, la lignée des hommes droits sera bénie »(Ps.3,1-2). « Bienheureux tous ceux qui craignent le Seigneur et marchent dans Ses voies »(Ps.127,1). « L'ange du Seigneur établira son camp autour de ceux qui Le craignent et il les délivrera. Craignez le Seigneur, vous Ses saints, car rien ne manque à ceux qui Le craignent »(Ps.33,8-10).
C'est donc en vain que ceux qui sont pleins de présomption et d'illusion sur eux-mêmes dédaignent la crainte du Seigneur, la destinant avec mépris aux esclaves. En effet, Dieu Lui-même nous appelle à la crainte, Il annonce qu'Il en sera Lui-même le Maître, qu'Il nous en fera le don spirituel. Ce n'est donc pas un avilissement pour l'homme, cette créature insignifiante, déchue, rejetée, perdue par son inimitié envers Dieu, que de quitter cet état d'inimitié et de perdition pour assumer la servitude et le salut. Cet esclavage est en lui-même un grand gain et une grande liberté ! La crainte a valeur de loi, elle est absolument indispensable. Elle purifie l'homme et le prépare à l'amour: nous devenons esclaves afin de devenir fils. Au fur et à mesure de notre purification par le repentir, nous commençons à sentir la présence de Dieu. L'expérience dévoile la grandeur de la crainte de Dieu: comme nous devons la désirer ! Souvent, par son intervention, l'esprit assombrit ses yeux, cesse de prononcer des paroles, de multiplier les pensées; par un silence supérieur aux paroles, il exprime la connaissance de sa médiocrité, et une prière indicible naît de cette connaissance. Saint Isaac le Syrien décrit merveilleusement cet état: « Lorsque l'humble s'approche de la prière, ou bien en est rendu digne, il n'ose même pas prier Dieu et demander quoi que ce soit. Il ne sait pas dans quel but prier; toutes ses pensées se taisent, en attendant la miséricorde et la volonté que la Majesté qu'il adore exprimera à son sujet. Sa face est baissée jusqu'à terre, tandis que la vision intérieure de son coeur s'élève jusqu'aux portes hautes du Saint des Saints ( Là siège Celui qui demeure dans les ténèbres qui assombrissent les yeux des séraphins, Celui dont la beauté incite les légions angéliques à former un choeur qui impose le silence à tous ses membres ). Son audace dans la prière ne va que jusqu'aux paroles suivantes: Seigneur, qu'il en soit avec moi selon Ta volonté ! ». La crainte de Dieu est un don de Dieu. Comme tous les dons, elle est le fruit de la prière. Le saint prophète David désirait être digne de ce don, et c'est pourquoi il suppliait Dieu: « Cloue ma chair par Ta crainte, car j'ai craint à cause de Tes préceptes », c'est-à-dire, à cause de mes désirs charnels. La crainte de Dieu est un des sept dons de l'Esprit Saint, que le prophète énumère ainsi: « L'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de connaissance et de piété, l'esprit de la crainte de Dieu »(Is.11,2).
Notre Seigneur Jésus-Christ, en venant sur la terre, apporte aux hommes la paix et la bienveillance de Dieu, et devient le Père du siècle à venir, la racine d'un peuple saint en quête de salut. Il appelle Ses enfants à une union d'amour avec Lui, et propose la crainte comme un des remèdes destinés à guérir la détérioration de notre nature. Pour ce faire, il menace de la géhenne de feu celui qui cède aux accès de colère ou de haine, Il menace de prison celui qui foule au pied sa conscience, Il menace des souffrances éternelles celui qui est séduit par des convoitises impures (Mt.5;22,25-26). Il annonce à celui qui ne pardonne pas les péchés de son prochain de tout son coeur que ses propres péchés ne seront pas non plus pardonnés (Mt.6,15). Il rappelle au cupide ou au voluptueux que la mort peut le saisir au moment où il ne s'y attend pas (Luc12,16-20). L'exploit du martyr est grand, il est inspiré et nourri par l'amour. Mais le Sauveur du monde a incité les martyrs au courage et soutenu leur exploit par la crainte: « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus. Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne; oui, Je vous le dis, c'est lui que vous devez craindre »(Luc12,4-5). De façon générale, le Seigneur commanda à ses disciples une crainte salutaire de Dieu, entretenue par une vigilance permanente sur eux-mêmes. « Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces afin de lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera. Bienheureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller » (Luc12,35-37). « Je le dis à tous: veillez » (Mt.13,17).
Le deuxième avènement du Seigneur, ainsi que le juste et terrible jugement des peuples, nous frappent par leur aspect grandiose. Un tableau extraordinaire s'impose à nous dans sa simplicité et sa clarté peu commune. Devant ce spectacle, le coeur est saisi par la crainte. On peut s'imaginer dans quel état se trouve l'âme qui contemple une telle scène par les paroles de Job: « Un frisson d'épouvante me saisit et remplit tous mes os d'effroi. Un souffle passa sur ma face, hérissa le poil de ma chair »(Job4,14-15). Au moment du jugement, la terre, ce pays de l'exil et de la malédiction, s'embrasera, et le ciel disparaîtra comme un livre qu'on roule (Apo.6,14; 2Pierre 3,10). Les morts de tous les temps et de tous les peuples, réveillés par la trompette vivifiante de la parole de Dieu, se lèveront des sépulcres pour composer une assemblée infinie et incommensurable (1Thes.4,16; Jn.5,28 ). Les armées et les puissances angéliques prendront part à ce terrible spectacle pour y accomplir leur service. Les anges déchus se présenteront au jugement, le Fils de Dieu siégera sur le trône de gloire, une gloire à la grandeur terrible. Toutes les créatures raisonnables trembleront de crainte en voyant leur Créateur, qui les avait jadis appelées du néant à l'existence par Sa toute-puissance. Elles se tiendront devant le Verbe qui peut tout. Elles se tiendront devant la Vie en dehors de laquelle il ne peut exister d'autre vie. Les Pères ont dit très justement qu'en ces moments terribles, toutes les créatures seraient anéanties si elles n'étaient soutenues par la toute-puissance de Dieu (Cf. Saint Nil de la Sora).
Voyant face à face la Vérité parfaite, les justes n'attribueront aucune valeur à leur vérité, et les pécheurs se condamneront pour avoir cherché la justification dans leur intelligence contraire à celle de l'Evangile. Le destin de chacun sera fixé pour l'éternité. Le divin Apôtre avoue lui-même ne pas pouvoir se justifier devant ce jugement, même s'il ne se trouve aucun péché, car son juge, c'est Dieu (1Cor.4,4). Les saints, au cours de leur séjour terrestre, ont coutume de se présenter fréquemment en pensée, dans une pieuse réflexion, devant le terrible tribunal du Christ. Ils se gardent du désespoir qu'éprouvent ceux qui sombrent dans la perdition par une crainte opportune et salutaire, ils se condamnent eux-mêmes pour obtenir leur justification, ils pleurent pour détourner les pleurs. Frères, le souvenir fréquent du deuxième avènement du Christ nous est nécessaire, il nous est même indispensable, à nous les infirmes et les pécheurs. Un tel souvenir est une préparation des plus sûres. Le jugement qui nous attend tous après la résurrection générale est terrible, mais celui qui attend chacun d'entre nous après sa mort l'est aussi. Les effets d'un tel jugement sont dignes d’être jalousés ou bien d’être craints comme un grand malheur. Si les jugements terrestres qui ne concernent que le terrestre et le corruptible parviennent tant à nous préoccuper, que devrions nous dire du jugement de Dieu? Dans quel but le Seigneur nous aurait-Il prévenu aussi clairement, si ce n'est pour susciter en nous une crainte salutaire, qui peut nous préserver de l'insouciance d'une vie pécheresse engendrant notre perte? Le saint ascète Elie, ermite et hésychaste dans le désert de la Thébaïde égyptienne, disait: « Je crains trois moments: le moment où l'âme quitte le corps, le moment du jugement de Dieu, et le moment de la sentence que Dieu prononcera sur moi »(Paterikon).
Est-il nécessaire de rappeler que l'enseignement des Pères de l'Eglise orthodoxe concernant la crainte de Dieu est conforme à celui de la Sainte Ecriture, puisqu’elle en est la source, et que tous deux proviennent de l'Esprit Saint ? « La crainte de Dieu est le commencement de la vertu. On affirme qu'elle est la mère de la foi, et qu'elle est semée dans le coeur lorsque l'esprit s'éloigne des soucis du monde, pour rassembler ses pensées errant dans la dispersion afin de les conduire dans l'étude permanente du renouvellement futur. Ingénie-toi à fonder ton voyage sur la crainte de Dieu, et en peu de jours, tu te trouveras aux portes du Royaume, sans passer par une longue route »(Isaac le Syrien).
Dans les instructions de Saint Pimène le Grand, nous lisons: « Nous avons besoin d'humilité et de crainte de Dieu autant que de respirer. Les trois principales caractéristiques du moine sont: craindre Dieu, prier Dieu et faire du bien au prochain. Lorsque la fumée chasse les abeilles de la ruche, alors on prélève le fruit de leur doux labeur; c'est de la même façon que la jouissance charnelle chasse de l'âme la crainte de Dieu et détruit toute bonne oeuvre. Le commencement et la fin du chemin spirituel, c'est la crainte de Dieu ». L'Ecriture dit: « le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur » (Ps.110,10); et ailleurs, lorsqu'Abraham installa un autel, le Seigneur lui dit: « Je sais maintenant que tu crains Dieu » (Gen.22,12). Comme un frère interrogeait Abba Pimène pour savoir qui était l'auteur des paroles: « je fais partie de tous ceux qui Te craignent »(Ps.118,63), il répondit que c'est l'Esprit Saint Lui-même qui parle. Il rapportait également l'opinion de Saint Antoine le Grand qui estimait qu'Abba Pambo devint la demeure de l'Esprit Saint grâce à la crainte du Seigneur.
Saint Jean Cassien dit: « Le commencement de notre salut, c'est la crainte du Seigneur. Elle procure le commencement de la conversion, la purification des passions, et la garde des vertus pour ceux qui sont instruits dans la voie de la perfection. Lorsqu'elle pénètre dans le coeur de l'homme, elle fait naître en lui le mépris pour tout ce qui est matériel, l'oubli des parents et la haine du monde lui-même. » Et commentant le commandement du Seigneur: « Qui ne prend pas sa croix pour Me suivre n'est pas digne de Moi », Saint Jean Cassien nous dit: « Notre croix, c'est la crainte du Seigneur. De même que le crucifié n'a plus la possibilité de se retourner ou de se mouvoir selon son désir, nous aussi, nous devons diriger notre volonté et nos désirs, non pas vers les choses agréables ou réjouissantes du moment, mais vers ce qui est conforme à la loi du Seigneur, à Ses ordonnances. Celui qui est cloué au bois n'admire plus ce qui est présent, ne pense plus à ses passions, n'est pas distrait par les préoccupations du lendemain, n'a plus le désir d'acquérir des biens, ne brûle pas d'orgueil ou de querelle, ne s'afflige pas des déshonneurs présents et oublie les déshonneurs du passé, mais se considère comme mort à tout point de vue même s'il respire encore, et dirige son regard vers le lieu où il ne doute pas qu'il sera transféré. De la même façon, nous devons être crucifiés à tout cela par la crainte du Seigneur, c'est-à-dire que nous devons être morts aux passions charnelles et aussi à leurs causes, et avoir les yeux de l'âme dirigés perpétuellement vers le lieu où nous devons espérer être transférés. C'est ainsi que nous pourrons recevoir la mise à mort de tous nos désirs et attachements charnels ». On voit facilement que le crucifiement sur la croix de la crainte de Dieu que Saint Jean Cassien décrit ici n'est autre que l'action évoquée par Isaac le Syrien, et consiste, comme dit l'Apôtre, à « crucifier la chair avec ses passions et ses convoitises »(Gal.5,24): c'est là la première partie du chemin spirituel qui mène le chrétien vers la perfection à laquelle il est destiné.
Les Saintes Ecritures, qui nous enseignent que « la crainte de Dieu est pure, elle demeure dans les siècles des siècles »(Ps.18,10), disent aussi que « la crainte n'est pas dans l'amour, mais l'amour parfait bannit la crainte »(1Jn.4,18): en effet, la crainte suppose un châtiment et celui qui craint n'est pas parfait en amour. Cette contradiction apparente est commentée ainsi par les saints Pères: « Il y a deux craintes, l'une initiale, l'autre parfaite; la première étant celle des débutants dans la piété, pourrait-on dire, l'autre, celle des saints parvenus à la perfection et au sommet du saint amour. Quelqu'un, par exemple, fait la volonté de Dieu par crainte des châtiments: c'est encore un débutant, comme nous le disions, il ne fait pas le bien pour lui-même, mais par crainte des coups. Un autre accomplit la volonté de Dieu parce qu'il aime Dieu Lui-même et qu'il aime tout spécialement Lui être agréable. Celui-là sait ce qu'est le bien, il connaît ce que c'est d'être avec Dieu. Voilà celui qui possède l'amour véritable, l'amour parfait comme dit Saint Jean, et cet amour le porte à la crainte parfaite. Car il craint et il garde la volonté de Dieu, non plus à cause des coups, ni pour éviter le châtiment, mais parce qu'ayant goûté la douceur d'être avec Dieu, comme nous l'avons dit, il redoute de la perdre, il redoute d'en être privé. Cette crainte parfaite, née de l'amour, bannit la crainte initiale »( Saint Dorothée de Gaza, instruction IV). La grandeur même de Dieu incite à une sainte et pieuse crainte les créatures raisonnables, qui, en raison de leur pureté et de leur sainteté, ont été dignes de se tenir près de Dieu. « Dieu est glorifié dans le conseil des saints; Il est grand et terrible, plus que tous ceux qui L'entourent »(Ps.88,8). Est-il possible que notre état de pécheur nous prive d'aimer Dieu ? Non ! Nous parviendrons à L'aimer, mais à L’aimer comme Il nous a commandé de le faire. Aimons-Le de toutes nos forces, tendons vers le saint amour, mais par la voie que Dieu Lui-même nous a indiquée. Ne nous livrons pas au charme malin et trompeur de la présomption ! N'entretenons pas dans nos coeur la flamme de la volupté et de la vanité, qui sont abominables pour Dieu et tellement pernicieuses pour nous ! Dieu commande de L'aimer de la façon suivante: « Demeurez dans Mon amour; si vous gardez Mes commandements, vous demeurerez dans Mon amour, de même que J'ai gardé les commandements de Mon Père et que Je demeure dans Son amour »(Jn.15,9-10). Le Fils de Dieu Lui-même a donné Lui-même par Son incarnation l'exemple de cette vie et de cet exploit, s'étant « humilié Lui-même en se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort sur la Croix »(Phil.2,1). Rejetons l'orgueil qui nous attribue des qualités, embrassons l'humilité qui nous dévoile notre chute et notre état de pécheur. Prouvons notre amour au Christ en Lui obéissant. Prouvons notre amour au Père en obéissant au Fils, qui « ne nous a point parlé de Lui-même », mais nous a annoncé ce que le Père Lui « a prescrit » d'annoncer, et dont « le commandement est vie éternelle »(Jn.12,49-50). Le Seigneur a dit: « Celui qui a Mes commandements et qui les garde, c'est celui qui M'aime...Si quelqu'un M'aime, Il gardera Ma parole...Celui qui ne M'aime point ne garde pas Mes paroles »(Jn.14). L'accomplissement des commandements du Sauveur, c'est le seul indice du fait qu'Il accepte notre amour pour Dieu. « Pour cette raison, tous ceux qui ont été agréables à Dieu l'ont été en abandonnant leur vérité détériorée par la chute, et en cherchant la vérité de Dieu exposée dans les commandements de l'Evangile. Ils ont trouvé dans la Vérité divine l'amour caché à la nature déchue. Comme Il avait commandé beaucoup de choses concernant l'amour, le Seigneur ordonna de chercher d'abord la vérité de Dieu, sachant qu'elle est la mère de l'amour »(Saint Macaire le Grand). Si nous voulons trouver l'amour de Dieu, aimons les commandements évangéliques; vendons nos désirs et nos attachements; achetons au prix du renoncement à nous-mêmes le champ de notre coeur afin qu'il puisse nous appartenir; labourons-le avec la charrue des commandements, et découvrons-y le trésor céleste qui s'y cache, l'amour (Mt.13,44).
Qu'est-ce qui nous attend dans ce champ ? Ce sont les maux et le labeur, l'ennemi qui ne se laissera pas vaincre facilement, et le péché qui vit en nous et qui ne demande qu'à réagir. Le péché vit dans le corps, dans le coeur et dans l'esprit. Une grande ascèse est nécessaire pour décider l'intellect orgueilleux et aveugle à obéir aux commandements du Christ. Lorsqu'il se sera soumis au Christ, une autre ascèse commencera: il faudra contraindre notre coeur obstiné et détérioré à se soumettre à l'enseignement du Christ auquel il est hostile. Enfin, si l'esprit et le coeur parviennent à obéir au Christ, il restera à soumettre le corps corruptible, qui a également une vocation céleste. Chaque pas de ce combat invisible est un exploit chargé de souffrance, trempé de la sueur de la violence que nous exerçons sur nous-mêmes. Tantôt nous vainquons, tantôt nous sommes vaincus; tantôt apparaît l'espoir de la fin de la captivité, tantôt nous comprenons que nos chaînes sont solides, et que les moyens que nous avons employés ne sont pas parvenus à les affaiblir. Nous sommes jetés par terre par notre infirmité naturelle ou par celle que nous nous imposons, par l'enténébrement que notre vie passée dans le désordre du coeur, dans les habitudes vicieuses, dans les jouissances bestiales et dans les désirs, a jeté sur notre intelligence. Nous sommes attaqués par les esprits déchus qui désirent nous maintenir captifs. Telle est la voie étroite, pénible et couverte d'épines, ponctuée de prières baignées de larmes, de repentir et d'humilité, d'obéissance aux commandements évangéliques, qui conduit le pécheur par la crainte de Dieu vers la réconciliation avec le Seigneur.
L'union de la crainte de Dieu avec l'amour pour Dieu a été admirablement décrite par les Pères pneumatophores que sont Isaac le Syrien et Syméon le Nouveau Théologien. Nous ornerons notre misérable homélie de leurs paroles magnifiques. « Le repentir est donné aux hommes comme une grâce. Il est notre deuxième naissance à Dieu. Nous attendons que le repentir nous apporte ce que la foi nous avait donné en gage. Le repentir est la porte de la miséricorde ouverte à ceux qui le cherchent avec insistance. Nous pénétrons dans la miséricorde de Dieu par cette porte, et il n'y a pas de miséricorde possible sans lui, car tous ont péché et sont gratuitement justifiés par grâce (Rom.4,23-24). Le repentir, c'est la deuxième grâce qui naît dans le coeur par la foi et la crainte. La crainte, c'est le bâton du père qui nous dirige tant que nous n’avons pas atteint le paradis spirituel, et qui nous quitte lorsque nous y parvenons. Le paradis, c'est le divin amour qui renferme toute la richesse des béatitudes, le lieu où le bienheureux Paul fut nourri d'une nourriture surnaturelle. Ayant goûté à l'arbre de vie, il s'écria: « l'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu et ne sont pas montées au coeur de l'homme ces choses que Dieu a préparées pour ceux qui L'aiment » (1Cor.2,9). Les embûches du diable empêchèrent jadis Adam de goûter à cet arbre. L'arbre de vie, c'est l'amour de Dieu: Adam en fut séparé, et la joie le quitta, pour laisser la place au labeur et aux épines. Ceux qui sont privés de cet amour, même si leur chemin est droit, mangent à la sueur de leur front le pain que le premier homme reçut l'ordre de manger, après sa chute. Tant que nous n'avons pas acquis l'amour, notre activité terrestre se passe dans les épines: c'est là que nous semons et que nous fauchons. Même si notre semence est la semence de vérité, les épines nous blessent à tout instant, et quand bien même nous oeuvrons pour la vérité, nous vivons à la sueur de notre front. Mais lorsque nous aurons acquis l'amour, nous nous nourrirons du pain céleste, et nous serons affermis sans oeuvres ni labeur. Le Christ est « le pain qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde » (Jn.6). C'est la nourriture des anges. Celui qui a acquis l’amour mange le Christ à chaque heure de chaque jour. « Celui qui mange de ce pain que Je donnerai vivra éternellement » (Jn.6). Bienheureux celui qui mange de ce pain de l'amour qu'est le Christ. Le fait que celui qui se nourrit d'amour se nourrit du Christ est clair dans le témoignage de Saint Jean: « Dieu est amour »(Jn.4,8). Celui qui vit dans l'amour vit donc dans la vie qui jaillit de Dieu et, même s'il vit dans le monde, il respire déjà l'air de la résurrection. C'est de cet air que jouiront les justes après la résurrection. L'amour est ce royaume dont le Christ a promis aux disciples la jouissance mystérieuse. Quand Il dit « que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans Mon royaume »(Luc22,30), Il ne parle pas d'autre chose que de l'amour. Cet amour suffit à l'homme pour remplacer toute nourriture et toute boisson. Il est « le vin qui réjouit le coeur de l'homme » (Ps.103,15). Bienheureux celui qui boit ce vin. Des intempérants en ont bu qui sont devenus pieux, et des pécheurs qui ont vu disparaître leur pierre d'achoppement, et des ivrognes qui sont devenus sobres, et des riches qui ont désiré la pauvreté, et des misérables qui ont trouvé des vêtements, et des malades qui sont devenus forts, et des ignorants qui sont devenus sages.
De même qu'il est impossible de franchir un océan sans navire, personne ne peut atteindre l'amour sans la crainte. Nous ne pourrons traverser la mer nauséabonde qui nous sépare du paradis que sur le navire du repentir, qui a la crainte pour timonier. Sans ce timonier qui nous permet de franchir la mer du monde pour nous diriger vers Dieu, nous courons à la noyade. Le repentir est le navire, la crainte son timonier, et l'amour est le port divin. La crainte nous conduit vers le port divin, vers cet amour que recherchent tous ceux qui sont « fatigués et chargés » par le repentir (Mt.11,28). Si nous avons atteint l'amour, nous avons atteint Dieu, nous avons terminé le voyage, nous avons touché l'île où sont le Père, le Fils et le Saint Esprit ».
Le titre de la deuxième homélie du livre de Saint Syméon, écrit en vers, résume tout notre discours, et c'est pourquoi nous le citerons en tête: « De la crainte naît l'amour, et c'est par l'amour même qu'est déracinée la crainte; alors ne demeure dans l'âme que l'amour seul, qui est l'Esprit Divin et Saint ». Saint Syméon commence alors ainsi son homélie: « Comment pourrai-je chanter, glorifier et louer dignement mon Dieu qui a pardonné mes nombreux péchés? Comment pourrai-je regarder vers le ciel? Comment ouvrirai-je mes yeux? Comment ouvrirai-je ma bouche? Père! Comment pourrai-je remuer les lèvres? Comment pourrai-je lever les bras vers les hauteurs célestes? Quelles paroles pourrai-je inventer? Quels mots apporterai-je? Comment oserai-je même commencer à parler? Comment pourrai-je demander le pardon de mes fautes innombrables, de mes nombreuses transgressions? En vérité, j'ai commis des actes qui ne méritent aucun pardon. Sauveur, Tu sais ce que je dis! J'ai outrepassé ma nature, j'ai commis des actes contraires à la nature, je me suis montré pire que les bêtes, que les animaux marins, et que ceux qui vivent sur la terre, pire que les reptiles et les bêtes sauvages, j'ai transgressé les commandements plus que la nature animale, j'ai souillé mon corps et déshonoré mon âme. Comment me présenter devant Toi? Comment Te regarderai-je? Comment pourrai-je me tenir, moi misérable, devant Ta face? Comment ne fuirai-je pas Ta gloire, la lumière resplendissante de Ton Esprit Saint? Comment n'irai-je pas seul dans les ténèbres, moi qui ai commis les oeuvres des ténèbres? Je serai exclus de la multitude des saints! Comment pourrai-je supporter Ta voix qui me renverra dans les ténèbres? Chargé dès ici-bas de la condamnation de mes actes, je suis empli d'angoisse et je tremble. Envahi par la crainte et la terreur, je crie vers Toi mon Sauveur. Je sais que personne n'a péché devant Toi comme je l'ai fait, ni n'a commis les actes que j'ai commis, moi le misérable! J'ai même causé la perdition d'autres personnes. Mais je sais aussi une chose, j'en suis assuré, Ö mon Dieu: ni l'importance de mes péchés, ni leur multitude, ni l'impureté de mes actes ne pourra dépasser Ta grande miséricorde, ni Ton indicible amour des hommes, lesquels engloutissent toute intelligence lorsque Tu les déverses en abondance sur les pécheurs qui se repentent avec chaleur. Tu les purifies, Tu les instruis, Tu les fais communier à Ta lumière, Tu les fais entièrement participer à Ta divinité. Tu t'entretiens avec eux comme Tes vrais amis de choses merveilleuses pour les anges et pour les pensées humaines. Ô, immense bonté! Ô, amour ineffable! C'est pour cela que je me prosterne et crie vers Toi! Reçois-moi,Ô miséricordieux, comme tu as accueilli les adultères qui s'approchaient de Toi, reçois-moi qui me repens de toute mon âme! Considère que les quelques gouttes qui coulent de mes yeux sont des sources de larmes intarissables, et lave mon âme avec elles! Lave aussi avec elles la souillure de mon corps engendrée par les passions, et lave mon coeur de toute malignité, car il est le lieu, la racine et la source de tous mes péchés! Le malin semeur y a jeté la malignité. Il sème partout où il se trouve, faisant croître de nombreux rejets de méchanceté et de malignité. Arrache les racines en profondeur, Ô mon Christ, et purifie le champ de mon âme et de mon coeur ! Ô miséricordieux ! Plante la crainte ! Rends-la digne de s'enraciner et de pousser de façon satisfaisante par l'accomplissement de Tes commandements, afin qu'elle grandisse et augmente le ruisseau de mes larmes ! Avec ces dernières, elle grandira et s'élèvera, faisant croître en même temps l'humilité. Toutes les passions reculent devant l'humilité, et, avec elles, l'armée des démons. Toutes les vertus sont ses suivantes, elles l'entourent comme une reine, qui règne sur ses amies et sa cour. Lorsqu'elles se rassemblent et s'unissent les unes aux autres, alors la crainte pousse au milieu d'elles, comme un arbre près d'une source, développant petit à petit une fleur étrange. Qu'y a-t-il là d'étrange ? Toute plante fait croître par sa nature même des fleurs qui lui correspondent en propre, avec la semence qu'elle contient. Cependant Ta crainte produit une fleur étrange, car elle est étrangère à la nature qui l'a engendrée. Ta crainte est en effet emplie d'afflictions, et elle contraint ceux qui l'ont acquise à s'affliger en permanence, tels des serviteurs qui méritent d'être durement châtiés, qui attendent en permanence d'être fauchés par la mort, qui voient la faucille mortelle sans connaître l'heure fatale, qui n'ont ni l'espérance ni l'assurance d'un pardon total, qui tremblent face à l'avenir, car ils ignorent la sentence qui sera prononcée lors de Ton jugement, Ô mon Dieu. La fleur produite par la crainte a un aspect ineffable. On la voit fleurir, et aussitôt elle disparaît, ce qui est contraire à l'ordre des choses, dépasse la nature, et même, est supérieur à la nature. Toutefois, comme cette fleur est magnifique, au-dessus de toute parole ! Mon esprit est ravi lorsqu'il en a la vision, il oublie alors tout ce que la crainte lui avait fait connaître, mais tout ce ravissement disparaît rapidement et l'arbre de la crainte reste à nouveau sans fleur. Je m'afflige, je soupire, et je crie vers Toi avec force ! La fleur apparaît à nouveau sur les branches de l'arbre ! Ô mon Christ ! Mon regard se tend tout en entier vers la fleur et je ne vois plus l'arbre ! Avec le temps, la fleur apparaît plus souvent et, attirant mon désir tout entier vers elle, donne naissance au fruit de l'amour. Mais ce fruit ne souffre pas de demeurer sur l'arbre de la crainte. Et d'ailleurs, lorsqu'il est parvenu à maturité, on ne voit plus que lui seul, l'arbre est devenu invisible. L'amour n'a rien à faire avec la crainte, et pourtant, l'âme ne peut produire de fruit sans la crainte. C'est en vérité un miracle qui dépasse toute parole et toute pensée ! L'arbre fleurit avec difficulté et finit par donner naissance à un fruit: le fruit déracine alors l'arbre tout entier et reste seul ! Comment un fruit peut-il exister sans son arbre ? Je ne peux en aucune façon l'expliquer. Pourtant il est là, il existe bel et bien, et sans la crainte qui lui a donné naissance. Cet amour est une allégresse des plus grandes, il emplit de joie et de jouissance celui qui l'a acquis; il le sort du monde par une perception spirituelle, ce dont la crainte est incapable. Comment pourrait-elle, en effet, elle qui évolue dans le monde visible et sensible, sortir du monde celui qui l'a acquise, et l'unir à l'invisible par une perception spirituelle ? En vérité, elle ne le peut aucunement. En revanche, la fleur et le fruit de la crainte ne sont pas de ce monde. Mais comment, dis-moi, l'amour peut-il sortir quelqu'un de ce monde ? C'est précisément ce que j'eusse voulu comprendre, mais la chose est inexplicable, car l'Amour n'est autre que l'Esprit Divin. »
Comment le changement se produit-il dans le coeur ? Comment le passage inconcevable de la crainte à l'amour s'accomplit-il ? Proposons la réponse issue de la sainte expérience, la réponse des saints. Citons les paroles que notre contemporain et compatriote Georges, reclus du monastère de Zadonsk, cet homme parvenu au sommet de la perfection chrétienne, cet ornement glorieux du monachisme des derniers temps, a prononcées à l'intention d'un proche au cours d'un entretien instructif: « Je voudrais dire quelques mots sur la nature de l'amour. C'est le plus subtil des feux, il est plus léger que tout esprit, il surpasse toute intelligence. Ces énergies sont rapides et merveilleuses, elles sont saintes et se déversent dans l'âme par la volonté de l'Esprit Saint omniprésent. A peine touche-t-il le coeur que toute pensée ou tout sentiment trouble se transforme immédiatement en calme, en joie, en humilité, en douceur qui surpasse tout. Je me suis déjà ouvert à vous de bien des choses qui me concernent intimement, et j'ai l'intention de continuer. J'ai passé ici, dans la solitude, six ans il me semble, lorsque le Seigneur a bien voulu conduire mon coeur dans une contrition totale. Je pensais alors être perdu, j'estimais que la colère de Dieu brûlerait mon âme pécheresse, angoissée et négligente. Je m'affaiblissais fortement, je respirais avec peine, mais dans mon coeur, je répétais constamment: Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi, pécheur ! Soudain, en un instant, toute ma faiblesse disparut, et le feu d'un amour pur toucha mon coeur. Je fus rempli entièrement de force, d'un sentiment agréable de joie ineffable, je me retrouvais dans un tel ravissement que je désirais même le martyre, le tourment, l'outrage. Je désirais tout ceci pour pouvoir garder en moi le doux feu de l'amour de tous. Cet amour était si doux qu'il n'y a ni amertume, ni offense qu'il n'aurait transformée en douceur. Plus on jette de bois dans le feu, plus il est fort. Les tribulations et les peines que nous occasionnent les hommes agissent de la même façon. Plus les attaques sont nombreuses et plus le coeur s'enflamme du saint amour. Quelle liberté, quelle lumière ! Il n'y pas de mots pour les décrire. Je me serais réjoui si on m'avait ôté les yeux pour m'empêcher de voir les vanités de ce monde. Je me serais réjoui si on m'avait saisi comme un criminel et si on m'avait emmuré afin que je n'entende plus la voix des hommes, que je ne voie plus leur ombre même ». « L'amour, dit Saint Isaac le Syrien, ne connaît pas la pudeur, c'est pourquoi il ne sait pas imprimer aux membres l'aspect de la décence. De par sa nature, il rejette la pudeur et fait oublier la mesure. Bienheureux celui qui t'a trouvé, toi le havre de la joie infinie ! ».
Ce qui est de Dieu vient de lui-même, lorsque nous ne l'attendons pas, et n'espérons pas le recevoir. Mais pour que la bienveillance de Dieu s'approche de nous, il nous faut nous purifier par le repentir. Tous les commandements de Dieu sont compris dans le repentir. Le repentir introduit chez le chrétien la crainte de Dieu, puis, par la suite, l'amour divin.
Que Jean, le disciple vierge et théologien que Jésus aimait (Jn.21,20) soit couché sur Sa poitrine, et que se joignent à lui les autres saints, les favoris du saint amour ! Là n'est pas notre place. Notre place est dans la foule des lépreux, des paralytiques, des aveugles, des sourds, des muets, des possédés. Nous appartenons à cette foule à cause de l'état de nos âmes, et c'est en son sein que nous nous approchons de notre Sauveur. C'est en son sein que nous installe notre Mère, la Sainte Eglise, mettant dans nos bouches les paroles contrites de l'Acathiste au Très-Doux Jésus, qui expriment pleinement la reconnaissance de notre état de pécheurs. Notre Mère l'Eglise nous montre notre situation, précisément pour nous assurer l'obtention de la miséricorde. Le Seigneur a fait de nous des fils adoptifs par le baptême, mais nous avons rompus la sainte union avec Lui en transgressant Ses commandements, par notre union adultère à l'abominable péché. « Chefs de Sodome...peuple de Gomorrhe » (Is.1,10), c'est en ces termes que le Seigneur qualifie le peuple après sa chute dans l'iniquité, ce même peuple dont Il avait auparavant annoncé: « C'est la portion du Seigneur, c'est Son peuple, Jacob est la part de Son héritage » (Dt.32,9).
Le fils prodigue, après avoir dilapidé à l'étranger le bien de son père, après avoir subi des malheurs indicibles, se mit à réfléchir à l'opportunité d'un retour chez son père. Lors de cette réflexion, il contempla sa situation des plus malheureuses et la grande fortune de son père, et se représenta la façon d'agir la plus raisonnable: « Je me lèverai, j'irai chez mon père et je lui dirai: mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis pas digne d'être appelé ton fils, traite-moi comme un de tes mercenaires »(Luc15,18-19). Et nous qui avons perdu dans de vaines occupations et dans le péché la beauté de fils adoptifs que le Père Céleste nous avait octroyée, lorsque nous déciderons de nous tourner vers Lui, nous devrons nous approcher du trône de Sa gloire et de Sa grandeur avec une humilité profonde, avec crainte et grande piété. Notre premier acte devra être de reconnaître et de confesser nos péchés, d'abandonner notre vie de pécheur, et d'entrer dans la vie des commandements évangéliques. Le sentiment de repentir devra être l'âme de nos prières et de nos pieux exploits. Nous devrons être pleinement convaincus d'être indignes de l'amour, indignes du nom de fils et de filles de Dieu. Le fils prodigue demande à être traité comme l'un des mercenaires de son père, qui peinent sur le champ du repentir sous l'oeil d'un gardien terrible, la crainte. Ne recherchons pas ce dont l'acquisition ne dépend pas de nous, ce pour quoi nous ne sommes pas encore mûrs. Tant que nous sommes asservis, tant que le péché et les esprits déchus nous dominent, confessons avec le centurion raisonnable de l'Evangile: « Seigneur, je ne mérite pas que Tu entres sous mon toit, mais dis seulement un mot et mon enfant sera guéri »(Mt.8,8). Tu es entièrement pur et entièrement saint, Tu ne reposes que sur les purs et sur les saints, mais moi, qui suis souillé, je ne suis pas digne que Tu entres sous mon toit.
« Je pense que, comme le fils ne doute pas de son père et ne s'adresse pas à lui en lui disant: apprends-moi l'art, ou, donne-moi ceci ou cela, de même le moine ne doit pas raisonner et demander à Dieu: donne-moi ceci ou cela. Il sait que Dieu y pourvoit plus qu'un père ne se préoccupe de son fils. En conséquence, nous devons parvenir à la patience, pleurer sur les causes de nos péchés involontaires commis en pensées ou en actes, et dire d'un coeur contrit avec le publicain: Ô Dieu, aie pitié de moi qui suis pécheur. Le fils du roi, s'il tombe malade, ne dit pas à son père: fais-moi roi, mais se préoccupe de sa maladie, et, après sa guérison, le royaume de son père devient sien de lui-même. De la même façon, le pécheur repentant, lorsqu'il a reçu la guérison de son âme, entre avec son Père dans le pays d'une nature pure et règne dans la gloire de son Père »(Isaac le Syrien). Amen.





vendredi 12 décembre 2008

HISTOIRE DE L'ICÔNE DE TIKHVIN


HISTOIRE DE L' ICÔNE DE LA MERE DE DIEU
DITE " TIKHVINSKAÏA "


Selon la tradition de l'Eglise, l'icône de la Mère de Dieu « Tikhvinskaïa » était déjà vénérée dans l’antiquité. Au Vème siècle, l'impératrice Eudoxie l'amena de Jérusalem à Constantinople, dans la célèbre église des Blachernes qui avait été spécialement érigée à cette occasion.
Pendant la période iconoclaste, l'icône fut cachée dans le monastère du Pantocrator, et par la suite réinstallée dans l'église des Blachernes, quand l'orthodoxie triompha.
En 1383, sous le règne de Jean Paléologue, l'icône disparut subitement de Constantinople. Elle réapparut peu de temps après aux environs de Novgorod: au milieu d'une lumière céleste, elle volait au-dessus du lac Ladoga. Des pêcheurs des environs furent témoins du miracle. Frappés de cette vision, la crainte les saisit, et ils se hâtèrent d'aller raconter l'apparition miraculeuse aux villageois de la région.
Quelque temps plus tard, des marchands de Novgorod arrivèrent à Constantinople. Ils furent reçus par le Patriarche en personne. Celui-ci semblait visiblement assombri par quelque souci.
-Quelle est cette peine, très saint père ? demandèrent les marchands.
-Je suis affligé, mes bien-aimés, parce que l'icône de la Mère de Dieu nous a quittés. Nous ne savons pas où elle se trouve. N'auriez-vous pas entendu quelque chose à ce sujet en Russie ?
Les marchands racontèrent alors l'apparition d'une sainte icône près de Novgorod. D'après la description qu'ils en firent, le Patriarche reconnut l'icône qui avait quitté Constantinople.
-Cette icône s'est éloignée de nous à plusieurs reprises, mais à chaque fois, elle est revenue. Mais aujourd'hui, à cause de notre orgueil, elle nous a quittés pour toujours !
-Sommes-nous donc dignes d'une telle sainteté ? s'écria l'un des marchands.
-Bien sûr que non ! La Reine des Cieux est venue chez nous par simple condescendance ! dit un autre.
Après être apparue en divers endroits sur les terres de Novgorod, la sainte icône s'arrêta près de la ville de Tikhvine. Elle flottait dans l'air. La nouvelle se propagea dans la ville à la vitesse de l'éclair, et les habitants glorifièrent la Toute-Sainte Vierge avec une piété très profonde. Peu de temps après, l'icône se posa sur le sol.
Les artisans de la ville entreprirent sur le champ la construction d'une chapelle. Le soir même, ils en avaient terminé la majeure partie; ils cessèrent le travail, laissant les matériaux sur les lieux, avec l'intention d'achever l'ouvrage le lendemain. C'est alors que pendant la nuit, une force invisible souleva l'icône et son abri, et les transportèrent sur l'autre rive de la rivière Tikhvinskaïa. C'est donc en ce lieu qu'on décida au matin de finir les travaux.
On rapporta l'apparition de l'icône miraculeuse au prince de Moscou Dimitri Ivanovitch, ainsi qu'à l'archevêque de Novgorod Alexis. Ce dernier bénit la construction d'une église consacrée à la Dormition de la Toute-Sainte Mère de Dieu, dans laquelle on installa l'icône. Quelques années plus tard l'église brûla, mais l'icône fut retrouvée intacte. On construisit une autre église qui brûla à son tour, l'icône restant toujours indemne. Avec le temps, on décida de remplacer l'église en bois par une église en pierre.
On fonda bientôt un monastère où affluait une multitude de pèlerins. Tous priaient avec une profonde piété devant l'objet saint du monastère, l'icône de la Toute-Sainte mère de Dieu. Par Son icône de Tikhvine et par les nombreuses copies qu'on en fit, la Souveraine Céleste dispensait aux gens Son aide miraculeuse.
En 1596, des pêcheurs partirent sur la mer blanche. Une copie de la sainte icône se trouvait à bord. Soudain, une terrible tempête se leva, qui brisa le mât, balaya le bateau, précipita le chargement à la mer, et finit au bout d’une semaine par rejeter les pêcheurs sur une île déserte. Les pauvres hommes prièrent avec humilité devant l'icône, implorant la Mère de Dieu de les sauver, en s'engageant à venir dans Son saint monastère pour La remercier. La Mère de Dieu apparut alors à Grégoire, l'un d'entre eux, pendant son sommeil, et lui dit: « Aucun d'entre vous ne périra, même si vous avez à rester sur cette île de nombreux jours. Vous vous nourrirez de cette herbe. Par la patience, vous sauverez vos âmes ». En s'éveillant, Grégoire raconta son rêve à ses amis. L'herbe qu'ils trouvèrent là s'avéra comestible, et fut pour eux comme la manne céleste. Vingt jours plus tard, un navire de passage recueillit à son bord les pêcheurs naufragés. L'un d'eux avait emporté une poignée de la fameuse herbe, qui fut tout de suite amère et impropre à la consommation... De retour sur la terre ferme, les rescapés s'empressèrent de se rendre au monastère de Tikhvine, où ils firent célébrer un office d'action de grâce.
En 1613, par la permission de Dieu, les armées suédoises pénétrèrent sur le sol russe et s'emparèrent de Novgorod. Les habitants de la région coururent se réfugier au monastère de Tikhvine. Les champs furent dévastés, le bétail dispersé, et le monastère encerclé par l'ennemi. Les moines et les réfugiés se préparaient à affronter un long siège. Mais plus qu'en leurs propres forces, ils comptaient sur l'aide et la protection de la Reine des Cieux. On célébrait des offices en permanence devant Sa sainte icône. Les assauts des suédois se succédaient sans succès. Une nuit, la Toute-Sainte Vierge apparut à une femme du nom de Marie, qui avait peu de temps auparavant recouvré la vue devant l'icône.
-Dis aux défenseurs que l'ennemi n'entrera pas dans le monastère. Prends Mon icône, et faites une procession sur les remparts du monastère !
Les moines agirent selon les paroles de la Reine des Cieux, ce qui eut pour effet de semer la panique dans les rangs des suédois qui s'enfuirent en s'écrasant les uns les autres.
Pendant la guerre de 1812, l'icône fut empruntée au monastère par la milice populaire et aida à combattre et chasser l'ennemi. Elle fut ensuite rendue au monastère.
Dans les années 1855-1856, durant la guerre de Crimée, la sainte icône fut à nouveau empruntée pour soutenir le moral des troupes russes.
A la fin du XIXème siècle, un nouveau miracle eut lieu à Saint Petersbourg. Une jeune fille nommée Catherine Levestam souffrait depuis de longues années d'une maladie rare et pénible. Elle se tordait d'un côté et de l'autre, une force invisible la projetait dans l'air, elle vomissait au moindre son ou au moindre attouchement, ses souffrances étaient intolérables, et rien ne parvenait à la guérir. Ses jours étaient comptés. La Mère de Dieu lui apparut pendant son sommeil en lui disant: « Va à la cathédrale Saint Isaac. Là se trouve une copie de Mon icône de Tikhvine. Si tu la vénères, tu seras guérie ». Les paroles étaient si convaincantes que Catherine, toute protestante qu'elle était, décida de se rendre dans cette église orthodoxe. Elle fit le trajet en calèche, pénétra dans l'église, et, dès qu'elle aperçut l'icône de la Mère de Dieu, s'écria: « C'est elle ! » . On la déposa sur le sol et, quand elle put tenir debout sans aide, elle s'approcha de l'icône et l'embrassa. La guérison fut instantanée.La sainte icône Tikhvinskaïa est du type Hodiguitria; elle se distingue par la plante retournée du pied droit de l'Enfant. L'icône originelle se trouve actuellement aux Etats unis d'Amérique.

mercredi 10 décembre 2008

LES PLEURS


(Trésor spirituel de saint Tikhon de Zadonsk)

Dans ce monde, les gens pleurent sans cesse : ils naissent en pleurant, ils vivent en pleurant, ils meurent en pleurant.
Les hommes pleurent parce qu’ils vivent dans ce monde, et que ce monde est la vallée des larmes. Mille raisons poussent les hommes à pleurer, chacun dispose des siennes. Pleure donc toi aussi, chrétien ! Pleure, car tu vis dans la vallée des larmes ; tu as, toi aussi, maintes raisons pour pleurer. Pleure quand il est encore temps, quand tes pleurs te sont encore utiles. Pleure maintenant, pour ne pas pleurer éternellement. Pleure pour être consolé : « Bienheureux les affligés, car ils seront consolés » (Matt. 5, 4).
Les gens pleurent car ils sont malheureux. Pleure donc toi aussi, chrétien, car tu es un pécheur, tu as péché devant ton Seigneur, et le péché est un grand malheur.
Les gens pleurent car leur corps n’est pas en parfaite santé. Pleure donc toi aussi car ton âme n’est pas en meilleure santé. Ils pleurent car ils sont infirmes et malades. Pleure toi aussi, car tu as une âme infirme, malade et faible, à cause de l’orgueil, de l’envie, de la colère, de l’impureté, de la luxure, de l’amour pour la gloire, pour l’argent. Pleure car ton âme est emplie de maladies douloureuses, de passions et de convoitises. « Soigne-moi, Seigneur, et je serai guéri » (Jér. 17, 14), car Tu es mon Dieu et mon Sauveur !
Les gens pleurent car ils ont perdu leurs richesses. Pleure donc toi aussi, chrétien, car tu as dilapidé la richesse qui t’a été donné dans le saint baptême par ton Père Céleste. Les gens pleurent car ils sont pauvres et indigents. Pleure toi aussi, car tu es indigent et nécessiteux, pauvre et misérable. L’insupportable indigence est un péché. « Incline, Seigneur, Ton oreille et exauce-moi, car je suis pauvre et indigent » (Ps. 85, 1). Les gens pleurent car ils n’ont pas de quoi boire ni se nourrir. Pleure toi aussi, car ton âme meurt de faim, elle meurt car tu la prives de la parole de Dieu, et c’est une faim très grande et très pénible que de n’entendre pas la parole de Dieu. Les gens pleurent car ils sont nus, sans avoir rien pour se couvrir. Pleure toi aussi, car ton âme est nue : le pêché l’a dévêtue. La nudité du corps est honteuse, mais la nudité de l’âme l’est bien plus encore. Les hommes voient la nudité du corps, mais celle de l’âme est vue de Dieu et de Ses saints anges. « Heureux celui qui veille et qui garde ses vêtements, afin qu’il ne marche pas nu et qu’on ne voie pas sa honte » (Apoc. 16, 15). Celui qui ne veille pas et qui ne garde pas ses vêtements, celui-là est misérable et pauvre, car il marche nu et offre sa honte aux yeux de tous. « Donne-moi un vêtement clair, Toi qui es revêtu de lumière comme d’une robe, Christ mon Dieu, Très-Miséricordieux ! ».
Les gens pleurent quand ils tombent et se font mal. Pleure toi aussi, chrétien, quand tu tombes dans le péché et que ton âme s’abîme et s’affaiblit : le péché est une chute pénible et cruelle. Il vaut mieux chuter lourdement avec son corps qu’avec son âme. « Celui qui croit être debout, qu’il prenne garde de tomber » (I Cor. 10, 12).
Les gens pleurent leurs parents morts, leurs frères, leurs proches et leurs amis. Pleure toi aussi, chrétien, pleure ton âme qui est morte, comme Marthe et Marie pleuraient Lazare (Jean 11, 31-33). Que le Père Céleste te le dise aussi : « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé » (Luc 15, 24). Ô Jésus qui ressuscites les morts ! Ressuscite mon âme mise à mort par le péché, comme Tu as ressuscité le fils de la veuve (Luc 7, 12-15).
Les gens pleurent car ils doivent supporter les offenses et les violences de leurs ennemis. Pleure donc, toi aussi, devant Dieu à cause des ennemis de ton âme qui s’efforcent de te voler le salut éternel. Ces ennemis, ce sont le diable et ses anges mauvais. « Fais justice, Seigneur, de ceux qui me traitent injustement, combats ceux qui me combattent ; prends Tes armes et Ton bouclier et lève-Toi pour me secourir, tire Ton épée et ferme le passage à ceux qui me poursuivent, dis à mon âme : " Je suis ton salut " » (Ps. 34, 1-3).
Les gens pleurent quand ils sont appelés et conduits devant le tribunal, car ils craignent la honte et la condamnation. Pleure toi aussi, chrétien, car toi aussi, tu seras appelé au jugement. Mais ce ne sera pas le jugement des hommes, ce sera celui de Dieu, où le Juge n’exige nul témoin, car Lui-même connaît tous nos actes, nos paroles et nos pensées. Pleure dès maintenant, pleure tant que tu n’as pas été appelé. Pleure pour que le Juge soit attendri par tes larmes. Pleure pour n’être pas condamné ni jeté dans les ténèbres extérieures « où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Matt. 25, 30). « N’entre pas en jugement avec Ton serviteur, car nul vivant ne sera trouvé juste devant Toi » (Ps. 142, 2).
Les gens pleurent car ils ont contracté beaucoup de dettes, et comme ils ne peuvent pas payer, ils craignent d’être jetés en prison. Pleure toi aussi, chrétien, car tu t’es lourdement endetté par tes péchés auprès du Roi céleste, sans rien pouvoir payer. Pleure, attendris-le par tes larmes, afin qu’Il remette ta dette et que tu ne sois pas jeté dans la prison éternelle. « Père remets-nous nos dettes » (Matt. 6, 12).
Les gens qui croupissent en prison pleurent car ils ne voient pas la lumière. Pleure toi aussi, chrétien, car ton âme, couverte par les ténèbres des passions, ne voit pas la lumière divine. « Fais sortir de prison mon âme, pour que je confesse Ton nom » (Ps. 141, 8). Les gens entravés par les liens et les fers, pleurent car ils ne peuvent être libres. Pleure toi aussi, chrétien, car ton âme est entravée par les péchés et n’a plus aucune liberté. « Si le fils vous affranchit, vous serez réellement libres » (Jean 8, 36). Ô Jésus, libérateur de nos âmes emprisonnées ! Brise nos chaînes afin que nous T’apportions en sacrifice la louange.
Les gens pleurent car ils doivent supporter les coups et les blessures. Pleure toi aussi, chrétien, car ta mauvaise conscience blesse et fait souffrir ton âme bien plus qu’un bourreau. « Aie pitié de moi, ô Dieu, selon Ta grande miséricorde et dans Ton immense compassion efface mon péché » (Ps. 50, 3).
Les gens pleurent quand ils vivent sur une terre étrangère, loin de leurs maisons, loin de leur patrie aimée. Les Hébreux, captifs de Babylone, pleuraient ainsi : « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions au souvenir de Sion » (Ps. 136, 1). Pleure toi aussi, chrétien, car tu vis dans ce monde comme sur une terre étrangère, sans voir ta patrie céleste, et la sublime Jérusalem. « Malheur à moi, car mon exil s’est prolongé » (Ps. 119, 5). Pleure toi aussi, mon âme, afin d’être consolée ici et là-bas. « Qui changera ma tête en fontaine et mes yeux en source de larmes, que je pleure jour et nuit » (Jér. 9, 1 ; 8, 23). « Exauce ma prière et ma supplication, Seigneur, prête l’oreille à mes larmes. Ne garde pas le silence, car je suis un étranger chez Toi, un pèlerin ainsi que tous mes pères. Épargne-moi, afin que je trouve le lieu du rafraîchissement, avant que je ne m’en aille et ne sois plus (Ps. 38, 13-15). « Venez, adorons et prosternons-nous devant Lui et pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. Car il est notre Dieu et nous sommes le peuple de Son pâturage et les brebis de Sa main » (Ps. 94, 6-7). « Exauce-nous, Dieu notre Sauveur, espoir des extrémités de la terre et de ceux qui sont au loin sur la mer ! » (Ps. 64, 6).
« Nous avons commis le péché, l’iniquité, l’injustice devant Toi, nous n’avons pas gardé ni mis en pratique Tes commandements : ne nous rejette pas jusqu’à la fin. »

mardi 9 décembre 2008

SUR LA PENITENCE


(Saint Éphrem le Syrien)

Frères, veillons à ce qu’aucun de nous ne puisse dire : « Parce que j’ai beaucoup péché, mes fautes ne me seront pas remises ». Ce langage, dans la bouche d’un chrétien, prouve qu’il ignore que Dieu est le Dieu de ceux qui se repentent, qu’Il vient pour punir ceux qui vivent dans le mal, et qu’Il a dit : « Il y a grande joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence », et ailleurs : « Je suis venu pour appeler non les justes, mais les pécheurs à la pénitence ». Et la véritable pénitence consiste à s’abstenir du péché, à le haïr, selon cette parole du prophète : « J’ai haï l’iniquité, et je l’ai eue en abomination » ; et encore : « J’ai juré, j’ai résolu fortement de garder les jugements de Ta justice ».C’est alors que Dieu accueille avec joie celui qui vient à Lui.
Que personne ne dise dans son fol orgueil : « Je n’ai point péché ! ». Parler ainsi, c’est être aveugle, c’est vouloir se tromper soi-même, c’est ne pas savoir comment le démon, tel un larron adroit, se glisse dans nos paroles, dans nos œuvres, entend par nos oreilles, voit par nos yeux, touche par nos mains et inspire nos pensées. Qui donc osera dire que son cœur est pur, et que ses sens ne l’ont pas égaré ? Nul n’est sans péché, nul n’est sans souillure, nul parmi les hommes n’est tout à fait innocent, si ce n’est pourtant Celui qui, de riche qu’Il était, s’est fait pauvre pour nous. Oui, Celui-là seul est sans péché qui est venu délier les péchés du monde, qui veut sauver tous les hommes, et qui ne veut pas la mort du pécheur ; Il aime les hommes, son cœur est un trésor de miséricorde ; Il est bon, propice, tout-puissant, rédempteur des hommes, père des orphelins, juge des veuves, le Dieu de ceux qui font pénitence ; le médecin des âmes et des corps, l’espérance des affligés, le port de ceux qui sont battus par la tempête, l’appui des infortunés que tous ont abandonnés, la voie de la vie enfin, qui nous appelle tous à la pénitence, et qui ne rejette pas les pécheurs repentants. Réfugions-nous dans Ses bras ; c’est en Lui que nous trouverons notre salut.
Ne désespérons pas de notre salut, mes frères ; avons-nous péché ? Faisons pénitence. Avons-nous péché mille fois ? Que mille fois aussi le repentir pénètre dans nos âmes. Toute bonne œuvre est agréable à Dieu ; mais c’est surtout un cœur repentant qu’Il aime : Il va tout entier à lui, Il lui tend une main secourable, Il l’appelle en disant : « Venez à Moi, vous tous qui êtes dans la peine » ; Je ne rejetterai point le pécheur qui vient à Moi ; « Venez à Moi, vous tous qui êtes chargés, Je vous soulagerai », dans la cité éternelle. C’est là que mes saints se reposent dans une douce joie. Venez boire à cette coupe de félicité inépuisable, dont les charmes ne peuvent se comparer à rien, que le langage est impuissant à expliquer ; venez vous rassasier des biens « après lesquels soupirent les anges » et l’assemblée des justes. Le sein d’Abraham s’ouvre à tous ceux qui, comme le pauvre Lazare, ont gémi dans les douleurs ; là sont étalés mes riches trésors ; là s’élève la Jérusalem céleste, heureuse patrie des premiers-nés de Mon Père ; là vous offre un abri la douce région des cœurs pacifiques : « Venez tous à Moi, et Je vous soulagerai » ; dans ces lieux charmants tout est repos et liberté, tout s’éclaire de la lumière de Dieu, il n’y a point d’esclave, point de tyran, point de péché, point de remords ; tout y brille d’un pur éclat, tout y est inondé d’ineffables délices. « Bienheureux ceux qui pleurent ». Laissez donc couler vos larmes, soyez repentants, convertissez-vous à Moi, et J’effacerai la trace de vos maux ; alors plus de chagrin, plus de pleurs amers, plus de soucis cuisants, plus de dévorantes inquiétudes, plus de plaintes. Convertissez-vous, fils des hommes ; et Je vous rendrai la tranquillité, Je ne ferai point de distinction entre l’homme et la femme ; le double empire du démon et de la mort sera détruit. Vous n’aurez plus de jeûnes à pratiquer, plus de tristesse pour vous percer le cœur, plus de haine jalouse et d’ardente rivalité ; mais partout et toujours, la joie, la paix, le repos et le bonheur. Convertissez-vous, et Je ferai couler pour vous des sources d’eau vive, J’étendrai sous vos pas les frais tapis de gazon, de Mes mains divines Je cultiverai la vigne de chacun de vous ; venez dans la contrée où habitent les cœurs humbles et doux ; c’est Moi qui suis la vraie vigne dont mon Père est le vigneron. « Venez, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous le joug, venez, et Je vous soulagerai. » Avec Moi est la vie, pure, inaltérable ; avec Moi tous les plaisirs vous attendent. Venez, il n’y a près de Moi rien que d’aimable, rien que du bonheur, rien que d’éternel ; avec Moi est la lumière, inextinguible, et Mon soleil ne s’éclipse jamais. « Prenez mon joug sur vous, et apprenez de Moi que Je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes. » Ici se font entendre les sons joyeux des instruments de fête ; ici vous sont découverts enfin les trésors cachés de la sagesse et de la science ; venez tous à Moi, et Je vous soulagerai ; c’est ici que vous attendent une grande récompense, une joie incomparable, une félicité immuable, des concerts de louange sans fin, de perpétuelles actions de grâce, des entretiens dont Dieu seul est l’objet, un Royaume éternel, des richesses infinies, des siècles qui vont se déroulant sans cesse, un abîme de miséricorde, une mer de propitiation, tout ce qu’enfin ne saurait expliquer la parole imparfaite de l’homme, et dont on ne peut vous offrir qu’une image enveloppée d’un voile épais. Venez, et vous verrez près de Moi, les légions innombrables des anges, des premiers-nés, les trônes des Apôtres, les sièges des prophètes, les sceptres des patriarches, les couronnes des martyrs et le triomphe des justes. Ici tout reçoit le prix qu’il a su mériter ; ici chacun a un séjour tout préparé. Venez, vous tous qui avez faim et qui avez soif de la justice, Je vous rassasierai des biens que vous avez désirés et « que l’œil n’a point vus, que l’oreille n’a point entendus et qui ne sont jamais montés au cœur de l’homme ». C’est là que je les tiens en dépôt pour ceux qui ont déserté la voie du mal, pour les hommes miséricordieux, pour les pauvres d’esprit, pour ceux qui versent les larmes de la pénitence, pour les pacifiques, pour tous ceux qui ont souffert à cause de Moi la persécution et qui ont été en butte à la calomnie, à l’amère dérision.
Venez à Moi, vous tous qu’un poids pesant accable ; rejetez loin de vous le fardeau de vos péchés ; quiconque se réfugie dans Mes bras est soulagé. Renoncez donc à vos funestes pratiques, oubliez les artifices que vous a enseignés le démon, pour ne vous souvenir que des pieuses leçons que Je vous ai données. En s’approchant de Moi, les mages renoncèrent à leur art imposteur, et reçurent en retour la connaissance de Dieu. Les publicains ont abandonné leur comptoir pour Me suivre, et ils se sont rassemblés en Mon Nom. Les persécuteurs ont été désarmés, les bourreaux sont devenus victimes sans se plaindre. Les femmes débauchées ont déserté leurs immondes plaisirs pour embrasser une vie de continence. Le fer est tombé des mains de l’assassin, son cœur s’est rempli de foi, et, renonçant à son infâme métier, il s’est acquis une place dans le paradis. Venez donc à Moi, parce que « Je ne rejetterai point celui qui Me tendra les bras ».
Vous avez entendu, mes chers frères, les grandes et belles promesses, les douces paroles du Sauveur de nos âmes. Quel père fut jamais plus tendre ! Quel meilleur médecin ! Venez donc, adorons-Le, tombons à Ses pieds et faisons l’aveu de nos fautes. Gloire à Sa bonté ! Gloire à Sa patience, à Sa générosité, à Son indulgence ! Gloire au Dieu miséricordieux ! Gloire à Son règne éternel ! Gloire, honneur et adoration à Son Nom dans tous les siècles ! Amen.
Je vous le dis, mes frères, je ne cesserai pas de le répéter ; ne nous laissons point entraîner à la paresse, à la crainte ; ne cessons pas de crier vers Lui nuit et jour, ni de pleurer. Car Il est plein de miséricorde, Sa parole est sincère, et Sa vengeance sera désarmée en faveur de ceux qui s’adressent à Lui pendant le jour, où quand vient la nuit ; Il est le Dieu des cœurs pénitents, Père, Fils et Saint Esprit. À Lui gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.

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lundi 8 décembre 2008

BIENHEUREUX L'HOMME


Exégèse spirituelle du premier psaume de David.
par saint Ignace Briantchaninov

Il chante, le chanteur divinement inspiré. Il fait vibrer les cordes sonores.
Tant que les bruits du monde m'assourdissaient, je ne pouvais l'entendre. Mais reclus à présent dans le silence et la solitude, je lui suis davantage attentif, et je commence de mieux comprendre son chant. Voici que naît en moi une faculté nouvelle, celle de l'écouter et de le comprendre. Dans les sons qu'il produit, je discerne un sentiment tout neuf, et dans ses paroles, un sens nouveau, étonnant comme la Sagesse de Dieu.
Saül ! Apaise ta colère ! Que de toi s’éloigne l’esprit malin..., chante le saint roi David, faisant sonner son psaltérion.
Saül, c’est mon esprit tourmenté, ballotté par les pensées que lui souffle le prince de ce monde. Mon esprit a été établi par Dieu comme roi et maître de l’âme et du corps, lors de l’institution du royaume d’Israël, lors de la création puis de la rédemption de l’homme. En désobéissant à Dieu, en transgressant Ses commandements, en bravant l’union établie avec Lui, il s’est privé de la grâce et de la dignité. Les forces de l’âme et du corps ne lui sont plus soumises. Il est sous l’influence de l’esprit malin.
Le saint roi David chante, il annonce les paroles du ciel. Les notes de son psaltérion sont des notes célestes. Il chante la béatitude de l’homme.
Frères, écoutons l’enseignement de Dieu que nous révèle le chant divin. Écoutons les paroles et les sons avec lesquels le ciel nous parle et tonne vers nous.
Ô, vous qui cherchez le bonheur, vous qui convoitez le plaisir, altérés de jouissance, venez, écoutez donc le chant sacré, écoutez l’enseignement salutaire ! Jusques à quand vaguerez-vous, cheminant par les plaines et les montagnes, par les déserts et les forêts impénétrables ? Jusques à quand votre incessant et inutile labeur vous fera-t-il souffrir, sans jamais donner aucun fruit, ni conduire à aucune acquisition durable ? Prêtez une oreille docile, écoutez donc comment parle l’Esprit Saint, par la bouche de David, de la béatitude humaine que désirent tous les hommes !
Que tout se taise autour de moi ! Que toutes mes pensées s’apaisent ! Que mon cœur fasse silence ! Que seule agisse en moi une pieuse attention ! Puisse mon âme se pénétrer ainsi de saintes pensées !
David fut roi, mais il ne dit pas que le trône des rois est le siège de la béatitude humaine.
David fut un chef militaire et un héros. Tout au long de sa vie, il mena de sanglants combats contre toutes sortes d’adversaires. Combien nombreuses furent les batailles qu’il livra et les victoires qu’il remporta ! Il repoussa les limites de son royaume depuis le Jourdain jusqu’aux rives de l’Euphrate. Pourtant, il ne dit pas que la béatitude de l’homme réside dans la gloire du vainqueur ni dans celle du conquérant.
Par la force de l’épée, David acquit d’innombrables richesses. L’or s’amoncelait dans ses caves comme si c’eût été du cuivre, et l’on y jetait de l’argent comme s’il se fût agi de fonte. David, pourtant, ne dit pas que la béatitude de l’homme se trouve dans la richesse.
David jouissait de toutes les consolations terrestres ; il ne voyait pourtant dans aucune d’elle la béatitude de l’homme.
Adolescent, David menait en pâture le troupeau de son père Jessé. Un jour, sur l’ordre de Dieu, le prophète Samuel se rendit auprès de lui et l’oignit d’huile sainte ; d’un pauvre berger, il en fit le roi du peuple d’Israël. Pourtant, l’instant de son onction royale, David ne l’appelle point instant de béatitude.
David passa son enfance dans un désert sauvage. Son corps s’endurcit et se fortifia, en sorte qu’à mains nues, il était capable d’étrangler ours et lion. Et son âme se remplit peu à peu de l’inspiration céleste. Les mains qui savaient terrasser le lion et l’ours fabriquèrent un psaltérion. Lorsqu’elles effleuraient les boyaux tendus et accordés par l’action de l’Esprit, des sons harmonieux s’en échappaient, suaves et spirituels. Ses sons s’en furent au loin, ils se répandirent à travers les siècles, repris par des voix innombrables, glorifiant le nom de David dans toutes les parties de la terre, pour tout le temps que dure la vie chrétienne en ce monde. Cette vie dans le désert, si remplie d’admirables exploits, d’inspirations étonnantes, David ne l’appelle pas non plus béatitude de l’homme.
« Bienheureux l’homme », chante-t-il, où qu’il se trouve, quelle que soit sa condition, quel que soit son rang, pourvu qu’il « ne s’en soit pas allé au conseil des impies, qu’il ne se soit pas arrêté dans la voie des pécheurs et qu’il n’ait pas siégé parmi ceux qui propagent le mal » (Ps. 1, 1).
Bienheureux l’homme qui se garde du péché, qui le repousse loin de lui sous quelque forme qu’il lui apparaisse : que ce soit par un acte inique, par une pensée suggérant l’iniquité, par des sentiments conduisant aux plaisirs, à l’enivrement inique.
Qu’une femme faible écarte avec courage le péché, elle est aussi l’homme bienheureux que chante David.
Ceux qui participent à cette béatitude ont atteint l’âge viril selon le Christ, ce sont ceux qui résistent au péché, fussent-ils seulement des adolescents ou des enfants. Le jugement de Dieu est impartial.
« Bienheureux l’homme qui se complaît dans la loi du Seigneur » (Ps. 1, 2), bienheureux le cœur qui a mûri dans la connaissance de Sa volonté, qui a vu combien le Seigneur est doux (Ps. 33, 9), qui a acquis cette connaissance en goûtant aux commandements du Seigneur, qui a uni sa volonté à celle du Seigneur. Bienheureux le cœur embrasé par la ferveur divine ! Bienheureux le cœur qui brûle du désir inassouvi d’accomplir la volonté de Dieu ! Bienheureux le cœur qui souffre à l’extrême pour l’amour de Dieu ! Un tel cœur, c’est le lieu, la demeure, la salle de noces, le trône de la béatitude !
Depuis l’aube, l’aigle est perché au sommet d’un grand rocher, ses yeux perçants sont à l’affût. Puis il s’essore dans le ciel bleu, plane au-dessus des mondes, ses larges ailes tout éployées, guettant sa proie. Lorsqu’il l’aperçoit, il fond sur elle avec la vitesse de l’éclair, l’emporte entre ses serres et disparaît. Il nourrit sa portée, et guette de nouveau, perché sur son rocher ou planant dans l’azur. Ainsi se comporte un cœur blessé par l’amour pour les commandements de Dieu ! C’est dans cet amour que réside la béatitude. Les commandements ne sont pas seulement sources d’effort, ils révèlent aussi l’intelligence spirituelle. « Grâce à Tes commandements, j’ai eu l’intelligence », dit le Prophète. « De tout mon cœur, je T’ai cherché... J’ai couru dans la voie de Tes commandements, quand Tu as dilaté mon cœur... Je méditais Tes commandements que j’ai grandement aimés... Mieux vaut pour moi la loi de Ta bouche, que des monceaux d’or et d’argent... J’ai aimé Tes commandements plus que l’or et la topaze... Dans mon cœur, j’ai caché Tes paroles, pour ne pas pécher contre Toi... J’exulterai à cause de Tes paroles, comme celui qui a trouvé de riches dépouilles... Incline mon cœur vers Tes témoignages, et non vers la convoitise...Conduis-moi sur le chemin de Tes commandements, car je veux le suivre... » (Ps. 118, 104, 127 et 162).
Le soleil se lève, chacun se presse vers ses occupations, suivant son but, ses intentions. Comme l’âme réside dans le corps, il y a une intention et un but en chaque occupation humaine. L’un travaille, tout occupé à trouver des trésors bien périssables ; l’autre cherche à se procurer d’abondantes jouissances ; l’un convoite la vaine gloire terrestre ; un autre encore croit que ses actions doivent servir le bien de l’État et de la société. Mais le favori du Seigneur n’a d’autre but que de plaire à Dieu, quelles que soient ses occupations, quelles que soient ses œuvres. Le monde devient pour lui le livre des commandements du Seigneur. Il lit ce livre en actes, par sa conduite, par sa vie. Plus son cœur lit ce livre, plus l’intelligence spirituelle pénètre en lui, et plus il montre de ferveur pour suivre les chemins de la piété et de la vertu. Il acquiert les ailes flamboyantes de la foi, il commence à juguler toute crainte de l’ennemi, il se permet de franchir tous les abîmes, il trouve l’audace nécessaire pour accomplir de bonnes entreprises. Bienheureux un tel cœur ! Il est en vérité cet homme bienheureux que chante le psaume.
La nuit tombe avec ses ombres, sa lumière diffuse dispensée par les astres nocturnes. Elle rassemble les hommes qui vivent à la surface de la terre, sous leurs tentes, dans leurs abris. Là se trouve l’ennui et le vide de l’âme : on essaie alors d’étouffer sa souffrance par de folles distractions, par l’oisiveté, ou par la bruyante dépravation des mœurs. Alors, l’intellect, le cœur et le corps, ces vases du temple de Dieu, sont utilisés par Balthasar à des fins criminelles. L’esclave des soucis terrestres, des soucis passagers de cette vie, à peine délivré de ses préoccupations journalières, se prépare dans le calme de la nuit de nouveaux soucis pour la journée suivante. Toutes ses journées, toutes ses nuits, sa vie tout entière, sont un sacrifice à l’agitation et à la putréfaction... Une humble veilleuse est allumée devant les saintes icônes, elle diffuse une douce lumière là où se couche le juste. Lui, il vit avec son unique préoccupation qui le consume. Il apporte sur sa couche le souvenir de ses activités accomplies pendant le jour, il les compare avec les Tables, où furent gravées la volonté de Dieu révélée aux hommes, avec les Écritures : il voit toutes ses imperfections, dans ses actions, dans ses pensées, dans les mouvements de son cœur. Il les soigne par le repentir, il les lave par ses larmes, demandant au Ciel des forces nouvelles, une lumière neuve pour renouveler et augmenter ses forces. Une lumière pleine de grâces, une force surnaturelle descend de Dieu vers l’âme, conduisant l’homme à la prière, dans un sentiment douloureux de sa faiblesse, de sa misère, et de la facilité avec laquelle il chute sans cesse. Ainsi, « le jour au jour proclame la parole, et la nuit à la nuit en transmet la connaissance » (Ps. 18, 3). La vie est faite alors de réussites incessantes, d’acquisitions continuelles, éternelles. Celui qui vit ainsi est l’homme bienheureux.
Il sera, cet homme, « comme l’arbre planté près des eaux courantes » (Ps. 1, 3), qui ne craint ni les rayons du soleil, ni la sécheresse ; ses racines sont toujours irriguées, elles n’attendent pas la pluie, elles ne souffrent jamais du manque de nourriture, à cause duquel les arbres qui poussent dans des endroits montagneux et arides sont souvent malades, se dessèchent et meurent.
L’homme pourtant disposé à la piété, mais qui mène une vie dissipée, et qui n’étudie qu’avec parcimonie et superficiellement la Loi du Seigneur, est semblable à cet arbre qui croît, perdu sur les hauteurs, là où les vents et le soleil ont libre cours, qui boit de temps en temps la pluie du ciel, ou que la rosée céleste rafraîchit par à-coups. Quelquefois, c’est la rosée de l’attendrissement qui lui donne quelque fraîcheur, d’autres fois encore, la pluie vivifiante des larmes du repentir inonde son âme desséchée. À d’autres moments, son esprit et son cœur s’animent d’un élan vers Dieu, mais cet état n’est pas ni ne peut être constant. Il n’est pas même continuel. Les pensées et les perceptions religieuses, qui ne s’enracinent pas dans une connaissance totale et claire de la volonté de Dieu, n’ont aucune précision, aucun fondement, et sont pour cette raison, sans force et sans vie.
Celui qui, jour et nuit, étudie les lois du Seigneur, celui-là est semblable à un arbre planté près des eaux courantes. Une eau fraîche abreuve ses racines. L’esprit et le cœur de l’homme (ses racines) sont tournés sans cesse vers les lois du Seigneur, pour lui tourbillonnent indéfiniment les torrents de la vie éternelle, si purs et si puissants. Ces eaux, cette force, cette vie, c’est l’Esprit Saint qui demeure dans les commandements de l’Évangile. Celui qui s’adonne sans faillir aux Écritures, qui les étudie avec humilité, qui demande à Dieu, dans la prière, de lui en accorder la juste compréhension, celui qui dirige toutes ses actions, tous les mouvements secrets de son âme selon les commandements de l’Évangile, celui-là s’unira infailliblement à l’Esprit Saint qui repose en eux. L’Esprit Saint dit Lui-même : « Je fais partie de tous ceux qui Te craignent et qui gardent Tes commandements » (Ps.118, 63).
L’étude des lois du Seigneur requiert de la patience. Elle est le salut de ton âme : « Par votre persévérance », ordonne le Seigneur, « vous sauverez vos âmes » (Luc 21, 19). Telle est bien la science des sciences ! Telle est la science céleste, la science transmise à l’homme par Dieu ! Ses voies sont tout à fait différentes des voies qu’empruntent ordinairement les sciences terrestres et humaines, conçues par notre seule intelligence déchue, par notre état consécutif à la chute. Les sciences humaines s’enorgueillissent, elles enflent l’intellect, amplifient l’ego humain. La science de Dieu se révèle à l’âme qui s’y est disposée, préparée, par le renoncement à soi, qui, à cause de son humilité, abandonne toute indépendance. Telle un miroir, elle n’a aucune image propre et peut, pour cette raison, recevoir et refléter les traits divins. La science divine, c’est la Sagesse de Dieu, c’est le Verbe de Dieu. « La Sagesse élève des enfants et prend soin de ceux qui la cherchent. Celui qui l’aime, aime la vie, ceux qui la cherchent dès le matin seront remplis de joie, celui qui la possède héritera la gloire ; où qu’il porte ses pas, le Seigneur la bénit ; ceux qui la servent rendent un culte au Saint, et ceux qui l’aiment sont aimés du Seigneur; celui qui l’écoute juge les nations ; celui qui s’y applique habite en sécurité » (Sirah 4, 11-15). Voilà la science divine ! Voilà la sagesse de Dieu ! Elle est révélation de Dieu. Dieu habite en elle. On y accède par l’humilité, par le renoncement à son intelligence, car elle est inaccessible à l’intelligence humaine, qui l’a rejetée et reconnue pour insensée. Et lui, son téméraire et orgueilleux ennemi, par manière de blasphème, il la tient pour folie, il s’en scandalise parce qu’elle est apparue aux hommes sur la croix et que de là, elle les illumine. On y accède aussi par l’abnégation, par son propre crucifiement, par la foi. Le fils de Sirah dit encore : « S’il se confie en elle, il l’aura en partage » (Sirah).
La véritable foi, celle qui est agréable à Dieu, en laquelle il n’y a ni ruse ni tromperie, consiste en l’accomplissement des commandements de l’Évangile, en leur implantation permanente et sans relâche dans l’âme, en un combat contre sa raison, contre les sensations impies, les mouvements du cœur et du corps. La raison de l’homme déchu, son corps et son cœur sont hostiles à la Loi du Seigneur. La raison de l’homme déchu n’accepte pas la raison de Dieu, le cœur déchu résiste à la volonté de Dieu. Le corps lui-même, devenu corruptible, s’est forgé, dans la chute, une volonté propre ; et cette volonté lui a transmis abondamment la fatale connaissance du bien et du mal. La voie qui conduit à la sagesse de Dieu est si étroite et si pleine d’afflictions ! C’est la sainte foi qui nous presse d’avancer, foulant et brisant la résistance de la raison, celle du cœur et du corps déchus. Il faut être patient et ferme et constant. « Par votre persévérance vous sauverez vos âmes ». Qui veut récolter des fruits spirituels, que celui-là mène avec patience, jusqu’à son terme, une longue guerre contre le péché, jalonnée de révoltes et de malheurs. Pour voir le fruit de l’Esprit grandir sur l’arbre de son âme, il faut le choyer avec une grande patience et beaucoup de courage.
Écoutons donc encore ce que dit le très-sage : « La Sagesse peut le conduire d’abord par un chemin sinueux, faisant venir sur son élève, crainte et tremblement, le tourmenter par sa discipline jusqu’à ce qu’elle puisse lui faire confiance, l’éprouver par ses exigences, puis elle revient vers lui sur le droit chemin et le réjouit, et lui découvre ses secrets » (Sirah 4, 17-18).
Passent les jours, les mois et les années, et voici qu’arrive le temps connu de Dieu, Celui qui « a fixé le temps et les moments de sa propre autorité » (Act. 1,7). L’arbre planté près des eaux courantes porte son fruit. Ce fruit, c’est la communion vivifiante avec l’Esprit saint, que le Fils de Dieu a promise à tous ceux qui croient en Lui en vérité. C’est un beau fruit, un fruit divin, que ce fruit de l’Esprit ! Il transforme l’homme tout entier. Les Saintes Écritures passent du Livre jusque dans l’âme ; la Parole de Dieu, Sa volonté, le Verbe et l’esprit sont inscrits par un doigt invisible sur les tables de l’intellect et du cœur. La promesse du Fils de l’Homme s’accomplit en lui : « Des fleuves d’eau vive couleront de son sein ». Le Seigneur parle ainsi de l’Esprit que doivent recevoir ceux qui croient en Lui. C’est ainsi que la Sagesse et le Théologie qu’elle dispense se sont exprimées par la bouche du disciple bien-aimé. « Le feuillage d’un tel arbre ne tombe jamais » (Ps. 1, 3). Selon l’enseignement des Pères, les exploits corporels constituent ce feuillage, et ils reçoivent leur récompense, l’incorruptibilité et la vie, après le renouveau, la renaissance de l’âme accomplie par l’Esprit Saint. La volonté d’un tel homme est unie en tout avec la volonté de Dieu. C’est pourquoi Dieu l’aide dans toutes ses entreprises et c’est ainsi que « tout ce qu’il fait réussira »(Ps.1, 3).
Mais l’image qu’offre les impies est tout autre. Le roi David ne les compare pas aux arbres ou à quelque autre chose marquée du signe de la vie. Il les compare bien autrement : « Rien de tel pour les impies, rien de tel, ils seront comme la poussière que le vent emporte de la surface de la terre » (Ps. 1, 4). Impies ! Vous êtes la poussière privée de vie que disperse le tourbillon de l’agitation du monde, tournoyant dans l’air et formant un nuage épais qui cache le soleil et toute la nature.
Ne regarde pas ce nuage ! N’accorde aucune foi aux illusions que créent tes yeux, car, quelquefois, la plus insignifiante des poussières se transforme faussement pour eux en nuage. Ferme-les un instant et le nuage de poussière s’envolera, soufflé par un tourbillon puissant, sans que ta vue n’en soit blessée. Dans un instant, tu rouvriras les yeux et tu chercheras trace de ce nuage, mais il n’y aura plus aucun signe de son existence.
David continue de clamer dans son chant terrible la terrifiante et fatale décision réservée aux impies : « C’est pourquoi les impies ne se relèveront pas au jugement, ni les pécheurs dans l’assemblée des justes » (Ps. 1, 5). Les impies ne participeront pas à la première résurrection que Saint Jean décrit dans son Apocalypse (Apoc., 20), cette résurrection spirituelle qui touche l’âme et la renouvelle pour la vie éternelle, dès ici-bas, sous l’action de l’Esprit Saint qui accomplit tout. L’âme ressuscite, elle se ranime pour la vie en Dieu ! L’Esprit et le cœur s’illuminent, ils communient à l’intelligence spirituelle. Selon la définition des saints Pères, l’intelligence spirituelle, c’est le sentiment de la vie éternelle (Saint Isaac le Syrien, Discours 38). C’est aussi le signe de la résurrection. Au contraire, le raisonnement charnel est la mort invisible de l’âme (Rom. 8, 6). L’intelligence spirituelle, c’est l’action de l’Esprit saint. Elle voit le péché, elle voit son âme et celle des autres, les passions en elle et dans les autres, les filets que tend le prince de ce monde, elle abandonne toute pensée qui s’élève contre la raison du Christ, repousse loin de soi tous les péchés. L’intelligence spirituelle, c’est le royaume, la lumière de l’Esprit Saint dans l’intellect et dans le cœur. Les impies ne se relèveront pas pour ce discernement spirituel, qui ne revient en héritage qu’à l’assemblée des justes. Il est inaccessible et incompréhensible aux pécheurs et aux impies. Il est la vision de Dieu ; or, les cœurs purs seuls verront Dieu (Matt. 5, 8).
La voie des impies est exécrable à Dieu, elle lui est à ce point étrangère et abominable, que Dieu s’en détourne, comme le disent les Écritures. Au contraire, la voie de la vérité est tellement agréable à Dieu, que l’Écriture dit d’elle : « le Seigneur connaît la voie des justes » (Ps. 1, 6). Lui seul connaît, en effet, cette voie. Bienheureuse es tu, cette voie qui conduis vers Dieu, toi qui es cachée en Dieu éternel ! Ton commencement, c’est Dieu et ta fin, c’est Dieu encore. Tu es éternelle, comme Dieu est éternel.
La voie des impies a un triste terme : elle mène au bord d’un sombre et profond abîme, dépôt d’une mort éternelle. À jamais, la voie des impies conduit à la perdition, dans cet abîme terrible où périssent tous ceux qui l’ont empruntée.
« Le Seigneur connaît la voie des justes, mais la voie des impies va à la perdition » (Ps. 1, 6). Bienheureux l’homme qui ne s’en est pas allé au conseil des impies qui ne s’est pas laissé séduire par leur façon de penser, par leurs règles morales et leur conduite, « mais qui se complaît dans la loi du Seigneur ». Voici ce que chantait l’admirable et céleste chanteur. Et l’ermite écoutait ce saint chant divinement inspiré.

dimanche 7 décembre 2008

FÊTE DE LA PROTECTION DE LA MERE DE DIEU


Propos sur la fête de la Protection
de notre Toute-Sainte Souveraine, la Mère de Dieu.
(1er octobre)

De Saint Dimitri de Rostov
En ces derniers temps si cruels, tandis que nos péchés se sont accrus, les malheurs qui nous frappent se multiplient eux aussi, et nous sommes mis en péril, comme le dit Saint Paul, à cause des brigands, à cause de nos compatriotes, à cause des païens, dans nos villes, dans les déserts, sur la mer, au milieu de faux frères. Alors que s'accomplissent les paroles du Seigneur Lui-même, et voyant que les nations s'élèvent contre les nations, les royaumes contre les royaumes, voyant que famines et tremblements de terre sévissent en tous lieux, voyant encore combien nous sommes meurtris par l'invasion des armées étrangères, les luttes intestines et bien d'autres blessures mortelles, la Toute-Pure et Toute-Bénie, la Vierge Marie, Mère du Seigneur nous a fait présent de son voile afin qu’il nous protège, qu'il nous délivre de toute affliction, qu’il nous garde de la faim, de la perdition et des tremblements de terre, qu'il nous sauve des blessures de la guerre.
Cet événement extraordinaire eut lieu dans la capitale de Constantin, pendant le règne de Léon le Sage, empereur très-pieux, en l'église orthodoxe de la Très-Sainte Mère de Dieu des Blachernes. Tandis que l'on y célébrait les vigiles du dimanche, le 1er octobre à quatre heures du matin, Saint André le fol-en-Christ leva les yeux et vit la Reine Céleste, la Protectrice du monde entier, la Très-Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, qui se tenait en prière dans le ciel, toute rayonnante d'une lumière étincelante comme le soleil, et couvrant le peuple de son omophore. Saint André dit à son disciple, le bienheureux Épiphane :
« Vois-tu, frère, notre Reine et Souveraine qui prie pour le monde entier ?
– Oui, père saint, je la vois, et je suis saisi de crainte ».
Comme Saint Jean le Théologien qui, jadis, avait vu dans le ciel une Femme nimbée de soleil, Saint André aperçut, dans la céleste Église des Blachernes, l'Épouse Inépousée, revêtue de la pourpre du soleil. L’apparition au Théologien préfigurait ainsi celle de notre Très-Miséricordieuse Protectrice, manifestée au moment où menaçait l’anéantissement de toutes les créatures. Saint Jean eut la vision d’éclairs, de tremblements de terre, d’une grêle terrifiante, il entendit des voix, des grondements de tonnerre. Alors apparut dans le ciel une Femme nimbée de soleil.
Pourquoi donc ce signe préfigurant la Vierge Toute-Pure ne lui fut-il pas révélé avant les éclairs, avant le tonnerre, les tremblements de terre et la grêle, tandis que les éléments étaient encore apaisés ? Pourquoi lui fut-il donc donné avec force trouble et terreur au ciel comme sur la terre ? Ainsi fut fait pour montrer que notre Très-Bonne Protectrice vient à notre secours dans les instants le plus critique, afin de nous garder des éclairs illusoires qui ne menacent que peu de temps, des vanités, des voix orgueilleuses de cette vie, de la présomption, du tonnerre des attaques ennemies, du tremblement des passions et de la grêle du châtiment qu’entraînent nos péchés. Quand tous ces malheurs nous accablent, la prompte Aide du genre humain apparaît comme un grand signe, et nous protège par son intercession invisible.
Le Seigneur donne ce signe à ceux qui Le craignent, pour qu'ils échappent aux traits de l'arc, car, dans ce monde, nous sommes placés comme des cibles dans un champ de tir. Les flèches volent vers nous de tous les côtés. Certaines proviennent des ennemis visibles qui bandent leur arc et nous méprisent avec orgueil. D'autres viennent de nos ennemis invisibles et nous font tant souffrir que nous nous plaignons de ne pouvoir les supporter. D'autres encore sont décochées par notre nature même, laquelle s'oppose à l'Esprit, d'autres enfin par l'arc de la juste colère dont parle David : « Si vous ne vous convertissez pas, Il fera étinceler Son glaive, Il a tendu Son arc, Il le tient prêt ; Il a préparé des instruments de mort, Il a disposé Ses flèches pour ceux qui brûlent de faire le mal » (Ps. 7, 13-14).
Afin que nous ne fussions pas mortellement blessés par tant de traits, un signe nous a été donné : le voile de la Vierge Toute-Pure et Toute-Bénie. Par lui nous sommes protégés comme par un bouclier, et nous sortons indemnes. Notre Protectrice dispose d'un millier de boucliers pour nous protéger, ainsi que le lui dit l'Esprit Saint : « Ton cou est comme la tour de David, mille boucliers y sont suspendus, tous les boucliers des preux » (Cant. 4, 4).
David fit édifier jadis cette haute tour sur une montagne située entre Sion et Jérusalem. On l'appela la « fille de Sion ». Elle formait comme un cou reliant la tête et le corps, car elle dominait Jérusalem, sise en contrebas, et son sommet atteignait Sion. On y avait suspendu des boucliers et d'autres armes de guerre destinés à la défense de la ville. L'Esprit Saint compare la Très-Pure Vierge à la tour de David car, fille de David, Elle est la Médiatrice entre le Christ, Tête de l'Église, et les fidèles, qui sont le corps de l'Église. Elle surpasse l'Église car Elle est véritablement plus haute que tous, et Elle atteint le Christ car Elle est Celle qui Lui a donné un corps. À présent, Elle intercède encore lorsqu'Elle se tient dans les airs entre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes, entre le Christ, Initiateur des combats, et l'Église combattante, comme la tour de David entre Sion et Jérusalem, toute bardée de solides boucliers.
Ses boucliers sont les prières toutes-puissantes qu'Elle adresse à Dieu pour nous, et qui furent entendues le jour de la fête de Sa Protection par ceux qui en furent jugés dignes. Elle priait avec componction comme la Mère prie Son Fils et Créateur, prononçant des paroles douces et miséricordieuses. Roi Céleste, reçois tout homme qui Te glorifie, qui invoque en tout lieu Ton Nom très saint, ou qui commémore mon nom ; Sanctifie ce lieu et glorifie ceux qui Te glorifient et me vénèrent avec amour, Moi Ta Mère, accepte chacune de leurs prières et de leurs promesses, et protège-les de tout mal et de toute affliction. De telles prières ne forment-elles pas les boucliers qui protègent l'Église combattante ? En vérité, ce sont ces boucliers invincibles qui parent toutes les flèches enflammées.
Saint Ambroise dit que la tour de David fut édifiée pour deux raisons : pour protéger la ville et pour l'orner. Elle est une protection, car elle permet de voir les ennemis de loin et de les chasser ; elle est un ornement, car elle dépasse en hauteur les bâtiments les plus hauts de Jérusalem. Ce n'est donc pas en vain que l'on compare notre Protectrice avec cette tour, car Elle se dresse pour nous face à l'ennemi. En vérité, Elle nous défend et chasse loin de nous les ennemis visibles et invisibles, Elle délivre les prisonniers de leurs liens et ceux que les esprits impurs font souffrir, Elle console les affligés, défend les offensés, nourrit les affamés, visite les malades et sert de refuge à tous ceux qui sont dans le trouble. Elle nous pare en couvrant devant Dieu la honteuse nudité de notre âme, par ses grands mérites, grâce à l’inépuisable trésor de ses grâces, masquant notre pauvreté, pour que nous soyons agréables aux yeux du Seigneur.
Elle nous orne encore quand elle couvre de sa tunique ceux qui n'ont aucun vêtement de noce, afin de cacher la nudité de notre âme à l'Œil qui voit tout. Dans les temps anciens, la terre était informe et cachée sous les flots, préfigurant notre âme pécheresse privée de sa beauté spirituelle, vide de toute bonne œuvre et devenue étrangère à la grâce de Dieu. Les eaux qui recouvraient cette terre informe étaient l'image de la miséricorde de Marie, la Mère de Dieu, miséricorde inépuisable comme le sont les eaux de la mer.
Lorsque l'Esprit de Dieu se mouvait au-dessus de la terre informe et couverte par les eaux, Il ne pouvait remarquer son absence de beauté. Il y a là une mystérieuse préfiguration du voile très-miséricordieux de la Vierge Mère de Dieu, qui couvre notre âme et l'orne de la beauté de sa grâce, attirant vers elle l'Esprit Saint en dépit de notre laideur. La Vierge Toute-Pure nous embellit ainsi lorsqu'Elle transforme des pécheurs en justes, des hommes impurs en hommes purs et, comme dit le bienheureux Athanase, « des mages en Apôtres, des publicains en Évangélistes et des femmes adultères en femmes plus honorables que des vierges ». C'est ainsi que Marie l'Égyptienne, autrefois adultère, mauvaise et impure, resplendit à présent tel un soleil dans le Royaume du Christ, par l'intercession de la Toute-Pure Vierge Marie, protection et ornement de tous ceux qui ont recours à Elle. Elle est aussi l'ornement de la Jérusalem spirituelle, l'Église du Christ, qui célèbre par ses chants la fête d'aujourd'hui. Ô ! Tu es le merveilleux ornement de tous les fidèles, la réalisation des prophéties, la gloire des Apôtres, la parure des Martyrs, la louange des vierges et une protection magnifique pour le monde entier !
Sur la tour de David étaient appendus, non seulement les boucliers, mais encore les flèches des puissants. La Tour vivante qu'est la Vierge Toute-Pure garde auprès d'Elle les flèches des puissants, c'est-à-dire les prières des saints qui intercèdent avec Elle. Elle n'était en effet pas seule lorsqu'Elle apparut en l'église des Blachernes : les armées angéliques et une myriade de saints revêtus de tuniques blanches l’entouraient avec une piété respectueuse. Les prières des saints sont les flèches des puissants capables de disperser les armées ennemies. Notre Souveraine Toute-Pure, la Mère de Dieu, sait que notre vie terrestre est un combat incessant, pendant lequel l'ennemi nous attaque de toutes ses forces, rassemblant ses armées, nous encerclant avec toutes ses légions. De nombreux chiens nous ont cernés, ouvrant la gueule contre nous, tel un lion qui rugit et s’apprête à s'élancer. C'est pourquoi la Reine des Cieux, soucieuse de nous aider, a envoyé contre notre ennemi toutes les Puissances Célestes, les Prophètes, les Apôtres, les Martyrs, les Vierges, les Saints et les Justes, et s'est déplacée elle-même pour nous donner la victoire. C'est Elle qui gagne les combats et terrasse les ennemis.
Elle est venue avec les armées angéliques, comme l'a prophétisé Jacob qui a vu en songe une échelle entourée d'une multitude d'anges. Comment s'étonner que les anges n'y trouvent aucun repos, montant et descendant sans cesse ? L'Église dit en effet : Réjouis-toi Pont qui conduit vers le ciel, Échelle haute que vit Jacob, Tu sauras pourquoi les anges n'avaient pas de repos ! La Mère de Dieu, constante dans Ses prières, ordonne aux hommes de l’assister constamment dans l’aide qu’elle apporte elle-même aux hommes : en montant, ils confient à Dieu leurs suppliques ; en descendant, ils apportent l'aide de Dieu et Ses dons aux hommes. Aujourd'hui encore, cette échelle conduit du ciel jusque sur la terre une multitude d'anges qui nous apportent d'en haut protection et défense. La Mère de Dieu est venue parmi les anges afin de leur ordonner de nous garder dans toutes nos voies. Elle est venue avec l'assemblée des saints pour que nos prières de pécheurs soient portées ensemble vers son Fils, notre Dieu, comme ils ont élevé en commun leurs prières à notre attention.
Parmi tous ceux qui apparurent dans l'église avec la Vierge Toute-Pure, deux saints surpassaient les autres : Saint Jean le Précurseur, dont il fut dit qu'il n'en était point de plus grand parmi tous ceux qui sont nés de la femme, et Saint Jean le Théologien, le disciple que Jésus aima et qui fut couché sur Son sein. Celle qui prie pour nous les a conviés à prier avec Elle, car la prière fervente de ses deux saints très-audacieux devant Dieu, peut inciter le Seigneur à une plus prompte miséricorde. La Vierge Toute-Pure apparut entre ces deux hommes vierges, comme le tabernacle se trouvant entre les deux chérubins, comme le trône du Seigneur Sabaoth entre les séraphins, comme Moïse aux mains levées entre Aaron et Hur : ainsi fut défait l'infernal Amalec, et défaits sa puissance et son peuple impur.
Nous fêtons le Protection de la Toute-Sainte Vierge la Mère de Dieu en nous souvenant de Sa très glorieuse apparition dans l'église des Blachernes, sous le regard de Saint André et Saint Épiphane. Nous célébrons cet événement en rendant grâce à notre Protectrice pour ce qu’elle a bien voulu manifester au peuple chrétien une si grande miséricorde ; nous L’implorons avec ferveur afin qu’Elle nous protège éternellement. Car à nous qui courrouçons Dieu sans cesse, il est impossible de vivre sans cette protection et cette intercession. Nous péchons continuellement, nous méritons d’innombrables châtiments, car « nombreux sont les tourments du pécheur ». Si la Souveraine magnanime ne nous avait pas protégés, nous aurions péri depuis bien longtemps, à cause de nos iniquités. Si Elle n'avait pas intercédé pour nous, qui donc nous aurait préservés des malheurs, qui nous aurait donc gardés libres jusqu'à ce jour ? Le prophète Isaïe donna jadis ce conseil : Cache-toi quelques instants, jusqu'à ce que la colère de Dieu soit passée. Mais où pourrions-nous donc nous dissimuler hors de la colère de Dieu ? Là où rugit la tempête de nos passions, il n'existe nul endroit où nous mettre à l’abri, si ce n'est auprès de la Souveraine du monde, car Elle dit d'Elle-même par la bouche de l'Esprit Saint : Comme la vapeur, J'ai couvert la terre (Sirah 24, 3). Nous nous cacherons donc sous la protection de Celle qui a recouvert la terre comme la vapeur. Pourtant, Très-Digne Mère de Dieu, comment peux-Tu te comparer à de la vapeur ? N’es-Tu pas plutôt semblable au soleil, à la lune, aux étoiles, ainsi qu’il est dit de Toi : Qui est Celle qui surgit comme l'aurore, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil ? Quelle beauté la vapeur a-t-elle donc pour que Tu ne dédaignes pas t'y comparer ? Lorsque la vapeur croît en densité et qu’elle recouvre la terre tout entière, les bêtes se protègent des chasseurs et ne peuvent plus être capturées. Ainsi, la Vierge Toute-Pure nous dissimule mystérieusement aux yeux de ceux qui nous pourchassent. Dans notre inhumanité, nous sommes comparables, nous les pécheurs, à du vil bétail, à des bêtes sauvages. Saint Jean Chrysostome dit que nous sommes complaisants envers notre ventre comme le sont les ours, que nous engraissons comme des mulets, que nous sommes aussi rancuniers que des chameaux, ravisseurs comme des loups, coléreux comme des serpents, malicieux comme des renards, venimeux comme des scorpions, méchants comme le venin des vipères. De nombreux chasseurs s'attaquent aux bêtes que nous sommes, ainsi que la juste colère de Dieu qui châtie nos mauvaises intentions : Le Seigneur est le Dieu des vengeances, le Dieu des vengeances va agir avec hardiesse (Ps. 93, 1). Nous sommes la cible de nos iniquités et nous pouvons le dire : Des maux m'environnent que je ne puis dénombrer (Ps. 39, 13). Notre ennemi invisible nous traque : Il est pour moi un ours aux aguets, un lion à l’affût (Lam. 3, 10) ; et encore : Je poursuivrai, j'atteindrai, je dégainerai mon épée, ma main les supprimera (Exode 15, 9). Soyons donc hardis : nous avons auprès de nous la Toute-Sainte Vierge Marie, en qui nous plaçons toute notre espérance, à qui nous avons sans cesse recours. Sous Sa protection, pas même un cheveu de notre tête ne peut tomber. Invoquons-La avec componction et disons : protège-nous, Toute-Sainte Vierge, notre Protectrice. Sois là aux jours des malheurs. Tous les jours de notre vie sont malheureux, comme le dit Jacob : Les années de mon séjour sur terre ont été brèves et malheureuses. Chaque jour nous voyons et nous faisons le mal, nous accumulons sur nos têtes la colère de Dieu, car tous nos jours sont mauvais. Toute-Sainte Vierge, garde-nous chaque jour, et tout particulièrement à l’instant cruel où notre âme se séparera de notre corps. Sois donc présente pour nous aider, éloigne les esprits malins dans les régions célestes. Couvre-nous de Ta protection au jour du Jugement Dernier ! Amen

samedi 6 décembre 2008

PRIERE DE SAINT ISSAC LE SYRIEN







(Saint ISAAC le Syrien, Œuvres spirituelles, Deuxième discours- Trad. Jacques Touraille, Coll. Théophanie, 1981)

Seigneur Jésus-Christ qui a pleuré Lazare et versé sur lui les larmes de la tristesse, reçois les larmes de mon amertume.
Par Tes souffrances, apaise mes souffrances. Par Tes plaies, guéris mes plaies. Par Ton sang, purifie mon sang. Et porte dans mon corps le parfum de Ton Corps vivifiant.
Que le fiel dont les ennemis T’ont abreuvé change en douceur dans mon âme l’amertume que m’a versée l’adversaire.
Que Ton Corps tendu sur l’arbre de la Croix déploie vers Toi mon intelligence écrasée par les démons. Que Ta tête inclinée sur la Croix relève ma tête que les ennemis ont outragée.
Que Tes saintes mains clouées par les infidèles me relèvent du gouffre de la perdition et me ramènent à Toi, comme Ta bouche l’a promis.
Que Ton visage, qui reçut des maudits les gifles et les crachats, éclaire mon visage qu’ont souillé les injustices.
Que Ton âme que sur la Croix Tu as soumise à Ton Père, me conduise à Toi dans Ta grâce.
Je n’ai ni cœur souffrant pour aller à Ta recherche, ni repentir, ni tendresse, rien de ce qui ramène les enfants à leur héritage.
Maître, je n’ai pas de larmes pour Te prier. Mon intelligence est enténébrée par les choses de cette vie, et n’a pas la force de tendre vers Toi dans la douleur. Mon cœur est froid sous le nombre des tentations, et les larmes de l’amour pour Toi ne peuvent le réchauffer.
Mais toi, Seigneur Jésus Christ mon Dieu, trésor des biens, donne-moi le repentir total et un cœur en peine, pour que de toute mon âme je sorte à Ta recherche. Car sans Toi je serai privé de tout bien.
Ô Dieu Bon, donne-moi Ta grâce ! Que le Père, qui dans l’éternité hors du temps, T’a engendré dans Son sein, renouvelle en moi les formes de Ton image. Je T’ai abandonné. Ne m’abandonne pas. Je suis sorti de toi. Sors à ma recherche. Conduis-moi dans Ton pâturage, compte-moi parmi les brebis de ton troupeau élu. Avec elles nourris-moi de l’herbe verte de Tes mystères divins dont le cœur pur est la demeure, ce cœur qui porte en lui la splendeur de Tes révélations, la consolation et la douceur de ceux qui se sont donné de la peine pour Toi dans les tourments et les outrages. Puissions-nous être dignes d’une telle splendeur, par Ta grâce et Ton amour pour l’homme, notre Sauveur Jésus Christ, dans les siècles des siècles. Amen.

vendredi 5 décembre 2008

LES FILETS TENDUS SUR NOTRE CHEMIN


(Trésor spirituel de Saint Tikhon de Zadonsk)

Les hommes ont coutume de tendre des filets sur les chemins fréquentés par les animaux, afin de pouvoir les capturer. Satan dispose de la même façon ses filets sur la route du chrétien et s'efforce ainsi de l'attraper. Par la grâce de Dieu, le Saint Baptême nous a fait monter sur la voie du salut. Nous nous efforçons, avec lui, de nous diriger vers notre patrie céleste : c'est pour cela que nous avons été créés, c'est pour cela que nous avons été rachetés et appelés par le Verbe de Dieu, qui nous a renouvelés par les eaux de la régénération après la chute. Multiples sont les filets que notre ennemi tend sur notre route, afin de nous entraîner vers la perdition. Ceci constitue son œuvre et sa préoccupation. Voici quels sont ces filets.
1) Les multiples hérésies, schismes et superstitions. Combien sont nombreuses les âmes chrétiennes que notre ennemi rusé et malin a prises et prend encore dans ces filets-là ! (Les siècles passés l'attestent ; aujourd'hui encore, combien de regrets et de soupirs engendrent-ils ici-bas !) C'est là son but : prendre l'homme dans les filets de l'hérésie, du schisme et de la superstition, par la chute de quelques-uns, en séduire d'autres pour les capturer et provoquer leur perte. L'hérésie est en effet comparable à une épidémie de peste qui commence par un seul homme et en contamine ensuite des multitudes. Mais qu'est-ce au juste que l'hérésie? C'est une opinion ou un enseignement contraire à Dieu et à Sa Sainte Parole, qui découle de la méconnaissance et de l'incompréhension des Saintes Écritures. C'est pourquoi, pour éviter d'être pris dans de tels filets, il faut s'en tenir infailliblement à la Sainte Parole de Dieu. Celle-ci est la règle de notre foi, comme le dit le Saint Prophète : « Ta Loi est un flambeau pour mes pas, et une lumière sur mes chemins » (Ps.118,105).
Les Saintes Écritures ont été commentées et expliquées par les Pères Théophores et les Docteurs de l'Église : pour Les comprendre, il est utile de lire les écrits de ces derniers. Chrétien, tiens-t’en à la Parole de Dieu pour ne pas t'empêtrer dans les rêts de l'hérésie, du schisme ou de la superstition. Si tu entends un homme prononcer des discours contraires à la Parole de Dieu, garde-toi de lui comme d'un pestiféré. L'esprit de l'adversaire se reconnaît à sa mauvaise odeur. La parole de l'homme témoigne du cœur et de l'esprit qui y habite. La Parole de Dieu nous met en garde contre les filets de l'ennemi : « Bien-aimés, n'ajoutez pas foi à tout esprit; mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde » (1Jn.4,1). « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au-dedans, ce sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaitrez à leurs fruits » (Mt.7,15-16).
2) L'amour du monde, l'orgueil et les vanités. L'ennemi montre à toute âme chrétienne l'honneur, la gloire, la richesse et le luxe de ce monde et murmure à son oreille : comme il est bon et agréable d'être honoré, adulé, vénéré, glorifié et loué par tous, d'être riche, de vivre dans une maison somptueuse, d'avoir de nombreux serviteurs, d'être vêtu de beaux habits de soie, de se promener dans des carosses tirés par six chevaux, de connaître des gens célèbres et glorieux, de proposer tous les jours de riches festins, de s'amuser et de distraire ses invités. Par de tels murmures, l'ennemi souhaite nous faire sombrer dans de vaines pensées qui nous feront négliger notre devoir et notre condition de chrétien. Il souhaite que nous oubliions que nous avons été rachetés, appelés et renouvelés pour la vie éternelle. Oh ! Combien nombreux sont les chrétiens qui sont pris dans de tels filets, surtout à notre époque !
Chrétien, réponds ainsi à l'esprit méchant : « Nous n'avons rien apporté dans le monde et il est évident que nous ne pourrons rien emporter; si donc nous avons la nourriture et le vêtement, cela nous suffira » (1Tm.6,7-8). La Parole de Dieu nous met en garde contre ces filets : « N'aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui; car tout ce qui est dans le monde, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. Et le monde passe et sa convoitise aussi, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement » (1Jn.2,15-17). « Attachez-vous aux choses d'en haut, et non à celle qui sont sur la terre » (Col.3,2). « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Mt.6,24). « Détourne mes yeux pour qu'ils ne voient pas la vanité ; fais-moi vivre en Ta voie. Rends persuasive Ta Parole pour ton serviteur, afin qu'il Te craigne » (Ps.118,37-38).
3) L'incitation à commettre le péché. Les méchants et les meurtriers sont pris dans ces filets-là ; avec eux les adultères, les débauchés et tous ceux qui aiment l'impureté; les voleurs, les ravisseurs et les concussionnaires; les ivrognes et les luxurieux; les blasphémateurs et ceux qui tiennent des propos orduriers ; ceux qui cherchent les disputes et font des reproches aux autres ; ceux qui n'obéissent pas à leurs parents ou à leurs chefs ; les calomniateurs, les censeurs et ceux qui profèrent des injures; les menteurs, les séducteurs et les trompeurs; les magiciens et ceux qui ont recours à eux; les oisifs, ceux qui mangent le pain des autres sans travailler ou en l’obtenant par des flatteries; les iniques et les injustes. La Parole de Dieu mentionne la présence de ces filets : « Venez, mes fils, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Quel est l'homme qui veut la vie, qui désire voir des jours de bonheur ? Garde ta langue du mal, et tes lèvres de dire des fourberies » (Ps.33,12-14). « Quiconque prononce le nom du Seigneur, qu'il s'éloigne de l'iniquité » (2Tim.2,19). « Le salaire du péché, c'est la mort » (Rom.6,23). Les Saintes Écritures nous avertissent des châtiments infligés pour les péchés. Elles nous présentent ces châtiments pour nous inciter à ne pas imiter les pécheurs qui les subissent. Garde-toi de tout péché, chrétien : c'est le filet du diable. Attention au filet ! Méfie-toi de ne pas y tomber et de ne pas t'y perdre !
4) L'incroyance, le doute, le blasphème et le désespoir suggérés par des pensées mauvaises. Les âmes pieuses qui combattent doivent subir tout cela. La parole de Dieu nous met aussi en garde contre ces filets-là : « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire le diable rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer. Résistez-lui avec une foi ferme » (1P 5,8-9). Chrétien ! Garde-toi de ces filets de l’ennemi ! À chaque fois que tu sens une de ces mauvaises pensées, c'est qu'il prépare son piège pour t'attraper. On reconnaît l'esprit vil à sa puanteur.
5) Les gens méchants que le diable nous envoie comme ses serviteurs, quand il ne peut lui-même nous attraper. Tels sont les séducteurs, les astucieux, les trompeurs, qui feignent la bonté et s'efforcent de pénétrer les cœurs pieux, recherchent leur amitié, mais sont en réalité des loups déguisés en moutons pour le service du diable. De tels loups sont plus dangereux que le diable lui-même. Cependant, on les reconnaît à leurs fruits car, malgré la ruse et la dissimulation, ils finissent par cracher leur venin. Garde-toi de ces gens-là, chrétien ! Comme a dit notre Seigneur, « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits » (Mt.7,16).
6) Les persécutions, la méchanceté, la haine, les moqueries et les injures des gens suscitées par le diable. Les âmes pieuses souffrent en effet beaucoup à cause de ceux qui aiment ce monde. Les langues répandent contre elles des calomnie. C’est un artifice que le malin emploie pour que l'homme pieux, accablé sous une telle adversité, s'éloigne du droit chemin. Les païens de l'antiquité avaient recours à ces pénibles calomnies pour inciter les chrétiens à se tourner vers l'impiété. Le même esprit rusé et méchant agit de nos jours par l'intermédiaire des faux chrétiens. Mais le Christ répond à cela : « Sois fidèle jusqu'à la mort et Je te donnerai la couronne de vie » (Ap.2,10) et « Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé » (Mt.24,13).
7) Le mal sous l'apparence du bien et le vice sous l'apparence de la vertu. Dans ce cas, les filets restent secrets et bien dissimulés, comme le poison caché dans du miel. Par exemple le mari est tenté de s'éloigner de sa femme ou la femme de son mari, sous prétexte d'abstinence, mais en réalité l'esprit malin complote afin de les précipiter dans le fossé de l'adultère. Des maux de ce genre sont très nombreux dans le monde.
L'homme est aussi poussé à s'abstenir de certains aliments (car il est impossible qu’il s'abstienne de tout), mais le malin souhaite en fait voir la création blâmée, il ambitionne de rendre l'homme présomptueux et méprisant à l'égard de ceux qui mangent. « Tout ce que Dieu a créé est bon et rien ne doit être rejeté, pourvu qu'on le prenne avec action de grâce, parce que tout est sanctifié par la Parole de Dieu et par la prière » (1Tm 4,4-5).
Le malin incite l'homme à sortir de sa maison pour rendre des visites en prétextant l'amour du prochain, mais il l'éloigne ainsi de la prière et des méditations utiles, pour le précipiter dans l'oisiveté, les vaines conversations, les calomnies, le jugement et autres calamités, et finalement l'homme revient chez lui transformé. Pourtant, il n'y a rien de plus utile à l'homme que de rester à la maison dans la solitude.
Le malin enseigne à l'homme la recherche des honneurs, pour servir prétendument la société : « Tu seras honorable si tu sers la société ». Mais derrière cela, il y a la débauche et d'innombrables maux et tentations ! C'est bien de servir la société, mais c'est mal de commettre l'injustice et de s'asservir à mammon. De tels serviteurs sont vite démasqués : beaucoup seraient déjà saints s'ils n'avaient pas été honorés. L'honneur est pour l'insensé une épée avec laquelle il se suicide et assassine les autres en même temps. Il est nécessaire d'apprendre d'abord à se diriger soi-même avant de diriger les autres.
L'ennemi introduit dans le cœur de l'homme l'idée qu’il faut amasser des richesses pour pouvoir faire l'aumône : aidez les pauvres et vous en tirerez beaucoup de profit personnel ! Mais avec cela, c'est l'amour de l'argent qui s'installe, et son cortège d'injustices. On distribue à certains généreusement, mais d'autres s'en trouvent dépossédés. Certains seigneurs sont généreux pour les mendiants et les pauvres mais laissent leurs propres paysans dans l'indigence. Il est utile de donner des aumônes, mais nuisible de causer du tort. Est-ce une aumône que de prendre à l'un pour donner à l'autre ? Ce n'est pas une aumône mais un acte inhumain. La première aumône chrétienne est de ne faire de tort à personne.
L'ennemi adopte encore la pratique suivante : sous l'apparence d'un repas amical, il pousse à l'organisation de festins, de banquets qui régalent les amis et les précipitent dans l'ivrognerie, l'indécence, le luxe, la dilapidation des biens et d'autres maux encore. Nous voyons nous-même comment s'est multipliée cette pratique des repas amicaux si nuisible pour les âmes. Il est bon d'ouvrir les portes de sa maison et de régaler les invités, mais tous sans distinction, les affamés, les voyageurs, et ceci dans l'ordre et la décence. L'hospitalité est une vertu chrétienne, mais pas le fait de satisfaire sa fantaisie, ses caprices, son penchant pour le vin et les autres séductions des festins. Nombreux sont ceux qui dépensent beaucoup en banquets et ne donnent rien aux pauvres et aux mendiants. Nombreux sont ceux qui invitent à leurs repas des riches et des gens célèbres mais qui ferment leur porte aux nécessiteux. Voilà le filet que l'ennemi nous tend sous prétexte d'un repas amical ! Voilà donc quelques exemples des pièges qui jonchent le chemin de la vie éternelle !
8) Aucun homme ne peut se libérer par lui-même des filets du diable. Que devons-nous donc faire pour nous en dégager ? Le Saint Prophète se cite en exemple pour nous indiquer comment se libérer de ces rêts : « J'ai levé les yeux vers les montagnes : d'où me viendra le secours ? Mon secours vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Puis il nous met en garde : « Ne permets pas que ton pied soit ébranlé et qu'il ne s'assoupisse pas, Celui qui te garde. Non, Il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël. Le Seigneur te gardera, Le Seigneur sera ta protection, à ta droite. De jour, le soleil ne te brûlera pas, ni la lune pendant la nuit. Le Seigneur te gardera de tout mal, Il gardera ton âme, le Seigneur. Le Seigneur gardera ton entrée et ta sortie, dès maintenant et pour l'éternité » (Ps.120). Voilà le moyen salutaire : l'aide de Dieu. Sans elle, toute notre attention, tous nos efforts et notre application sont inutiles et vains (Jn.15,5). Une prière fervente et permanente nous est nécessaire afin que nous puissions recevoir l'aide du Seigneur dans une œuvre aussi capitale. Il sait Lui-même que Son aide nous est nécessaire, mais Il veut que nous « demandions, cherchions, frappions » à la porte de Sa miséricorde (Mt.7,7).9) Ne pas cesser d'espérer pour pouvoir surmonter les épreuves. Quand Israël quitta l'Égypte et traversa la mer rouge puis le désert en direction de la terre promise, bien qu'il eût Moïse et après lui Josué comme guides, le Seigneur Lui-même ne cessa pas de l'accompagner invisiblement, de le conduire, de vaincre ses ennemis, pour enfin le faire entrer dans la terre promise, comme le chante le Prophète : « Ô, Dieu, nous avons entendu de nos oreilles et nos pères nous ont raconté l'œuvre que Tu fis de leur temps, aux jours d'autrefois. Ta main détruisait des nations, Tu plantas nos pères, Tu as frappé les peuples et Tu les as chassés. Car ce ne fut pas par leur épée qu'ils prirent possession de la terre, et ce ne fut point leur bras qui les sauva, mais ce furent Ta droite et Ton bras, et la lumière de Ta face, car Tu leur montras Ta bienveillance » (Ps.43,1-4). Par le Saint Baptême, nous avons été libérés de l'œuvre du diable, et nous suivons le chemin de cette vie comme un désert qui débouche dans notre patrie céleste, dont l'accès a été racheté pour nous par le sang du Christ. Cependant, le diable et ses filets astucieux, le monde et ses tentations, la chair, ses passions et ses convoitises, sont autant d'obstacles et de résistances qui nous barrent l'accès du Royaume. Pourtant, nous poursuivons notre combat, et nous allons de plus en plus loin sur notre voie. Le même Seigneur Jésus-Christ nous assiste en effet également invisiblement, selon Sa promesse digne de foi : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde » (Mt.28,20). Il nous conduira jusqu'au Royaume Céleste, pour peu que nous Le suivions avec foi, amour, humilité et douceur, « car Celui qui fait la promesse est fidèle » (Mt.10,23). Il donne ce qu'Il a promis : « Mes brebis entendent ma voix : Je les connais et elle Me suivent. Je leur donne la vie éternelle et elles ne périront jamais et personne ne les ravira de Ma main » (Jn.10,27-28). Chrétiens ! Soyons seulement les brebis du Christ et remettons-nous avec toute notre vie entre Ses mains toutes-puissantes. Alors, nous parviendrons sans nul doute à l'enclos céleste et aux pâturages de la vie éternelle. Et même si nous supportons dans ce monde beaucoup de tentations, de malheurs et de calamités, nous trouverons le repos éternel. La parole du Psalmiste s'accomplira alors pour nous : « Tu nous as éprouvés, ô Dieu, Tu nous as épurés au fer comme on épure l'argent, Tu nous a fait tomber dans un filet, Tu as placé des tribulations sur notre dos. Tu as laissé des hommes chevaucher sur nos têtes, nous sommes passés par le feu et par l'eau, puis Tu nous as conduits au lieu du rafraîchissement » (Ps.65,10-12). Pensons également à ce que l'Apôtre Paul a écrit : « J'estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous » (Rom. 8,18). L'espoir d'une bonne rémunération rend plus léger tout effort, toute ascèse, douleur ou affliction.

mercredi 3 décembre 2008

LES OEUVRES DE MISERICORDE ENVERS LE CHRIST


Saint Syméon le Nouveau Théologien
(Sources Chrétiennes - Catéchèses, tome II, n° 9).

Frères et sœurs, nous devons être sur nos gardes et veiller sur nous-mêmes, petits et grands ; car il faut se montrer par notre propre conduite agréables à Dieu en toute œuvre bonne ; petits, à être soumis aux grands à cause du Seigneur et, grands, disposés envers les petits comme envers de véritables enfants à cause du commandement du Seigneur qui dit : « Tout ce que vous avez fait à l’un quelconque de ces tout petits, c’est à Moi que vous l’avez fait » (Matt.25/40). Ce n’est pas seulement pour les indigents, comme d’aucuns le croient, et pour ceux à qui manque la nourriture du corps, que le Seigneur a dit cela, mais encore pour tous nos autres frères que consume non pas la disette de pain et d’eau, mais la disette de l’inertie et de la désobéissance aux commandements du Seigneur. Car autant l’âme est plus précieuse que le corps, autant la nourriture spirituelle se révèle plus nécessaire que la nourriture corporelle ; et c’est même d’elle, je pense, que le Seigneur dit : « J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire » (Matt. 25, 42), pour elle et non pour la nourriture périssable du corps. Car c’est une soif véritable qu’Il éprouve pour le salut de chacun d’entre nous, une soif et une faim ; or, notre salut consiste à nous abstenir de tout péché ; mais cette abstention de tout péché, en dehors de la pratique des vertus et de l’accomplissement de tous les commandements, c’est un idéal irréalisable, puisque c’est par l’accomplissement des commandements que, normalement, se nourrit en nous notre Maître et Dieu, le Seigneur de l’univers. Car, selon ce que disent nos Pères saints, de même que nos mauvaises actions nourrissent et fortifient les démons contre nous, mais que, si nous renonçons au mal, ils souffrent d’inanition et perdent toute vigueur, de même aussi, à ce que je pense, Celui qui s’est appauvri pour notre salut trouve chez nous sa nourriture ou au contraire est délaissé, réduit à la disette.
Je vais prendre l’exemple d’une sainte pour enseigner votre charité. Je sais que vous lisez la vie de sainte Marie l’Égyptienne, non point racontée par quelqu’un d’autre mais par elle-même, l’angélique créature, qui, comme par manière d’aveu, nous fait connaître sa pauvreté par ces mots : « Même quand, bien souvent, des hommes m’offraient le prix du péché, je ne le prenais pas. Ce que je faisais, dit-elle, non que j’eusse assez de ressources pour mes besoins – car je devais filer l’étoupe pour me nourrir –, mais pour avoir beaucoup d’amants à la disposition de mes désirs ». Et comme elle allait s’embarquer pour gagner Alexandrie, elle était réduite à ce degré de pauvreté de ne posséder ni le prix du voyage ni le montant de ses frais. Mais, lorsqu’après son voeu à l’Immaculée Mère de Dieu elle partit pour le désert, avec deux pièces qu’elle avait reçues de quelqu’un, elle acheta des pains, et c’est avec cela qu’elle passa le Jourdain et tint bon dans le désert, faisant pénitence jusqu’à son trépas, sans avoir vu âme qui vive, en dehors de Zosime, et encore moins donné à manger à un pauvre affamé ou à boire à un altéré, vêtu un nu, visité les prisonniers ou recueilli les étrangers.
Comment, dis-moi, dans ces conditions, sera-t-elle sauvée, et entrera-t-elle avec les miséricordieux dans le Royaume des Cieux, elle qui n’a ni abandonné la richesse, ni donné ses biens aux pauvres, ni jamais fait aucune œuvre de miséricorde, mais s’est bien plutôt montrée, pour des milliers d’autres, cause de perdition ?
Vois-tu le résultat, si nous voulons prétendre que les œuvres de miséricorde faites avec les richesses et la nourriture corporelle sont notre seul moyen de nourrir le Seigneur, si elles doivent être pour ceux-là seuls qui l’auront ainsi nourri, désaltéré, en un mot soigné, la condition du salut, et si faute de cela on est perdu, à quelle absurdité nous aboutirons !
Car les biens et les possessions dans le monde sont communs à tous, de même que la lumière et cet air que nous respirons, comme aussi la pâture des animaux sans raison dans les plaines et les montagnes. Toutes choses ont donc été constituées communes à tous seulement pour en user et en jouir, mais quand à la propriété, elles ne sont à personne.
Mais comment de notre côté, en exerçant la miséricorde envers nous-mêmes, sommes-nous censés l’exercer envers Celui qui pour nous est devenu comme nous ? Réfléchis bien, je t’en prie, à ce que je dis. Pour toi, Dieu est devenu homme et pauvre ; tu dois aussi devenir en retour, toi qui crois en Lui, de même que Lui, pauvre. Pauvre Il l’est selon l’humanité, pauvre toi aussi selon la divinité. Vois un peu, maintenant, comment tu le nourriras, regardes-y de près. Il s’est appauvri pour que tu t’enrichisses, pour te faire part de la richesse de Sa grâce : c’est pour cela qu’Il a pris chair, afin que tu eusses part à Sa divinité. Lors donc que tu te disposes toi-même en vue de l’accueillir, alors on dit qu’Il va être accueilli par toi. Lorsqu’à cause de Lui tu as faim et soif, cela compte pour Lui comme une nourriture et une boisson. Comment cela ? Parce que, par ces œuvres et actions, et autres semblables, tu purifies ton âme et tu t’affranchis de la disette et de la crasse des passions : et celui qui t’a ainsi recueilli et s’est appliqué à Lui-Même tout ce qui se rapporte à toi, le Dieu qui désire te faire dieu, de même que Lui est devenu homme, tout ce que tu fais envers toi-même, Il le compte comme fait à Lui et Il te dit : « Tout ce que tu fais à cette toute petite, ton âme, c’est à Moi que tu l’as fait. »
Par quelle sorte d’œuvres, en effet, ceux qui ont vécu dans les cavernes et les montagnes ont-ils plu à Dieu ? Par nulle autre, à coup sûr, que la charité, la pénitence et la foi, – car abandonnant le monde entier pour Le suivre Lui Seul, c’est par la pénitence et les larmes qu’ils L’ont reçu et hébergé, qu’ils ont nourri Sa faim et désaltéré sa soif – ceux-là se sont empressés de s’habiller ainsi du Christ, c’est Lui-Même, c’est le Christ qu’ils habillent : car ils sont des Christ eux aussi, en tant que fils de Dieu depuis le divin baptême. Mais si, au lieu d’agir ainsi, ils habillent tous ceux qui sont nus dans le monde, mais sans sortir de leur propre nudité, qu’y ont-ils gagné ?
Autre chose : frères du Christ, c’est le Nom, qu’une fois baptisés au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, nous portons ; bien plus, nous sommes même Ses membres. Ayant donc la réalité de frère et de membre du Christ, si tu donnes à tous les autres honneur, hospitalité et soins, mais que tu te négliges toi-même et, au lieu de lutter par tous les moyens pour arriver au sommet de la vie et de l’honneur selon Dieu, si tu abandonnes à la famine de la nonchalance, ou à la soif de la paresse, ou à l’étroite prison de ce corps immonde, du fait de la gourmandise et de l’amour des plaisirs, ton âme gisant dans la crasse et l’ordure au fin fond de l’obscurité, comme une morte, – n’as-tu pas outragé le frère du Christ ? N’est-ce pas Lui que tu as délaissé dans Sa faim et Sa soif ? Ne L’as-tu pas laissé sans visite dans Sa prison ? Il n’en faudra pas plus pour que tu t’entendes dire : « Tu n’as pas eu pitié de toi, tu ne trouveras pas de pitié ».
Mais si quelqu’un dit : « Puisque c’est comme cela, et que nous n’avons pas de récompense pour les biens et la fortune que nous donnons, quel besoin de donner quelque chose aux pauvres ? ». Qu’il écoute Celui qui doit le juger et rendre à chacun selon ses œuvres, comme s’Il lui disait : « Insensé, qu’as-tu apporté en ce monde ou qu’y a-t-il dans les choses visibles que tu aies fait toi-même ? N’es-tu pas sorti nu du sein de ta mère, et ne dois-tu pas sortir nu de cette vie et comparaître dépouillé devant mon tribunal ? Quelle est donc cette fortune à toi, pour laquelle tu me réclames une compensation ? Quels sont donc ces biens à toi avec lesquels tu dis pratiquer la miséricorde envers tes frères et, à travers eux, envers Moi, Moi qui ai fourni tout cela, non à toi seul mais à tous en commun ? Ou bien t’imagines-tu que j’ai envie de quelque chose et penses-tu que je me laisse acheter Moi aussi comme le plus cupide des juges terrestres ? Tu pourrais bien, dans ta folie, avoir fait ce calcul... Non, ce n’est pas pour l’envie que j’aurais d’aucune richesse, mais par pitié pour vous, ce n’est pas dans le désir de prendre vos biens, mais dans la volonté de vous délivrer du jugement à leur sujet, que je vous donne ces prescriptions, pour cela et pour nulle autre raison ».
Oui, ne va pas croire, frère, que Dieu est dans l’embarras, qu’Il n’a pas de quoi nourrir les pauvres et que c’est la raison pour laquelle Il nous prescrit de pratiquer envers eux la miséricorde, et d’attacher une telle importance à ce commandement. Jamais de la vie !
Le diable nous avait suggéré de nous approprier ce qui avait été mis à notre disposition pour les besoins de tous et de le thésauriser, en vue de nous faire tomber, pour cette cupidité, sous un double chef d’accusation, et de nous rendre justiciables de l’éternel châtiment et condamnation : le premier, de manquer de miséricorde, le second, de placer notre espoir dans les richesses mises de côté et non en Dieu. Car celui qui a ses richesses de côté ne peut pas espérer en Dieu, comme il ressort de ce que nous a dit le Christ notre Dieu : « Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ». Celui-là donc qui fait profiter tout le monde de ses richesses qu’il a mises de côté n’a pas pour autant droit à une récompense, au contraire il est coupable pour en avoir jusqu’à présent injustement privé les autres, et plus que cela, responsable de tous ceux à qui entre-temps la faim ou la soif ont fait perdre la vie, de tous ceux qu’à ce moment il pouvait nourrir et n’a pas nourris, ayant enfoui la part des pauvres et les ayant laissé périr cruellement de faim et de froid, lui qui s’est montré autant de fois meurtrier qu’il aurait pu nourrir d’hommes.

Donner ses biens, c’est libérer son cœur

Une fois qu’Il nous a ainsi acquittés sur tous ces chefs d’accusation, le Maître Bon et Compatissant ne nous regarde plus comme détenteurs du bien d’autrui, mais du nôtre propre, et c’est, non pas le décuple, mais le centuple qu’Il promet de nous donner, si nous le distribuons avec joie à nos frères ; et la joie c’est de ne pas regarder tout cela comme notre bien propre, mais comme des biens que Dieu nous a confiés pour en faire profiter nos compagnons de service ; c’est de répandre ses biens sans compter, avec allégresse et générosité, non avec chagrin ou par contrainte, et c’est aussi bien que nous vidions allégrement nos réserves, dans l’espérance de la promesse véridique que Dieu nous a faite de nous en récompenser au centuple. Dieu savait en effet que nous sommes tous tout entiers possédés par l’envie de la fortune et la folie de la richesse, et avec quelle ténacité nous y sommes attachés, au point que ceux qui, de quelque façon que ce soit, s’en trouvent privés perdent jusqu’au goût de vivre, et Il a usé du remède approprié en nous promettant, je le répète, de nous récompenser au centuple de ce que nous dépensons pour les pauvres, afin de nous décharger d’abord sur ce chapitre du grief de cupidité, et qu’ensuite nous cessions d’y mettre notre confiance et notre espoir et voyions nos cœurs libérés de pareils liens ; et afin qu’une fois devenus libres, nous marchions alors sans obstacles à la mise en œuvre de Ses commandements et Le servions dans la crainte et le tremblement, non comme si nous Lui faisions quelque faveur, mais, par le fait même de ce service, comme bénéficiaires de Sa bonté. Autrement, impossible de nous sauver. Car les riches ont reçu l’ordre d’effectuer d’abord l’abandon de leur fortune, comme d’une sorte de fardeau et d’entrave à une vie selon Dieu, avant de prendre la Croix sur leurs épaules et de suivre les traces du Maître : en effet, nous charger des deux à la fois, c’est absolument impossible. Quant à ceux qui sont en dehors de ce cas, vivant dans une condition moyenne ou même privés du nécessaire, ils n’ont rien qui les entrave, s’ils veulent marcher par la voie étroite et resserrée : mais les uns n’ont pour cela besoin à cet égard que de l’intention, les autres cheminent sur la voie elle-même, aussi doivent-ils vivre dans la patience et l’action de grâce. Et Dieu, qui est Juste, à ceux qui se dirigent de la sorte vers la vie et la jouissance éternelle, préparera un lieu de repos.

Après la distribution des biens, la croix à porter

Mais, quant à donner tous ses biens et ses richesses, sans cependant soutenir vaillamment l’assaut des épreuves et de toute sorte de tribulations, cela me paraît d’une âme lâche, qui ignore à quelle fin cela peut lui servir. Car, de même que l’or rouillé en profondeur ne peut être purifié pour de bon et reprendre son éclat naturel qu’en étant jeté au feu et martelé de façon répétée, de même l’âme rouillée par la rouille du péché et abîmée en profondeur ne peut être purifiée et retrouver son ancienne beauté qu’en affrontant mainte épreuve et en passant au creuset des tribulations. C’est en effet ce que nous fait voir la parole même du Seigneur par cette expression : « Vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, prends ta croix, viens et suis-Moi », en désignant par la croix les épreuves et les tribulations.
Puisqu’en effet le Royaume des cieux souffre violence et que les violents s’en emparent, puisqu’il n’est pas pour les fidèles un autre moyen d’y entrer que la porte étroite des épreuves et des tribulations, c’est à bon droit que l’oracle divin nous prescrit : « Luttez pour entrer par la porte étroite » (Luc 13, 24), et encore : « Par votre patience, gagnez vos âmes ! » (Luc, 21, 19), et : « Il vous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer au Royaume des cieux ». Celui donc qui distribue ses biens à ceux qui sont dans le besoin et qui se retire des affaires du monde dans l’espoir de la récompense, charge sa conscience du plaisir qu’il y prend, et quelquefois est frustré de sa récompense par la vanité. Mais celui qui montre de la patience dans les ennuis, rendant grâce en son âme et tenant bon dans les difficultés, s’il ressent toute l’amertume et la peine des souffrances, au moins pour le présent en gardant indemne sa pensée, dans l’avenir sa rétribution sera grande pour avoir imité les souffrances du Christ et patienté en l’attendant, aux jours où l’assaillaient épreuves et tribulations.
C’est pourquoi je vous en prie, mes frères dans le Christ, empressons-nous selon la parole du Seigneur Dieu notre Sauveur, Jésus Christ, puisque nous avons dit adieu au monde et aux choses du monde, d’entrer par la porte étroite, qui consiste à retrancher et à fuir notre mentalité et notre volonté charnelle. Car à moins d’être des morts à la chair, à ses désirs et à ses volontés, il n’est pas possible d’obtenir la relâche, l’affranchissement de nos maux et la liberté qui naît pour nous de la consolation du Saint Esprit. Et, en dehors de là – je veux dire, de la venue de l’Esprit –, nul ne verra le Seigneur, ni dans le siècle présent ni dans le siècle à venir. Que tu aies certes bien fait, en distribuant tous tes biens à ceux qui sont dans le besoin – à condition que tu ne t’en sois pas réservé comme fit le fameux Ananie (Act. 5, 1-5) –, qu’en plus tu aies renoncé au monde et aux choses du monde, que tu aies fui la vie et ses soucis pour accourir au port de la Vie, portant sur toi la ressemblance de la piété, je suis d’accord et je te loue de ce parti. Mais c’est maintenant la mentalité de la chair que tu dois à son tour dépouiller, comme naguère tes vêtements, pour acquérir, conformément à la tunique que tu as revêtue pour le Christ, des attitudes d’âme et jusqu’à une mentalité spirituelle ; bien plus, pour revêtir par-dessus, grâce à la pénitence, le manteau de lumière qui n’est autre que l’Esprit Saint : ce qui se réalise uniquement par la pratique persévérante des vertus et la patience dans les tribulations. Car l’âme en proie aux tribulations et aux épreuves est incitée aux larmes ; les larmes, purifiant le cœur, en font le temple et la demeure du Saint Esprit : car il ne nous suffit pas, pour être sauvés et devenir parfaits, de porter simplement sur nous l’Habit et d’orner extérieurement la statue ; mais, aussi bien que l’extérieur, c’est l’homme intérieur en nous que nous devons orner de toute la parure de l’Esprit, en nous sacrifiant à Dieu sans réserve, âme et corps. Que la piété de l’Esprit apprenne à notre âme à penser comme elle doit penser et à méditer toujours ce qui regarde la vie éternelle, à être humble, douce, pleine de contrition, de componction, s’affligeant chaque jour et priant pour appeler à elle la lumière, la lumière de l’Esprit : toutes choses qui surviennent normalement en elle au prix d’un repentir brûlant, lorsqu’elle se nettoie à force de larmes, ces larmes sans qui jamais son manteau ne saurait être nettoyé, ni elle-même s’élever au sommet de la contemplation. En effet, un habit a-t-il ramassé quelque part de la boue ou du fumier qui l’ait taché dans l’épaisseur, pas moyen de le nettoyer, sinon à grande eau et à force de le battre en le piétinant : de même le manteau de l’âme, souillé par la boue et le fumier des passions peccamineuses, ne peut être décrassé, sinon à force de larmes et de patience dans les épreuves et les abattements. Aussi ceux qui ont souillé leur âme par l’action peccamineuse qu’est le péché et par le mouvement passionnel du cœur, en imprimant en eux-mêmes les images des convoitises irrationnelles, doivent-ils se nettoyer à force de larmes et rendre au manteau de leur âme sa parfaite pureté. Autrement, en effet, quant à voir Dieu, Lui la lumière qui illumine le cœur de tout homme venant à Lui par le repentir, pas moyen, puisque ce sont les cœurs purs qui voient Dieu (Matt. 5, 8).
Efforçons-nous donc, je vous en prie, mes pères et frères et enfants, de trouver la pureté du cœur par la vigilance sur nos façons de faire et par la confession continuelle des pensées secrètes de notre âme. Car la confession que nous faisons assidûment, quotidiennement, pour les pensées de cette sorte, jaillie des regrets du cœur, nous procure le repentir de ce que nous avons fait ou seulement médité ; le repentir fait jaillir les larmes des profondeurs de l’âme : les larmes purifient le cœur et font disparaître les plus grands péchés ; ceux-ci effacés par les larmes, l’âme se trouve dans la consolation de l’Esprit Divin, est arrosée par les courants de la suave componction et par eux, chaque jour, fertilisée au sens spirituel du terme, elle nourrit les fruits de l’Esprit qu’au moment de la récolte, tel un froment gonflé de sève, elle produit comme une nourriture inépuisable pour l’âme et pour sa vie incorruptible et éternelle. Lorsqu’un beau zèle l’a mise en cet état, elle est la familière de Dieu et devient la maison de la Divine Trinité et son séjour, voyant purement son propre Créateur et Dieu et conversant avec Lui chaque jour, elle sort de son corps et du monde et de cette atmosphère, et, s’élevant aux cieux des cieux, rendue légère par les vertus et par les ailes de l’amour de Dieu, elle trouve avec tous les justes le repos de ses peines, dans l’infini de la divine lumière, où les troupes des Apôtres du Christ, des martyrs, des bienheureux et de toutes les vertus d’en haut mêlent leurs choeurs.
Qu’un tel état devienne aussi le nôtre, frères dans le Christ, pour que nous ne restions pas en arrière de nos Pères Saints, mais que notre zèle pour le bien et la pratique des commandements du Christ nous permettent d’arriver à l’homme parfait, à la mesure de la taille de la plénitude du Christ (Éph.4,13) : rien ne nous en empêche, pour peu que nous le voulions. De la sorte, en effet, et nous glorifions Dieu en nous-mêmes, et Dieu se réjouira grâce à nous, et nous trouverons Dieu au sortir de la vie présente, ce vaste sein d’Abraham qui nous accueille et qui nous réchauffe dans le Royaume des Cieux : puissions-nous tous l’atteindre, par la grâce de notre Seigneur Jésus Christ, à Lui la gloire dans les siècles. Amen.

mardi 2 décembre 2008

L'AVEUGLE ET LE VOYANT QUI SE TIENT AUPRES DE LUI.



(Trésor Spirituel de Saint Tikhon de Zadonsk)

Il arrive qu'un aveugle se tienne près d'un voyant. Cependant l'aveugle n'en sait rien et ne remarque aucune présence auprès de lui. De la même façon, Dieu, qui est omniprésent, se tient auprès de chaque homme. Toutefois, si l'homme n'est pas éclairé par la foi, il ne sent pas son Seigneur et Juge à ses côtés, car il ne Le voit pas.
Par ailleurs, il se peut que l'aveugle, se croyant seul, agisse de manière indécente et honteuse, pensant ne pas être vu, puisque lui-même ne voit personne. Le pécheur, tel un aveugle, estime agir sans être vu puisqu'il ne distingue personne autour de lui, et se livre à des actes iniques. Toutefois, le malheureux se trompe lourdement : Dieu est présent, Il le voit, Il voit ses actes et ses pensées. Il note chacun de ses actes et la moindre de ses pensées dans Son livre, celui qu'Il ouvrira au jugement dernier. Dieu, en effet, a dit au pécheur : « Je te reprendrai et Je placerai tes fautes devant toi » (Ps.49,21) ; tu pensais que personne ne te voyais lorsque tu commettais l'iniquité, mais Moi, Je te voyais transgresser Ma loi, et J'étalerai devant toi toutes tes iniquités. Tu agissais dans le secret, mais Je montrerai tout cela devant le monde entier, devant les anges et les hommes. Alors tu sauras, pécheur que tu es, que Je voyais tous tes actes, et même les projets de ton cœur ! Tu te caches des hommes, mais tu ne trouveras nul endroit où te cacher de Moi.
Qui sont donc ces pécheurs aveugles ? Ce sont les débauchés, les adultères, les profanateurs, les impurs, les voleurs, les larrons, les ravisseurs, les pilleurs et les juges iniques, les calomniateurs et les envieux, les flatteurs, les astucieux, les malins, les rusés, les faux et les hypocrites. Tous ceux-là sont aveugles, non par leurs yeux de chair, mais par leurs yeux spirituels. Ils s'efforcent de se cacher des gens, mais ils ne peuvent se soustraire au regard de Dieu qui voit tout. Ils dissimulent aux hommes leurs iniquités, mais Dieu les voit mieux que tous les hommes du monde.
« Comprenez donc, stupides entre tous ; insensés, apprenez enfin la sagesse. Celui qui a planté l'oreille n'entendrait pas, Celui qui a façonné l'œil, ne verrait pas ? » (Ps.93,8-9). « Du haut des cieux, le Seigneur regarde, Il voit tous les fils des hommes ; de la demeure qu'Il s'est préparée, Il voit tous les habitants de la terre, Lui qui a modelé à part le cœur de chacun, qui pénètre toutes leurs actions » (Ps.32,13-15).« Tu as les yeux ouverts sur toutes les voies des enfants des hommes, pour rendre à chacun selon ses voies, selon le fruit de ses œuvres » (Jér.32,19).« Où irai-je, pour me dérober à Ton Esprit, et où m'enfuirai-je loin de Ta face ? Si je monte au ciel, Tu y es, si je descends aux enfers, Tu es là. Si je prends des ailes dès l'aurore et que j'aille habiter aux extrémités de la mer, c'est Ta main qui m'y conduira et Ta droite me tiendra. Et j'ai dit : les ténèbres vont-elles m'ensevelir ? Mais la nuit même devient ma lumière dans mes délices. Car les ténèbres, grâce à Toi, ne seront plus obscures, et la nuit sera lumineuse comme le jour, ses ténèbres sont comme sa lumière » (Ps.138,7-12).
Même si aucun homme ne se tient à tes côtés, Dieu le Juge t'assiste ; même si aucun homme ne te voit, Dieu, que tu dois craindre et devant lequel tu dois avoir honte plus que devant le monde entier, plus que devant les hommes et les anges, Dieu te voit, car devant Lui, toute la création est comme le néant. Aie donc de la crainte et repens-toi, garde-toi à l'avenir de commettre des iniquités sous le regard de Dieu, afin de ne pas sentir sur toi Sa main vengeresse !
Quand un aveugle a remarqué la présence de quelqu'un à ses côtés, il veille à bien se comporter. Le chrétien, éclairé par l'œil intérieur de la foi, voit devant lui l'Invisible comme s'Il était visible, bien que ses yeux de chair ne distinguent rien (il est en effet impossible de voir Dieu). « Je mets le Seigneur constamment sous mes yeux » (Ps.15,8), nous dit le Psalmiste sous l'inspiration de l'Esprit Saint. Et Saint Paul parle du Prophète Moïse en disant qu'il voyait « Celui qui est invisible » (He 11,27). L'âme a donc la possibilité de percevoir, de ses yeux spirituels, le Dieu invisible comme s'Il était visible. Éclairée ainsi par la foi, l'âme se tient partout devant Dieu avec vénération et crainte, et se garde de Lui déplaire, agissant comme un élève devant son maître, un esclave devant son seigneur, un enfant devant son père, ou un sujet devant son roi. Dieu, qui aime les hommes, agit comme un Défenseur, un Ami et un Protecteur, dans les malheurs, les calamités et les tentations. « Tu es à Moi. Si tu traverses les eaux, Je serai avec toi ; les fleuves, ils ne te submergeront point. Si tu marches dans le feu, tu ne te brûleras pas et la flamme ne t'embrasera pas. Car Je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d'Israël ton Sauveur » (Is. 43,1-3).
Une âme fidèle pourra donc proclamer : « Le Seigneur est le Pasteur qui me conduit, rien ne me manquera. Dans de verts pâturages Il m'a fait demeurer, près des eaux du repos Il m'a établi. Il a fait revenir mon âme, Il m'a guidé dans les sentiers de la justice, à cause de Son Nom. Même si je marche au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai aucun mal car Tu es avec moi » (Ps.22,1-4). « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le protecteur de ma vie, devant qui tremblerais-je ? Quand les méchants se sont avancés contre moi pour dévorer ma chair, ce sont eux, mes oppresseurs, mes ennemis, qui ont chancelé et sont tombés. Si une armée campe contre moi, mon cœur ne craindra pas, si un combat s'engage contre moi, alors même, je garderai l'espérance » (Ps.26,1-3). Pour cette raison, âme fidèle, « ne permets pas que ton pied soit ébranlé et qu'il ne s'assoupisse pas Celui qui te garde. Non, Il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël. Le Seigneur te gardera, le Seigneur sera ta protection, à ta droite. De jour, le soleil ne te brûlera pas, ni la lune pendant la nuit. Le Seigneur te gardera de tout mal. Il gardera ton âme, le Seigneur. Le Seigneur gardera ton entrée et ta sortie, dès maintenant et pour l'éternité » (Ps.120,3-8).

lundi 1 décembre 2008

HISTOIRE DE L'ICÔNE NOTRE DAME DE VLADIMIR



Ce trésor sacré et miraculeux, ce joyau de la terre russe, l'icône de la Mère de Dieu de Vladimir, se trouvait avant la révolution de 1917 dans la cathédrale de la Dormition, au Kremlin de Moscou. La Tradition rapporte qu'elle fut peinte par l'Apôtre Luc du vivant de la Mère de Dieu. Une fois l'icône terminée, l'Évangéliste présenta son œuvre à la Vierge-Mère qui l'examina et la bénit en disant : « Que la grâce de Celui qui est né de moi et la mienne soient avec elle ! ». L'icône demeura à Jérusalem jusqu'en l'an 450 puis elle fut transportée à Constantinople, sous le règne de Théodose le Jeune. Elle y serait restée jusqu'au xiie siècle. C'est à partir de cette époque que l'histoire nous a laissé des documents la concernant.
Les premiers renseignements datent du début du xiie siècle. Les anciennes chroniques mentionnent son arrivée par bateau à Kiev en 1131. Elle aurait pris place dans le monastère féminin de Vichgorod. Bien entendu, on ne lui donnait pas encore à cette époque le nom de Vladimirskaïa. En 1155, on la trouve, toujours d'après les chroniques, chez le prince André Bogolioubsky.
Celui-ci désirait transférer le centre politique du pays de Kiev à Souzdal. Cherchant la protection de la Mère de Dieu pour cette entreprise, il souhaitait posséder son icône miraculeuse. On lui indiqua le monastère de Vichgorod. « Lorsque le prince voulut régner sur les terres de Rostov, il se mit à parler d'icônes et on le dirigea vers l'icône de notre Toute Sainte Souveraine, la Mère de Dieu, au monastère de Vichgorod...Il se rendit à l'église et commença à examiner les icônes. Cette icône surpassait toutes les autres. L'ayant vue, il tomba à terre et pria en disant : Ô Toute Sainte Mère de notre Dieu, si seulement Tu voulais être ma protectrice sur les terres de Rostov, et visiter les hommes nouvellement instruits, afin que tout soit fait selon Ta volonté ! Il prit alors l'icône et se rendit sur les terres de Rostov » (Klioutchevsky, Récit concernant les miracles de l'icône de Vladimir, Saint-Pétersbourg, 1878).
Est-ce André Bogolioubsky qui choisit l'icône comme protectrice, ou bien la Mère de Dieu le choisit-il pour accomplir le dessein de la divine providence concernant notre pays ? Toujours est-il que, lorsqu'en secret, « sans l'assentiment de son père », il quitta Kiev pour Rostov en 1155, « en désirant être prince de la terre de Rostov », la Mère de Dieu refusa d'aller plus loin quand le convoi passa près de la ville de Vladimir. Les chevaux qui tiraient le chariot portant l'icône s'arrêtèrent. Ni les incitations répétées, ni les coups n'y faisaient rien : ils partaient dans tous les sens, se cabraient, menaçaient de tomber, et n'avançaient pas. On en mit d'autres à la place, mais sans plus de résultat. Les bêtes souffraient et les hommes aussi. Dans le convoi, seul le chariot portant l'icône demeurait obstinément au même endroit. La caravane dut s'arrêter pour la nuit.
Le prince André pria longuement l'icône afin qu’elle lui révélât le sens de ces événements. À l'approche de l'aube, la Souveraine lui manifesta Sa volonté : Son icône devait rester à Vladimir. C'est ainsi que le prince André décida de demeurer lui aussi à Vladimir, modifiant ses aspirations politiques. L'ancien Rostov fut remplacé par le jeune Vladimir. La Reine des Cieux indiqua donc elle-même le nouveau centre politique de l'époque.
L'icône de Vladimir ne revêt pas seulement pour nous une importance religieuse : elle occupe aussi une place de premier plan dans l'histoire de l'État. Sa position dans l'ancienne Russie est en effet exceptionnelle : les chroniques témoignent du fait que tous, le petit peuple, les puissants et, a fortiori, les membres du clergé, la considéraient comme la protectrice de l'État et de l'Église. Les écrits des siècles passés, chroniques, écrits privés ou articles savants surveillaient avec attention le destin de l'icône. Chacun de ses déplacements était regardé comme un déplacement de la Mère de Dieu elle-même, et tout événement important de l'histoire du pays était expliqué par son influence. Quand Moscou devint le centre politique de la Russie, l'icône de la Mère de Dieu y fut transférée pour occuper une position centrale, tant dans la vie de l'Église que dans les affaires de l'état.
Au cours des huit siècles que l'icône a passé sur la terre russe, un nombre incalculable de miracles, petits ou grands, eurent lieu par son intercession. Comme si la Toute-Pure elle-même regardait par son icône dans le cœur de ceux qui l'approchaient. Les premiers miracles connus concernent la vie d'André Bogolioubsky. Lorsqu'il entreprit avec l'icône le chemin menant de Kiev à Souzdal, il dut s'arrêter un jour à cause de la crue d'un affluent de la Volga. Il dépêcha un homme pour trouver un gué : l’homme et son cheval furent emportés par le courant et disparurent sous les eaux. Voyant cela, le prince se mit à prier la Mère de Dieu demandant le salut pour cet homme qui allait périr à cause de lui : à l'instant même, le cheval put prendre appui sur le fond et, au prix d'un grand effort, regagner la rive avec son cavalier.
Un autre miracle eut lieu au cours de ce même voyage. Le prince était accompagné du prêtre Mikula et de sa femme enceinte qui se trouvait dans un autre chariot avec sa bru. Un petit ruisseau étant en vue, elle demanda à descendre pour le traverser à pied. Alors le cheval s'emballa, renversa le chariot et, dans l'affolement, piétina le cocher et la femme enceinte, qui s'était empêtrée dans sa jupe sans plus pouvoir se dégager. Assistant de loin à l'événement, le prêtre se jeta devant l'icône et implora la Mère de Dieu afin qu’elle daignât sauver sa femme et l’enfant. Le cheval se dégagea à la minute même et se sauva. La femme se releva indemne, seuls ses vêtements étaient en lambeaux.
Obéissant à la volonté de la Mère de Dieu, le prince André Bogolioubsky s'arrêta à Vladimir et entreprit immédiatement la construction d'une église. On creusa les fondations en 1158. La magnifique cathédrale aux coupoles dorées consacrée à la Dormition fut terminée en 1161. Le prince utilisa plus de dix livres d'or, de l’argent, des pierres précieuses et des perles pour orner l'icône qu'il installa dans la cathédrale de Vladimir. Ce revêtement était à l'image de ce qu'on faisait à Byzance à l'époque. C'est à ce moment-là que cette icône de notre Souveraine, la Toute-Sainte Mère de Dieu, reçut le nom de Vladimirskaïa. Dans cette église qui lui avait été consacrée, la Mère de Dieu continuait à déverser grâce et secours sur ceux qui avaient recours à Elle avec l'élan de la foi et du cœur.
C'est ainsi qu'un jour, un homme atteint d'une forte fièvre entra dans la cathédrale de Vladimir pour prier devant l'icône. À la fin de l'office, il perdit connaissance. On le porta sur le parvis. Quand il eut retrouvé ses esprits, il raconta que la Mère de Dieu était venue vers lui de là où Elle se tenait. Pendant la liturgie qui suivit, il pria de nouveau devant l'icône et, voulant l'embrasser, il tendit vers elle son bras malade. Alors, en présence du prince André, du prêtre Nestor et des fidèles, la Mère de Dieu prit sa main et la tint durant tout l'office. Il fut totalement guéri. Le père Nestor organisa une procession pour fêter le miracle et la guérison du malade, puis le prince André et les boyards prirent congé du miraculé en lui offrant des cadeaux.
Un autre miracle concerna le prince André lui-même. On lisait le canon à la Toute-Sainte Mère de Dieu un jour où l'on fêtait sa Dormition. Le prince participait aux chants en souffrant dans son âme pour sa femme enceinte et malade. Après le canon, on plongea l'icône dans un récipient remplit d'eau qui fut ensuite porté à la princesse. Elle en but et donna naissance à un enfant parfaitement sain, recouvrant elle-même la santé.
Il va de soi que le prince André Bogolioubsky, qui manifestait une profonde vénération pour la Reine des Cieux, n'entreprenait jamais rien d'important sans avoir prié la Mère de Dieu devant son icône. C'est ainsi qu'en 1164, il partit en campagne contre les Bulgares de la Volga avec une croix et l'icône de la Toute-Sainte Mère de Dieu. Avant le combat, le prince se confessa, communia et pria devant l'icône. Les personnes présentes purent l'entendre dire : « Quiconque a foi en Toi, Ô Souveraine, ne périra pas ». La victoire fut acquise sans délai. On célébra un office solennel d'action de grâces devant l'icône et la croix, sur le lieu même où les bulgares avaient été défaits. Un miracle eut lieu à ce moment-là : devant l'armée au grand complet, la croix et l'icône émirent une intense lumière qui éclaira tous les environs. Tous tombèrent à genoux et glorifièrent Dieu. Le même jour, à la même heure, mais très loin de là, l'empereur byzantin Manuel doutait de l'issue d'une bataille qu'il devait entreprendre contre les Sarrasins. Il se mit à prier devant une croix et l'icône de la Mère de Dieu dite « de Silouane ». De la même façon, la croix et l'icône se mirent à briller fortement, éclairant les environs. L'empereur se réjouit de ce signe et mena sa petite armée au combat, infligeant à l'adversaire une cuisante défaite. Par la suite, André Bogolioubsky étant entré en rapport avec Constantinople, la similitude des deux miracles fut mise en évidence. L'empereur Manuel, le patriarche Luc et André Bogolioubsky décidèrent d'un commun accord d'instaurer une fête le 1er août, en souvenir de l’événement. La fête honorait ainsi le Christ Sauveur, notre Dieu miséricordieux, et Sa Mère, la Toute-Sainte Marie. On suppose que cela eut lieu en 1168.
Il est probable que le prince André instaura à peu près à la même époque la fête de la Protection de la Toute-Sainte Mère de Dieu (1er octobre). Il existe en effet à Novgorod depuis le début du xiie siècle un monastère dédié à cette fête. Près de Vladimir, sur la rivière Nerl, une église très célèbre pour son architecture lui fut également consacrée à cette époque.
Petit à petit, le prince André se laissa griser par le pouvoir et la grandeur de sa principauté. Il passait son temps dans des campagnes militaires, des affrontements et des procès avec les autres princes, loin du regard d'amour céleste et miséricordieux de l'icône de la Mère de Dieu. Durant la sombre nuit du 29 juin 1175, il fut férocement assassiné par ses serviteurs manipulés par les boyards, loin de la ville et de l'icône. La nouvelle parvenue à Vladimir, la cité se souleva ; les meurtres et les pillages commencèrent. Pour éviter que le chaos ne tournât à la guerre civile, le prêtre Mikula, poussé par certains habitants et par le clergé, sortit l'icône et la porta en procession à travers la ville. La Mère de Dieu fit cesser la révolte et les pillages.
Le trône princier fut occupé par les neveux d'André, les cruels et cupides Iaropolk et Mstislav, fils de Rostislav. Dès leur accession au trône, ils pillèrent les ornements de l'icône qui se retrouva entre les mains du prince Gleb de Riazan : « ils prirent le premier jour l'or et l'argent de la Mère de Dieu, les clefs de l'église et s'emparèrent aussi des terres et des biens que le bienheureux prince avait donnés à l'Église ». Mais les habitants de Vladimir ne supportèrent pas longtemps le despotisme cruel des deux princes. Ils se liguèrent contre eux, de sorte que les soldats des princes, jetant armes et drapeaux, prirent la fuite avant la bataille. Le prince Gleb s'empressa de restituer l'icône, promettant de rendre aussi tout le reste, « jusqu'à la dernière pièce d'or ».
Le temps passa. Il serait impossible de citer tous les miracles personnels accomplis par l'icône ; nous mentionnerons ceux qui ont un intérêt général.
Le 13 avril 1185, la cathédrale de Vladimir brûla et seule l'icône miraculeuse échappa au feu. On reconstruisit l'édifice par la suite.
Le 7 février 1237, les hordes tatares de Batou Khan envahirent la ville de Vladimir, détruisant et massacrant tout sur leur passage. L'évêque Mitrophane et de nombreux habitants se réfugièrent dans la cathédrale avec l'icône. Les Tatars les livrèrent tous au feu. Voici ce que rapporte une chronique : « Les Tatars ouvrirent les portes de l'église par la force et virent que certains de ceux qui s'y étaient réfugiés étaient morts par le feu. Ils passèrent les survivants par les armes. L'icône miraculeuse de la Sainte Mère de Dieu fut pillée, ses ornements d'or, d'argent et de pierres précieuses arrachés » (Laurent, vol.1). Mais une autre chronique rapporte que « Dieu permit que sur l'icône de la Mère de Dieu, les impies brisassent tous les ornements en métal précieux. Cependant, la divine icône, de façon étonnante, fut retrouvée intacte, n'ayant pas été abîmée ni par le feu, ni par les mains impures des Agarénéens qui détestent tant les chrétiens » (Stepennaïa Kniga). Les recherches menées par les historiens bolchéviques attestent qu’en 1238 « l'armée de Batou Khan passa sur la terre russe comme un ouragan, massacrant tout le monde, des vieillards aux nouveaux nés, et livrant au feu la ville et ses églises » (Moscou, 1958). Quelques années plus tard, Iaroslav Vsevolodovitch restaura la cathédrale aux coupoles dorées et l'icône de Vladimir fut à nouveau ornée d'un revêtement précieux.
Un siècle et demi s'écoula. La phobie des Tatars s'était emparée de la Russie. À cette menace extérieure s'ajoutait une lutte intestine douloureuse qui mena le trône de Moscou au rang de grande principauté. Ceci changea fondamentalement la situation de Vladimir, qui jouait jusque là le rôle de centre politique et culturel de la Russie du nord-est. L'âge d'or de Vladimir était révolu. Le saint hiérarque Pierre avait fait une prophétie sur Moscou qui était en passe de se réaliser : Moscou devait s'élever sur les épaules de ses ennemis, à condition qu'on y édifiât une église consacrée à la Mère de Dieu. La magnifique cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu étant déjà bâtie, il restait à y placer l'icône de Vladimir.
En 1395, Tamerlan envahit toute la terre russe. Il se dirigea vers Moscou en détruisant tout sur son passage. Le « fléau des peuples » avait déjà pris la ville d'Elets tandis que le grand prince Vassili Dimitrievitch se trouvait à Kolomna. Les immenses armées tatares s'approchaient, suscitant effroi et tremblements. Sur le conseil du métropolite Cyprien, ou peut-être sur celui des princes, on s'adressa unanimement à la « Puissance Invincible », car seule l'intercession de la Souveraine Céleste pouvait sauver le pays de la perdition générale. On dépêcha une ambassade solennelle à Vladimir pour chercher l'icône. « Ils prirent l'icône miraculeuse de la Toute-Pure et la portèrent de Vladimir à Moscou, dans la crainte de Temir Oksakov le Tatar, dont les récits de jadis disaient qu'il était loin en orient, et dont on disait maintenant qu'il était à nos portes ».
Le peuple de Vladimir, à genoux dans les rues et sur les routes, pleurait en voyant sa Protectrice quitter la ville. Le 26 août, la sainte icône fut solennellement accueillie à Moscou. Le clergé au grand complet, portant les vêtements sacerdotaux, vint à sa rencontre avec les étendards, les croix et les icônes. Princes, boyards, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, enfants et nouveau-nés, pauvres et riches, tous vinrent à la rencontre de la « Puissance Invincible », la Reine des Cieux et de la terre. C'était comme si la Mère de Dieu elle-même entrait dans la ville. Ce fut un triomphe. Tout le monde était à genoux, pleurant de componction et d'espoir. Comment décrire une telle foi, un tel espoir, accordés comme des dons du ciel ? Les Tatars approchaient toujours davantage de Moscou, mais les habitants de la ville sentirent bientôt la panique se changer en une ferme confiance : Dieu ne les abandonnerait pas ! En effet, quelque chose d'incompréhensible arriva le jour même à Tamerlan. Saisi soudain d'une peur aussi insurmontable qu'inexplicable, il prit la fuite et quitta les terres russes.
Par la suite, des rumeurs répétées couraient dans les rangs tatars, rapportant que Tamerlan avait fait un rêve : une Vierge s'était tenue devant lui, haut dans le ciel, auréolée d'une lumière ineffable, et l'avait regardé sévèrement. Les anges qui entouraient la Vierge s'étaient précipités vers lui avec des glaives de feu. Tout ceci se passa le jour de la « rencontre » de l'icône. À son réveil, pris d'effroi, il avait convoqué les sages, les mages et ses lieutenants, leur demandant de lui expliquer cette vision. Ils en étaient venus très vite à la conclusion que cette Vierge ne pouvait être que la Marie des chrétiens, la Mère de leur Jésus-Christ. Tamerlan s'était alors écrié : « Nous sommes perdus, il faut partir ! ». Les Russes ne furent pas les seuls à être surpris par ce départ précipité : les armées tatares elles-mêmes n'en revenaient pas.
Quand Vassili Dimitrievitch apprit la cause de cette débandade, il pria longuement devant l'icône, touché par la miséricorde de la Reine des Cieux, et « se prosterna devant l'icône en faisant couler les larmes de son cœur ».
Le 26 août 1395 resta pour toujours le jour de la Fête de l'icône de Vladimir. On bâtit par la suite le monastère « de la rencontre » sur les lieux mêmes de cette rencontre, monastère vers lequel venait annuellement une procession issue des cathédrales du Kremlin, portant les icônes miraculeuses avec l'icône de Vladimir en tête. C'est ainsi que l'icône de Vladimir entra dans la cathédrale de la Dormition et s'y installa.
Pour ne pas priver totalement les habitants de Vladimir, leur icône y retourna maintes fois, surtout lors des pénibles années de l'invasion tatare. Le prince Vassili en fit peindre par ailleurs une copie par Saint André Roublev, copie destinée à la cathédrale de la Dormition à Vladimir.
Notre Souveraine Céleste, par l'intermédiaire de son icône de Moscou, assura la protection de la ville pendant la période tatare.
En 1408, le khan Edigueï avança sur Moscou à un moment où il n'y avait ni prince, ni métropolite, ni armée russe pour défendre la ville. Comme les habitants priaient jour et nuit devant l'icône de Vladimir, Edigueï fut soudain informé d'une révolte dans la horde. Il abandonna le siège de Moscou et rentra chez lui.
En 1451, c'est Mazovcha, le fils du khan de Nagaï, qui approchait de la ville avec son ramas de brigands, incendiant les faubourgs. Malgré l'épaisse fumée qui recouvrait l'enceinte, le métropolite Jonas ordonna une procession sur les remparts avec l'icône de la Mère de Dieu. La ville entière était en prière. Les guerriers combattirent toute la journée du 2 juillet sans pouvoir vaincre les Tatars. C'était le jour de la fête de la Déposition de la Tunique de la Toute-Sainte Mère de Dieu dans l'église des Blachernes. On entendit toute la nuit des tintements d'armes et des bruits de chariots. Au matin, les tatares n'étaient plus là. On interrogea les quelques blessés restés sur place : ils racontèrent qu'ils avaient cru que de nouvelles forces russes s'étaient approchées dans le noir, avec l'intention de les encercler. C'était donc la raison de la fuite de Mazovcha. Au lever du soleil, aucun nouveau soldat russe n'était présent, mais les Tatars étaient déjà loin. En remerciement pour cette intervention céleste, le métropolite Jonas fit construire, à l'ouest de la cathédrale de la Dormition, une église consacrée à la Déposition-de-la-Tunique.
En 1459, le père de Mazovcha voulut venger le déshonneur de son fils en détruisant Moscou, car il avait appris comment ses soldats avaient été trompés. Le métropolite Jonas et les Moscovites supplièrent de nouveau la Mère de Dieu de sauver la ville. Ivan III Vassilievitch se jeta courageusement dans le combat et mit rapidement les Tatares en déroute. À cette seconde occasion, le métropolite Jonas construisit, pour remercier la Toute-Sainte, une chapelle dédiée à la Glorification de la Toute-Sainte Mère de Dieu (Pokhvala Presviatoï Bogoroditsy).
Plus tard encore, en 1480, Ivan III déchira le sceau du khan et refusa de payer le tribut au chef de la Horde d'or, Ahmet, qui se dirigea vers Moscou avec une énorme armée. L'icône de la Mère de Dieu se trouvait à ce moment-là à Vladimir. On l'envoya chercher en toute hâte et elle parvint à Moscou le 23 juin. Voici ce que rapporte le psautier de la Laure de la Trinité-Saint Serge (Sledstvennaïa Psaltir') : « L'icône miraculeuse de la Toute-Pure Mère de Dieu vint de Vladimir à Moscou en 6988 (1480). Cette même année, l'impie Ahmet s'approcha de la rivière Ougra avec ses enfants, en automne, le jour de la fête de la Protection-de-la-Toute-Sainte-Mère-de-Dieu. C'est à partir de ce moment-là que l'on décida de célébrer cette fête ». Et, dans une autre chronique : « Ayant entendu cela, le grand prince de toute la Russie Ivan Vassilievitch envoya chercher l'icône miraculeuse de la Toute-Sainte à Vladimir et ordonna de l’apporter à Moscou pour la protection de la capitale et de toutes les terres russes. Ahmet s'arrêta à la rivière car il vit le grand prince Ivan de l'autre côté avec son armée. Les ennemis se firent longtemps face de part et d'autre de la rivière, aucun des deux ne se décidant à traverser le premier. À Moscou, on priait jour et nuit devant l'icône en implorant la Toute-Pure d'apporter son aide. Une rumeur venue d'on ne sait où circula parmi le peuple, disant que la Mère de Dieu avait posé sa ceinture sur la rivière entre les deux armées, ce qui avait eu pour effet de les tenir immobiles. Le prince Ivan Vassilievitch décida à la fin de mettre un terme à cette attente en s'éloignant de la rivière pour obliger les Tatars à la traverser en toute quiétude : il espérait ainsi engager la bataille avec une moitié de l'armée, et mettre les Tatars en déroute en les prenant en étau sur la rivière. Ahmet réfléchit longtemps et flaira le piège. Il s'écarta à son tour, et c'est ainsi que la ceinture de la Mère de Dieu les éloigna les uns des autres. Le contact ayant été évité, le prince Ivan envoya des détachements de cavaliers autour de l'armée ennemie pour localiser les Tatars et sonder leurs intentions. En voyant constamment ces cavaliers russes autour d'eux, les Tatars craignirent d'être entourés et reculèrent de plus en plus. Le 7 novembre, ils partirent définitivement, renonçant à l'idée de conquérir Moscou. On institua la journée du 23 juin, date de l'arrivée de l'icône à Moscou, comme fête solennelle de la Mère de Dieu ».
Les campagnes permanentes, les processions, le froid hivernal et la chaleur estivale, la vénération de millions de pèlerins au cours des siècles avaient fini par endommager la peinture de l'icône : le métropolite Varlaam la fit restaurer légèrement en 1514. Elle fut recouverte d'un revêtement luxueux. On fabriqua un encadrement précieux en verre pour mieux la protéger, à l'endroit où elle était placée, près des portes royales de l'iconostase. On peignit au verso un autel et une croix. On instaura une fête en l'honneur de cette restauration, célébrée le 21 mai, « par ordre du pieux grand prince Vassili Ivanovitch, autocrate de toute la Russie, sur le conseil et avec la bénédiction du métropolite de toute la Russie Varlaam », comme l'atteste le Sophisky Vremennik.
Toutefois, les Tatars n'avaient pas laissé les Russes définitivement en paix. En 1521, Mahmet Guireï fit irruption dans la région de Moscou avec les Tatars de Crimée, de Nagaï et de Kazan. Le grand prince Vassili Ivanovitch eut à peine le temps de conduire son armée sur l'Oka pour arrêter la progression des ennemis. Les Tatars se conduisaient déjà comme des démons sur les territoires allant de Voronej à Nijny et de Nijny à la Moskova. Ils tuaient les enfants, emprisonnaient les hommes et profanaient les églises. Guireï poussa ainsi jusqu'à Moscou en incendiant les villages environnants. La peur s'empara de la capitale.
On célébra à nouveau jour et nuit des offices devant l'icône de la Mère de Dieu. Une nuit, Saint Basile le fol-en-Christ pria la Reine des Cieux en versant des larmes pour le salut du peuple et de la ville. Soudain, il entendit un grand bruit. Les portes de la cathédrale de la Dormition semblèrent s'ouvrir d'elles-mêmes et l'icône de Vladimir, quittant sa place, sortit par les portes. Une voix retentit : « Je sortirai de la ville avec les hiérarques ». Toute l'église fut éclairée un bref instant par une grande flamme.
La même nuit, au même moment, une moniale aveugle du monastère de l'Ascension eut une vision. Elle vit une sainte assemblée sortir du Kremlin par les portes du Sauveur. Les hiérarques et d'autres justes resplendissants portaient l'icône miraculeuse de Vladimir qu'ils étaient allés chercher à la cathédrale de la Dormition. Lorsqu'ils franchirent les portes du Sauveur, Saint Serge de Radonège et Saint Varlaam Khoutinsky arrivèrent de l'Ilinka : ils se dressèrent devant les hiérarques leur demandant à qui ils abandonnaient ainsi la ville. Ces derniers répondirent : « Nous avons beaucoup imploré le salut de notre Dieu miséricordieux et de la Vierge Toute-Pure face à cette perdition qui s'annonce. Le Seigneur nous a ordonné, non seulement de quitter la ville, mais d'emporter aussi l'icône de Sa Très-Pure Mère car les gens ont dédaigné la crainte de Dieu et ont négligé Ses commandements. C'est pourquoi Dieu a permis aux barbares de venir les punir afin qu'ils reviennent à Lui par le repentir ». Alors les Saints Serge et Varlaam tombèrent aux pieds des saints thaumaturges de Moscou, les suppliant d'adoucir le courroux de Dieu. Les saints hiérarques ne restèrent pas insensibles à ces prières ferventes. Ils se mirent à prier ensemble devant l'icône de la Toute-Pure, bénirent ensuite la ville avec la croix et rentrèrent au Kremlin avec l'icône de la Reine du ciel et de la terre.
Cette fois encore, les impies perdirent leurs moyens et se laissèrent gagner par la panique. Les guerriers russes, encouragés par la leur foi dans l'aide venue d'en haut, partirent pour encercler les Tatars. Ceux-ci eurent l'impression que les forces russes étaient bien plus nombreuses qu'elles ne le furent en réalité. Une peur mystique, inexplicable, s'empara d'eux, dans cette nuit sombre et impénétrable. Une confusion chaotique naquit dans ce fabuleux rassemblement des hordes de Crimée, de Nagaï, de Kazan : les uns avançaient et les autres reculaient. De tous côtés, ils rencontraient des Russes. Une fuite générale s’ensuivit avant même que le combat ne fût engagé.
Il est facile d'imaginer avec quelles larmes on chanta les offices d'action de grâce en l'honneur de notre Souveraine. On célébra par la suite cette libération de Moscou le jour de la fuite des Tatars, le 21 mai 1521. Cette fête coïncidait ainsi avec celle du 21 mai 1514.
Les années passèrent. L'icône miraculeuse de la Mère de Dieu continua à participer à tous les grands événements de la vie de l'État. On y voyait la présence de la Reine Céleste elle-même. Avant de partir en guerre, les princes de Moscou, puis les tsars, priaient devant l'icône. Les grands de l'État juraient fidélité au tsar face à elle. On l'amena devant le lit de mort du grand prince Vassili Ivanovitch lors de la discussion sur sa tonsure monastique. C'est avec elle que l'archevêque Arsène reçut la milice après la libération du Kremlin du joug polonais. On eut recours à elle quand le patriarche Adrien demanda à Pierre le Grand de gracier les Streltsy. Et combien d'aides individuelles et secrètes n'apporta-t-elle pas ? Elle était présente aux processions des jours de fête et on dut la restaurer à plusieurs reprises, en 1566 sous le métropolite Athanase, puis aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. L'icône miraculeuse souffrit beaucoup lors de l'occupation de Moscou par Napoléon Ier. On dut l'exiler avec beaucoup d'autres objets sacrés, et elle voyagea entre Moscou, Vladimir et Mouromsk. Elle ne regagna la cathédrale de la Dormition qu'en 1813, après la remise en état des lieux, et y demeura jusqu'en 1918. Nous sommes obligés d'ajouter que les soldats de Napoléon avaient transformé la cathédrale en écurie, qu'elle fut saccagée et que tous ses trésors furent pillés.
On faisait participer l'icône aux élections des métropolites puis des patriarches : c'est en effet devant elle qu'on tirait au sort le nom de celui qui était agréable à la Reine Céleste. Cela arriva pour la dernière fois pendant la sanglante guerre civile, lorsqu'on tira au sort le nom du premier patriarche depuis Pierre le Grand. L'élection eut lieu le 5 novembre 1918 dans la cathédrale du Christ-Sauveur, dans le monastère de la Résurrection. On eut beaucoup de difficulté à faire venir l'icône de la cathédrale de la Dormition, car le Kremlin était déjà occupé par l'armée rouge. L'élection eut lieu après la Divine Liturgie. On avait procédé quelques jours auparavant (le 31 octobre) à l'élection préliminaire, au cours de laquelle le métropolite Tikhon de Moscou avait obtenu le moins de voix. Mais c'est lui que la Souveraine Céleste désigna par tirage au sort, et c'est lui qui devint patriarche.
Une restauration capitale fut faite en 1919 par le pouvoir en place qui la considérait comme une œuvre d'art. On ôta à ce moment le revêtement de 1657, selon les désirs du patriarche. On constata qu'il ne subsistait de la peinture initiale que la Sainte Face de la Mère de Dieu, son cou, la Sainte Face de l'enfant Dieu et la lettre M dans le coin supérieur gauche, c'est-à-dire les parties qu'on n'avait jamais recouvertes pour les « conserver » !
L'icône se trouve de nos jours à Moscou, à la galerie Tretiakov.